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Policier/Noir/Thriller
Tiramisu : Œil pour œil, sexe pour sexe
 Publié le 24/11/19  -  11 commentaires  -  23616 caractères  -  73 lectures    Autres textes du même auteur

« … Cela signifie que seulement 1%* des viols entraînent une condamnation, autant dire qu’ils restent impunis… »


Œil pour œil, sexe pour sexe


George, soucieux, observe la délicatesse et la précision des gestes de la police scientifique. Il évite de bouger, sa stature de rugbyman et sa maladresse coutumière ont déjà fait des dégâts sur des scènes de crime. Son esprit en surchauffe et son envie de vomir l’étonnent. Depuis une vingtaine d’années qu’il travaille à la brigade criminelle, il pensait s’être définitivement endurci. C’est la seconde fois qu’il assiste au même crime, il est à nouveau profondément remué, pourquoi ? Il se fait vieux ? Aurait-il perdu cette précieuse carapace qui l’empêche de s’émouvoir devant la souffrance humaine ? C’est mauvais pour son métier, ça.


– Ah Putain ! C’est la même chose !


Lui lance Sam, son acolyte, en rentrant dans la pièce de son pas traînant, les cheveux ébouriffés et le vêtement débraillé comme d’habitude à cette heure matinale. Il est aussi long et maigre que George est large et épais.


Sur le grand lit, un homme est allongé sur le dos, les mains et les pieds attachés en croix aux montants du lit, le bas du ventre sanguinolent, son sexe tranché enfoncé dans la bouche. Du sang s’est écoulé de ses poignets en rivières carminées sur les draps clairs.


Sombre, George hoche la tête.


– Ouais, c’est le second en un mois ! Avec beaucoup de points communs, hein. Il est arrivé la veille dans cette chambre d’hôtel avec une femme, et ce matin, la personne qui lui a apporté son petit déjeuner l’a découvert.


George et Sam fixent le sol sur lequel se mêlent renversés jus d’orange, café et viennoiserie. Bernard, le responsable de la police scientifique, s’approche d’eux.


– On vous donne les premiers résultats d’ici demain. Mais comme d’hab, vous voulez déjà tout savoir, n’est-ce pas ? dit-il avec un clin d’œil malicieux.


Ensemble, les deux hommes acquiescent et continuent de s’étonner de l’humeur joyeuse de cet homme, rond et jovial, confronté à des situations atroces et à des corps mutilés ou en état de décomposition avancée.


– La raideur cadavérique indique une mort entre vingt-deux heures et minuit. Il s’est vidé de son sang. À première vue, c’est strictement la même scène que la précédente. Une bouteille de champagne entamée de moitié, des coupes soigneusement nettoyées. Des ADN matcheront peut-être avec l’autre scène, on vous dira demain.

– Un criminel, seul ?

– C’est vrai que pour l’attacher comme ça, si le gars n’est pas volontaire, une seule personne aurait du mal, surtout si c’est une femme. Elle peut le menacer avec une arme… Cela peut aussi être un jeu sexuel qui tourne mal. À voir.

– L’autre fois tu as trouvé du GHB dans le sang, donc ça paralyse quand même.

– Oui. Ce qui me fait penser à un minimum de deux personnes c’est la méticulosité globale, tout est parfaitement bien pensé, rien n’est laissé au hasard. Si le criminel est seul, il a un sang froid hors norme.

– Bah, on a déjà eu ça avec des serial killers, des psychopathes obsessionnels, non ?

– Oui possible, d’habitude les victimes sont des femmes, ça change.

– Et là, si c’est une serial killeuse… Oui, cela change vraiment, murmure Sam.


Plus tard, en salle de réunion, George et Sam font un débriefing à toute l’équipe. George est debout devant un tableau blanc avec diverses photos aimantées en colonnes. Après avoir rapporté les propos du responsable de la scientifique, il résume les faits concernant les deux crimes. Les deux victimes sont des hommes de pouvoir, le premier producteur, le dernier, Hubert Letellier, directeur général d’une société d’électronique, tous deux poursuivis pour harcèlement sexuel et pour viol. Des plaintes sont encore en cours, aucune n’a abouti à une condamnation.


– Comment se fait-il ? demande Sylviane, une femme proche de la soixantaine. Ses paupières plissées forcent l’inquisition de ses yeux noirs.


Sam hausse les épaules et répond :


– Preuves difficiles à établir et avocats puissants, sans doute.

– Comme toujours, bougonne Sylviane.

– Oui, enfin, ils sont peut-être tout bonnement innocents, réplique George d’un ton sec, agacé par cette féministe sur le retour. Des mecs riches, on peut vouloir les faire chanter, aussi.

– Ouais c’est ça, comme Weinstein, comme Epstein, tous ces mecs friqués qui considèrent les femmes comme des esclaves sexuelles…

– C’est pas le sujet. On ne va pas refaire le monde, hein !

– Bah si, faudrait justement, réplique sèchement Sylviane.


Des femmes présentes hochent la tête. Sam, pour éviter que les débats partent sur un sujet hautement inflammable, reprend la parole.


– Ceci dit, dans le premier cas, les plaintes sont nombreuses et crédibles, il y a aussi des témoignages. On va voir si c’est la même chose cette fois-ci.


Sylviane envoie un coup d’œil triomphant à George, celui-ci préfère l’ignorer pour conserver son calme. Il reprend ses explications et oriente les axes de recherche.


– Les deux fois, nos victimes vont à l’hôtel avec une femme et n’en ressortent pas vivantes. Les caméras de surveillance dans le premier cas montrent une femme brune de corpulence moyenne, élégante et sans signe particulier, on voit mal son visage caché par ses cheveux. Il va falloir étudier ce que nous donnent les caméras cette fois-ci, faire des comparaisons, voir s’il s’agit de la même femme. Vérifier aussi si ces deux hommes se connaissent ou ont pu se connaître. Ces crimes, à connotation nettement sexuelle, nous offrent déjà deux pistes, d’abord est-ce la même femme qui a subi les assauts de ces deux hommes et se venge, ensuite, serait-ce une serial killeuse, une psychopathe qui tue les violeurs de femmes.

– Et l’idée d’une justicière, genre Zorro au féminin ? lance Sylviane, comme la justice protège les coupables, il faut bien que quelqu’un rende la vraie justice, non ?


George est excédé.


– D’abord la justice fait son boulot. Il faut des preuves, c’est tout. Et puis, Zorro ne massacre pas les coupables, il me semble. Tu n’as pas vu l’état de la victime. Il faut être sérieusement taré pour torturer les hommes de cette manière.

– Pour violer les femmes aussi… Et dis donc George, quand tu as à affaire à une scène de crime où une femme s’est fait éventrer, tu me sembles moins nerveux !


Georges la foudroie du regard et clôt brutalement la séance après avoir distribué les différentes tâches à mener. Puis l’équipe quitte la pièce tandis que Sylviane s’approche de lui et murmure :


– George, tu te sens concerné, on dirait ? Aurélie aurait considéré que oui.


Et sur ce, elle tourne les talons et sort du bureau. George reste pétrifié. Sam le regarde pensif.


– Putain, elle va me faire chier longtemps avec cette histoire, cette vieille conne !


Sam ne dit rien, devant son silence, George continue.


– Comment peut-elle comparer ? Aurélie était parfaitement consentante.

– Je vais nous chercher des cafés, nous avons du pain sur la planche, lui dit Sam en hochant la tête.


George reste songeur. Aurélie. Il revoit l’arrivée dans le service de la fliquette bandante. Belle fille avenante qui lui mettait ses seins sous le nez comme une invitation à goûter ce premier choix. Et évidemment, il a tout fait pour goûter. Quand il repense aux soupirs d‘extase qu’elle poussait entre ses bras, elle a aimé ça, la salope, elle y a trouvé largement son compte. C’est vrai que pour arriver jusqu’à son lit, il a dû fortement insister, il lui en a fallu des déclarations énamourées complètement débiles, la grande sérénade classique, quoi. D’accord, il a légèrement maquillé la réalité, il laissait entendre qu’il n’y avait plus rien entre sa femme et lui. C’est le prix à payer pour que les femmes écartent les jambes, non ? C’est le jeu entre les deux sexes. Il leur faut des sentiments à elles, des mots d’amour à répétition, faire croire qu’elles sont uniques. Il avait tellement envie de se la faire qu’il a peut-être forcé la dose car malgré ses seins provocants, elle avait un côté vierge pudique, pas vierge, ça c’est sûr, mais moins délurée que ses attitudes laissaient supposer. Elle avait cru rencontrer l’amour de sa vie. Quelle idiote ! Puis un jour, il s’est lassé. Elle savait qu’il était marié, qu’avait-elle espéré ? Qu’il allait quitter sa femme pour elle ? Jamais. Jamais, il ne lui avait fait une telle promesse. Pas fou.

Elle est tombée des nues lorsque, sans fioritures, il lui a dit que leur relation était terminée. Le soir même elle a avalé une boîte de somnifères, sans l’intervention inopinée de sa voisine qui lui ramenait son chat vadrouilleur, elle serait sans doute morte. Évidemment, Sylviane, informée, l’a prise sous son aile, elle est la mère de toutes les oisillonnes maltraitées, paraît-il. Cette vieille conne a surgi dans son bureau, l’a traité de salaud, de menteur, comment avait-il pu lui faire croire qu’il l’aimait et ça, juste pour coucher. La porte ouverte, tout l’étage a entendu. Il a été convoqué par le chef qui lui a fait comprendre qu’il devait soigner sa libido à l’extérieur du service.

Sa femme a fini par être au courant par une personne bien intentionnée. Sylviane, peut-être ? Depuis, il fait gaffe car son épouse a été à deux doigts du divorce. Hors de question qu’il se sépare, rien d’extraordinaire au lit mais c’est la mère de ses enfants. Point barre. Il continue de s’offrir des extras très discrètement. Aimer les femmes où il y a le mal ? Jamais, il n’a violé ou même harcelé. Il a séduit, c’est tout. On mélange tout aujourd’hui.


Sam revient et lui pose un café devant lui.


– Merci. Qu’est ce qu’elle est pénible, cette poufiasse ! lâche George en se saisissant de son gobelet.

– C’est vrai que tu m’as l’air drôlement perturbé par ces deux cas, je ne t’ai jamais vu comme ça.


George veut d’abord s’en défendre mais la complicité amicale qui les unit lui fait baisser la garde.


– Cela ne te fait rien à toi de voir ces deux pauvres mecs qui se sont fait couper la bite ? Tu te rends compte qu’ils ont assisté à cette horreur !

– Si bien sûr mais pas plus que d’habitude, j’ai toujours du mal avec la souffrance d’autrui, même avec les animaux. Dis donc, toi, t’as découvert l’empathie, on dirait ?


Devant le visage rigolard de son coéquipier, George lui adresse une bourrade qui manque de le faire s’étouffer avec son café et tomber du bureau où il était assis. Sam reprend en toussotant :


– Sérieusement, cette idée de justicier n’est pas absurde, il faut la creuser, je pense.

– C’est vrai mais reconnais qu’il faut quand même être malade pour faire ça.


Sam reste pensif un moment.


– Oui. Un malade qui a sans doute souffert personnellement par ce type d’hommes, la personne elle-même ou quelqu’un de proche. Peut-être qu’il ne faut pas perdre de vue l’idée qu’un homme puisse être dans le coup aussi… Imagine un père dont la fille a été violée par un de ces hommes ou par les deux, ou un mari dont la femme, etc.

– Une femme a peut-être été aidée par un homme à qui elle ouvre la porte de la chambre, tu as raison.

– À la machine à café, on m’a annoncé que l’assistante de Hubert Letellier était arrivée, une certaine Marie Tillien. Je me mets derrière la vitre ?


George acquiesce, il mène généralement les interrogatoires d’une manière efficace et dynamique parfois « rentre dedans » tandis que Sam fin observateur analyse les attitudes des personnes interrogées. Tous les deux se complètent à merveille. George apprécie cet homme tout en nuances, cela l’aide beaucoup lui qui est entier, extrême diraient d’autres. Et puis surtout, Sam le détend car il n’a aucun esprit de compétition, alors que généralement avec les autres hommes, George se sent toujours le besoin de lutter pour défendre son point de vue.


Marie Tillien, une jolie femme brune aux cheveux brillants et aux yeux sombres, rentre dans la salle. Son teint mat et lisse expose une peau soyeuse. George ne peut s’empêcher de jeter un œil à la silhouette pulpeuse. L’échancrure du chemisier laisse apparaître une fente prometteuse entre deux seins ronds. La jeune femme semble mal à l’aise, ses mains tremblent, elle évite le regard de George qui se fait incisif.


– Asseyez-vous. Que pensez-vous de ce qui s’est passé ? lui demande-t-il de but en blanc.


La jeune femme se mord les lèvres, baisse la tête et murmure :


– Je crains qu’il l’ait mérité.

– Pardon, je n’ai pas bien entendu.

– Il a abusé de beaucoup de femmes.

– Et vous considérez qu’il mérite la mort pour ça ?

– Non, bien sûr, mais…

– Mais quoi ?

– À force de faire tant de mal…

– Vous voulez dire que c’est une femme qui s’est vengée ?


Marie Tillien s’affole, sa gorge rougit, ses yeux s’écarquillent.


– Ah ! je n’ai pas dit ça ! J’en sais rien.

– Vous parliez de femmes abusées. Vous pouvez les citer ?

– Oui, et j’en fais partie.

– Il vous a violée ?

– Enfin… Oui et non.

– Comment ça ? Il vous a violée, oui ou non ?


Le ton bourru et agacé de George déclenche le regard alarmé de la jeune femme, la voix émue, elle répond :


– Je suis mère célibataire avec deux enfants à charge, aucune aide du père. Il y a quelques années, il y a eu un plan social, j’étais sur la sellette comme plusieurs assistantes, certaines d’entre nous devaient partir. Il m’a fait comprendre que si j’étais gentille avec lui, je ne risquais pas de perdre ma place, et même il me prendrait comme assistante, et m’augmenterait régulièrement, ce qu’il a fait. J’ai été gentille avec lui, voilà. Je détestais ça.

– Une forme de prostitution salariée, en quelque sorte…


Marie Tillien se trouve déroutée. Les yeux élargis, elle fixe George, elle reste silencieuse un moment.


– Vous trouvez ça normal ? Les femmes qui ont été licenciées étaient les plus âgées et pas les moins compétentes.

– Vous auriez pu refuser.


Les larmes aux yeux, elle semble au bord d’éclater en sanglots.


– J’ai tellement peur du chômage. Mon CV n’est pas formidable. Élever seule deux enfants cela coûte cher. Je n’ai pas eu le courage.

– Passé le plan social, vous auriez pu porter plainte et avoir gain de cause. Cela se plaide l’abus sexuel par personne détenant un pouvoir…


La jeune femme quitte les larmes pour éclater de rire, et montre de jolies dents blanches qui captent la lumière, et qui tranchent sur la peau mate. Elle répond d’un ton amer.


– Me battre contre lui ? Pour finir comme Isabelle Maurin, merci bien. Elle a porté plainte pour viol. Elle a perdu son procès, et après il l’a licenciée pour une faute qu’elle n’a pas commise.

– Vous me donnerez ses coordonnées. À votre connaissance, y a-t-il d’autres femmes victimes de son comportement ?

– Oui, il y a eu des plaintes dans le temps. Je suppose qu’il a continué après.

– Vous supposez ?

– Il était discret, bien sûr. Certaines jeunes femmes ont quitté bizarrement la société ces dernières années.

– Je veux aussi leurs coordonnées. En tout cas, vous avez un réel mobile pour le tuer. Que faisiez-vous hier soir entre vingt heures et minuit ?


Une lueur d’angoisse traverse son regard.


– J’avais du monde chez moi en plus de mes enfants. J’héberge ma mère et ma sœur depuis ce week-end. J’ai même invité un voisin à se joindre à nous pour le dîner.


L’après-midi, George va mener l’interrogatoire d’Isabelle Maurin. Une jeune femme blonde aux cheveux longs et à l’allure sportive, assise dans le couloir, quitte son banc avec vivacité lorsqu’il l’appelle. Elle prend l’initiative de lui tendre la main, et serre la sienne énergiquement. Sans en être priée, elle lui passe devant et s’installe dans la salle d’interrogatoire.


– Vous avez porté plainte en 2015 pour viol contre votre ex-patron, Hubert Letellier.

– C’est exact et j’ai perdu mon procès.


Isabelle Maurin le regarde de manière directe.


– Vous deviez être drôlement dépitée d’avoir perdu.


Elle éclate d’un rire grinçant.


– Ah ? Vous croyez ? Le mot est faible.

– Lui affirmait que le rapport était consenti et vous, que vous étiez victime de viol. Que faisiez-vous dans la chambre de votre employeur ?

– On ne va pas recommencer le procès, si ? réplique Isabelle Maurin en levant les yeux au ciel.

– J’ai besoin de comprendre qui il était, avoir votre point de vue…

– Ouais, et pour le connaître vous me demandez ce que je faisais dans sa chambre ! D’abord, ce n’était pas une chambre mais une suite c’est-à-dire qu’en plus de la chambre proprement dite, il y avait une entrée, un grand salon qui lui servait de bureau. Nous étions en séminaire des ventes, et toute la direction commerciale était logée dans ce grand hôtel pendant plusieurs jours, beaucoup de collaborateurs l’ont rejoint pour un entretien ou une réunion dans ce bureau improvisé. Ce que j’ai fait ce jour-là.

– Et que s’est-il passé ?

– Nous étions avant dîner, il m’a proposé un apéritif, c’était assez courant dans le contexte du séminaire qui avait aussi un aspect festif. Nous fêtions notre excellente cohésion d’équipe, il me félicitait pour mes bons résultats.

– C’était le cas ?

– Oui, j’ai tous les documents de l’époque qui après ont été modifiés pour prouver mon incompétence. Pendant que nous buvions, il m’a fait part de son souhait de m’offrir le poste de mon hiérarchique qui partait en retraite. L’ambiance était chaleureuse et j’étais sur un petit nuage, c’était une promotion inespérée. J’ai commencé à me sentir bizarre, une chape de plomb me tombait dessus, j’étais toute molle, il s’est pressé contre moi et m’a violée. J’ai repris connaissance dans ma chambre, sur mon lit, je n’avais aucun souvenir de comment j’étais arrivée là. Ce que je sais, c’est que j’ai été droguée et violée.

– Qu’est-ce qu’ont donné les examens ?

– J’étais malade à en crever, j’ai vomi, j’avais des vertiges, j’étais semi comateuse. J’ai su après que cela pouvait être des effets secondaires du GHB. J’ai dormi vingt-quatre heures. Même après, j’étais totalement apathique. Je ne savais plus si j’avais rêvé ou si c’était la réalité.

Quand j’ai repris mes esprits, j’ai filé à l’hôpital. Les analyses n’ont rien donné, il y avait la trace d’un rapport sexuel mais pas de trace de violence sexuelle, et pas de GHB dans les urines et dans le sang, cela disparaît au bout de douze heures, paraît-il. J’ai été le trouver. Il était très à l’aise, il a nié tout en bloc, en me disant que je prenais mes désirs pour des réalités. J’ai porté plainte et vous savez la suite.

– En tout cas, vous avez un sacré mobile pour ce qui est arrivé à Hubert Letellier. Ou étiez-vous hier soir entre vingt heures et minuit ?

– Hier soir, je dînais avec mon compagnon chez des amis à Saint-Germain-en-Laye, nous sommes arrivés vers dix-neuf heures, nous étions six au total, jusqu’à une heure du matin, heure à laquelle nous sommes rentrés à la maison, et nous nous sommes couchés.

– Nous allons vérifier tout ça.


Deux jours plus tard, George et Sam déjeunent ensemble au café brasserie du coin de la rue. Ils n’ont pas eu l’occasion de se voir jusque-là, et veulent échanger sur toutes les informations que chacun détient. Sam précise que l’enquête menée auprès des femmes qui ont quitté la société révèle effectivement du harcèlement sexuel ou viol. Elles ont menacé de porter plainte, en retour elles ont reçu une forte somme d’argent difficile à refuser, Hubert Letellier leur a fait comprendre qu’elles ne gagneraient pas leur procès contre ses avocats.


– On est dans la merde ! Toutes les personnes ayant un sérieux mobile ont des alibis en béton. C’est incroyable d’ailleurs ! Pas une n’a regardé tranquillement la télé seule chez elle ! En plus les recherches de point commun entre nos deux victimes n’ont rien donné, elles ne se connaissaient pas, et aucun employé n’a travaillé dans les deux secteurs.

– Un seul point positif, concernant l’analyse des vidéosurveillances, il s’agirait de la même femme. En tout cas, on a les mêmes caractéristiques, cheveux bruns, corpulence et taille moyennes, élégance. On est sûr qu’elle a fait en sorte de cacher son visage aux caméras. Notre expert ne peut pas en faire un portrait robot fiable.

– Si c’est la même femme, on s’oriente vers la serial killeuse. On doit s’attendre à un prochain crime.


Sam reste songeur. George l’observe, il connaît l’intuition de son collègue, elle prend généralement cette forme-là lorsqu’elle s’exprime.


– À quoi penses-tu ?

– Juste une impression. Marie Tillien me semble très apeurée pour quelqu’un qui n’a rien à se reprocher…


+++


Marie Tillien est mal à l’aise. Ces femmes habillées de tuniques noires de la tête au pied avec des masques de couleurs différentes la terrorisent. Chaque couleur exprime des rôles particuliers dans l’organisation secrète, tout est parfaitement structuré. Masque d’or pour les dirigeantes, masque bleu pour les logisticiennes, masque rouge pour les recruteuses, et masque blanc pour les nouvelles recrues. Isabelle à côté d’elle semble complètement exaltée, son regard bleu brille intensément dans les fentes de son masque. Au centre de la pièce, la grande prêtresse au masque d’or prend la parole.


– Nous accueillons ce soir de nouvelles recrues. Je commence mon discours par le rappel de ces chiffres clés : sur 34,6* millions de femmes en France, 4 080 000* (12%) de femmes sont victimes de viol au cours de leur vie, 612 000 femmes* (15%) portent plainte, 61 200*(10%) aboutissent à une condamnation. Cela signifie que seulement 1% des viols entraînent une condamnation, autant dire qu’ils restent impunis. Nous savons que nous n’avons pas de justice à attendre de notre société patriarcale, à nous de la rendre pour toutes ces femmes. Le viol n’est pas qu’un acte violent, cela a des conséquences psychologiques graves à vie et pour les plus jeunes d’entre nous cela peut pousser au suicide. Notre première action en cours c’est de condamner les hommes qui abusent des femmes de manière récurrente sans action de la justice. Deux hommes ont été punis. Nous allons continuer les châtiments. Nous allons continuer d’être, chacune à notre tour, Lilith, la vengeresse.


Marie frémit. Elle sait qu’elle devra jouer aussi cette femme séductrice et participer à la mise à mort. Elle devra trancher le sexe d’un inconnu, lui couper les veines. Supporter la terreur de son regard. Elle tremble. Isabelle a été contactée par la société secrète car elle avait porté plainte pour viol sans résultat. Elle s’est enthousiasmée pour cette cause, cela apportait une réponse inespérée à son désir de vengeance. Elle a incité Marie à la rejoindre, celle-ci souffrait terriblement de la sexualité dégradante imposée par son patron. Il la dégoûtait profondément. Les recruteuses l’ont cuisinée longuement, la motivation d’être débarrassée de son hiérarchique l’a rendue convaincante. Elle a juré le silence. Mais maintenant…


– Je rappelle le principe pour les nouvelles recrues. L’une d’entre nous qui doit séduire notre cible ne doit avoir aucun lien avec elle. Les femmes proches doivent se fournir un alibi le soir du sacrifice. Lorsque le GHB sera mis dans la coupe de champagne et commencera son effet, elle ouvrira la porte à deux compagnes afin de se faire aider, et le sacrifice débutera. Après ces deux coups d’essais parfaitement réussis, nous allons maintenant multiplier les actions en simultané afin que les cibles ne soient pas méfiantes du fait d’une médiatisation généralisée, puis nous changerons le mode opératoire mais le protocole sacrificiel restera le même. Œil pour œil, sexe pour sexe.


Toute l’assemblée répète en chœur deux fois : œil pour œil, sexe pour sexe.


Marie baisse la tête, se tait, elle n’aura pas le courage d’aller jusqu’au bout, c'est sûr. Soudain, elle réalise que le regard incisif d’Isabelle la sonde.



(*) Statistiques tirées des chiffres connus.


 
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   maria   
7/11/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Cette nouvelle est très visuelle, vivante. J'ai eu l'impression de suivre l'histoire sur un écran. Les personnages pourraient être les acteurs d'un film ou d'une série policière.
On a tous les ingrédients d'un bon thriller : la scène de crime, le duo de flics, la police scientifique, l'équipe au complet, des suspects...

J'ai souligné la liberté que l'auteur(e) a donné à ses personnages.
Ce que pense George d'Aurélie est révoltant et les femmes, victimes de violences sexuelles, décident de se faire justice.
Je fais comme l'auteur(e), je ne juge pas.

J'ai lu des horreurs, mais je salue le travail que l'auteur(e) a fourni pour les raconter.

Merci pour le partage et à bientôt.

   poldutor   
7/11/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Histoire glaçante très bien écrite, le viol devient dans notre société, presque monnaie courante, de plus en plus de jeunes s'y livrent en n'ayant pas le sentiment de mal faire...la pornographie d' Internet est passée par là...Le viol est un CRIME très grave,car il marque la victime à vie. Personne n'a le droit de disposer du corps d'autrui sans son accord.
On ne peut cependant accepter que l'on se fasse justice soi- même, il est vrai que si les chiffres évoqués sont réels, les violeurs ont encore de beaux jours devant eux...
Pour revenir à la nouvelle, l'histoire s'arrête un peu brusquement à mon goût, j'aurai aimé savoir ce que les protagonistes ont fini par faire.
Même si le sujet est délicat, j'ai bien aimé cette histoire.
Cordialement.
poldutor en E.L

   ANIMAL   
8/11/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai bien apprécié cette nouvelle sur un thème d'actualité même s'il n'est pas nouveau.

Sans entrer dans un débat sur le fond, le traitement est vivant et réaliste, les personnages bien campés. Les divergences entre les points de vues masculins et féminins sont finement observés. Le flic macho peut sembler caricatural mais malheureusement il ne l'est pas. Les dialogues donnent du punch au récit.

L'idée d'une société secrète qui venge les femmes bafouées parce que les failles de la justice permettent aux "intouchables" de ne jamais se trouver inculpés est tout à fait plausible. Peut-être existe-t-elle, cette association vengeresse ?

La chute laisse entendre que Marie est le maillon faible et qu'elle peut craquer à tout instant, trahissant les autres. Que va faire Isabelle ? Je l'imagine bien se débarrassant de manière définitive du problème que risque de poser Marie.

Ce texte dur est bien mené de bout en bout, laissant voir les forces et fragilités des victimes, ainsi que les réactions et positions divergentes des protagonistes à tous les niveaux.

Une lecture qui ne laisse pas indifférent.

en EL

   plumette   
9/11/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
cette histoire est bien écrite. Le sujet est d'actualité mais me semble traité de façon très manichéenne.
je n'éprouve ici de sympathie, ni pour les hommes, ni pour les femmes!

je trouve le titre assez lourd, tout comme le traitement de l'histoire.
Se faire justice à soi-même est une régression sur le plan humain et démocratique et je trouve que les femmes n'ont vraiment rien à gagner à imiter les hommes!

je voudrais bien ne pas avoir à noter car le fond ne me plait pas!

j'aurai préféré que cette organisation vengeresse imagine des "sanctions" à la symbolique forte pour " casser" ces hommes de pouvoir, plutôt qu'une mutilation et un crime crapuleux.

Sur le plan de la forme c'est efficace et bien construit.

   hersen   
24/11/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un texte primaire qui tente de régler le problème de façon primaire, pour ne pas dire crapuleuse.

C'est un policier un peu basique, tout est apporté sur un plateau pour servir la fin. Un peu trop. par exemple, l'insistance sur les alibis. On a compris assez vite où cette insistance va nous mener.

Sur la forme, un peu ficelé à la diable, on sent bien que l'histoire n'est que prétexte à réagir fort sur ce problème, vieux comme le monde mais exposé au grand jour aujourd'hui. (le temps a pu paraître long à certaines...)

Dans ce texte, je ne sais pas exactement ce qu'a voulu faire l'auteur, et c'est sans doute ce qui me gêne le plus : soit un sujet juteux, soit une réflexion sur une impunité envers des criminels.
Il me manque grandement un point de vue plus humain, plus sociétal.
Une secte reste une secte. c'est à dire une moulinette à cerveau, une pensée unique, et où la violence est toujours admise, en fin de compte, pour une "bonne cause". Et je ne sais si c'était le but de l'auteur, mais les sectes, justement, sont des groupements où, pour la "bonne cause" des viols sont commis. En toute fraternité. (c'est du cynisme, je préfère préciser). Alors pourquoi prendre un milieu "lavage de cerveau" pour ce sujet ? C'est la grosse question qui me reste en fin de lecture.

Le point de vue que je trouve peu défendable, à savoir répondre à la violence par la violence, ne peut pas être la "solution". Pour autant, placer des femmes victimes dans cette situation est intéressant, mais je ne lis pas un cheminement de leur conscience qui les y amènerait. Et la personnalité de Marie, par un soupçon de rébellion, ou d'impuissance à commettre cette boucherie, n'aboutit pas suffisamment, même si je comprends que l'auteur a voulu finir la nouvelle sur cette idée. Mais que reste-t-il à Marie ?

le sujet traité de cette manière est courageux, mais me laisse assez distante.

Merci de cette lecture.

   Malitorne   
24/11/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Un texte opportuniste qui surfe sur la vague actuelle du féminisme. Plutôt bien écrit, clair, mais dont l’enquête policière finalement ne sert à rien puisque les clés nous sont données à la fin. Vous lancez une énigme puis très vite expliquez tout. Frustrant.
Je suis très réservé sur la morale agressive de cette histoire qui pourrait se résumer par : « mesdames, si un homme abuse de vous de quelque manière que ce soit, coupez-lui la bite ! ». Eh ben, on va aller loin avec ça… Pas très glorieux pour aucun des deux sexes.

   ours   
24/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Tiramisu

Voilà une nouvelle qui est malheureusement dans l'air du temps, est-ce une raison pour ne pas traiter ce sujet, je ne pense pas. Au contraire je trouve cela plutôt courageux.

D'un point de vue purement narratif, j'ai trouvé l'écriture vive et très fluide et l'intrigue bien menée. Ce qui se prête bien à la catégorie que vous avec choisie.

Cependant, j'ai le sentiment que l'intrigue policière est un prétexte, car le récit ne se concentre pas sur la résolution du crime même si les personnages sont bien campés, le duo de flics intuitifs, le légiste... le récit déroule essentiellement sur des situations du quotidien qui sont tristement crédibles. Pour tenter de trouver les clés, j'en reviens à l'exergue qui est sans doute à l'origine du questionnement : "Pourquoi autant de viols restent impunis ?"

- Un système judiciaire qui n'a pas suffisamment de moyens ?
- L'argent roi de tous les maux ?
- Le "pouvoir"
- Une société encore ancrée dans des attitudes de sexisme ordinaire qui biaise le regard et la pensée des gens

Que faire face à tout ça, dans votre fiction c'est une institution secrète qui se substitue à la justice pour venger les victimes. Je vois là une réponse brutale à des actes brutaux. Alors sur le fond, je n'adhère pas, mais puisque c'est une fiction et non une réflexion au vue de la catégorie, je me dis pourquoi pas, ça a le mérite de secouer un grand coup le lecteur. En écrivant ces mots, je pense aux scènes de violences réalisées par des gens comme Tarantino, qui sont de simples défouloirs, ou il ne faut pas réfléchir, souvent une mise en scène pittoresque, caricaturale, qui parlent aux instincts les plus primaires de vengeance ou de survie. Alors je me dis que vous auriez pu aller encore plus loin dans le règlement de compte.

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   Ocean   
24/11/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour
Un sujet traité un peu rapidement ,mais c'est normal ,vu ke format "nouvelle".
Il manque un peu de pressions médiatiques et du procureur qui ne saurait laisser tuer des gens d'un tel niveau social sans reagir .
Le côté Laurel et Hardy des inspecteurs est un autre témoin d'une oeuvre produite à chaud .
Mais j'ai bien aimé car la vie n'est pas forcément avare de ce genre de coïncidence.
On sent que l'auteur a une culture télévisuelle importante , sans que cela ne marque trop son texte.
Les tensions au sein de l'equipe comme au sein de la secte montre aussi une analyse cynique du monde qui nous entoure .
Le viol "consenti" a encore de beaux jours devant lui .
Si ce n'est pas de la grande littérature ça n'est pas loin du SAS de ma jeunesse, sans le genre policier bien sûr .
Au point que je me demande si un genre littéraire ne renaitrait pas ici ,celui de la dénonciation des abus des puissants que Balzac et Hugo et bien d'autres ,ont condamnés en leur temps .

   emju   
24/11/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
bonjour pour moi l'histoire c'est du réchauffé. Le sexe tranché dans la bouche, les veines tailladées, la vengeresse.
D'autre part je n'aime pas du tout le personnage de Georges (bien que ce type de personnage existe) Cette histoire, à mon humble avis, est un plaidoyer pour les hommes.
La fin se termine comme on dit "en queue de poisson" avec un klu klux klan au service de la cause féminine.
Sinon l'écheveau de l'histoire se déroule bien, il y a du rythme et des dialogues assez percutants.
A vous relire.

   Dugenou   
24/11/2019
Ma lecture a été perturbée par le prénom de George, prénom anglo saxon (en france il s'écrit terminé par un "s") et par ce poncif du tueur en série "psychopathe" (l'un n'est pas forcément l'autre) - ce phénomène étant déjà anecdotique en france, alors des policiers français qui l"envisage en moins de trois meurtres, qui plus est par une femme... mais bon, ce sont les règles du genre. Cela tranche avec les chiffres réels cités.
Le discours "loi du talion" avec un rajout de sauvagerie me semble excessif et immature. EDIT : à la réflexion, le meurtre de sang froid avec une mentalité "oeil pour oeil"... ^^

   David   
1/12/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Tiramisu,

Il y a bien à la toute fin un regard qui laisse entendre le fanatisme de la situation, la spirale morbide du manichéisme qui va progressivement transformer chacun en ennemi. J'aime bien cette fin sur cette histoire de société secrète, ça rompt avec le déroulement du récit comme un épisode de Columbo ou autre enquêteur vedette.

La loi du Talion sert d'alibi à une loi du plus fort, et pas du tout dans le sens qui commande de ne pas prendre les deux yeux à celui qui nous en a crevé un, ou de ne pas casser deux dents à celui qui nous en a fait perdre une.

La lecture est digeste, mais ce n'est pas inoubliable non plus, je me dis que, peut-être pour préparer cette fin, le déroulement enfile les perles de bons nombres de manichéismes, d'idées toutes faites sur le viol, les violeurs et les victimes. Notamment, la description des personnages me semble étrange avec le recul : beaucoup de place à George, alors que son rôle ne me semble pas le justifier. On dirait qu'il sert de mesure, de méchant passif ou presque, en regard des méchants actifs que seraient ces violeurs en série. Marie au contraire est quand même décrite très sommairement, alors qu'elle hérite de tous les choix cornéliens (le viol au travail, ou la honte ou pire, le meurtre en société secrète, ou la honte ou pire).


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