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Policier/Noir/Thriller
trevorReznik : Des flingues (dont un faux) et un paquet d’oursons à la guimauve [Sélection GL]
 Publié le 05/09/17  -  10 commentaires  -  21146 caractères  -  77 lectures    Autres textes du même auteur

Bunny a vingt-cinq ans. Bénéficiaire du RSA depuis quelques années, il a toujours été aussi doué pour éviter les emmerdes que pour trouver du boulot. L’histoire commence alors qu’il est dans la file d’attente d’une banque. Il préférerait être ailleurs mais il n’a pas le choix : il a une dette d’argent envers un mafieux, et s’il ne règle pas ça rapidement, il sait qu’il risque gros. On va malheureusement très vite se rendre compte qu’il n’est pas très doué pour jouer les apprentis caïds.


Des flingues (dont un faux) et un paquet d’oursons à la guimauve [Sélection GL]


Putain de file d’attente, ça avance pas ! Encore trois personnes devant moi. J’aurais pas dû arriver en retard, je le savais ! Mais voilà, Marissa n’a pas voulu me couper les cheveux en rentrant du boulot hier soir. Ceci dit, je lui en veux pas : après ses six heures de caisse quotidiennes, les deux cents clients qui vont avec et ses quatre mille articles scannés, je peux comprendre qu’elle ait envie d’autre chose que de s’amuser à concurrencer Jean Louis David. Du coup, elle m’a assuré avant de s’effondrer sur le lit que c’était pas un problème, que ça lui prendrait que dix minutes avant de retourner pointer le lendemain. Sauf qu’au réveil, ce matin, Marissa, elle était plus vraiment d’humeur, fallait surtout pas la brusquer : je lui aurais bien demandé de se grouiller, mais je voulais pas avoir l’air de trop insister car je sentais qu’elle se doutait de quelque chose. Heureusement, on était plus occupés à se prendre la tête, comme c’est souvent le cas ces derniers temps, qu’à essayer de se parler comme des êtres humains. Du coup, même si elle avait des soupçons, elle est vite passée à autre chose. En y repensant, je devrais quand même faire gaffe car elle avait l’air vraiment vénère cette fois : va falloir que je sorte le grand jeu si je veux pas me faire jeter. Je comprends même pas pourquoi c’est pas déjà fait car à l’écouter, on a l’impression qu’elle sort avec le roi des paumés. Bon, faut pas que je me raconte des craques non plus : c’est vrai que ça va bientôt faire deux ans que je me suis fait virer de chez McDo et que je parasite chez elle en m’ingéniant à plomber systématiquement le moindre plan boulot qui me tombe entre les mains. Enfin tu vois le topo quoi : la vie active j’ai déjà donné, et à mon âge, j’ai plus trop la motive pour me lever tous les jours pour gagner des clopinettes. Oh et puis merde ! C’est pas totalement faux non plus que j’ai facilement tendance à tout lui mettre sur le dos dès qu’un truc déraille dans ma vie ! À force de me voiler la face et de chercher un bouc émissaire au lieu de me bouger le cul, j’en arrive à me fourrer dans des situations aussi pouraves que celle d’aujourd’hui. C’est ma faute, point barre : j’aurais pas dû attendre le dernier moment pour me faire tout beau et raser ma tignasse. Rocco il déconne pas. On est lundi et si je fais pas ce qu’il m’a demandé, c’est pas Marissa qui aura du mal à se reconnaître dans la glace, c’est moi.

Hallelujah ! Plus que deux nazes devant moi ! En première position, il y a une blonde énorme, moulée dans une combinaison rouge trop petite pour elle d’au moins deux tailles. J’essaye de m’imaginer comment elle a bien pu rentrer dedans mais ça défie mon entendement : elle doit se retenir d’inspirer trop profondément pour pas que ça explose, c’est pas possible autrement mec. Elle refoule un parfum bon marché qui s’accorde trop bien avec ses fringues chelous. Et juste derrière elle, il y a le parfait stéréotype de l’ado qui va en baver dans la vie. Enfin tu vois le topo quoi : le genre de grand maigrichon à lunettes avec appareil dentaire, acné envahissante et petite brosse dégagée autour des oreilles qu’on a tous chambré au moins une fois dans sa vie ! Il a un pantalon bien repassé comme il faut et un t-shirt imprimé informe certainement chopé dans une braderie (c’est encore sa mère qui doit choisir ses fringues). Bon courage pour le collège mec ! Si tu survis, sache que le lycée te loupera pas !

Je gueule, je gueule mais bon… Je sais pertinemment que rien ne m’oblige à rester dans la file. J’ai bien une ou deux excuses foireuses en stock mais c’est surtout une mégatrouille qui me pousse à retarder ce que je suis venu faire ici. C’est cette même pétoche qui me pousse pour la cent cinquantième fois à vérifier que mon flingue est toujours là : précaution inutile car je ne sens que lui, plaqué contre mon ventre. Il est lourd. Poisseux aussi, car on dirait que le moindre pore de ma peau a décidé de déverser un hectolitre de sueur par minute. Mes mains sont aussi moites que mes aisselles, et mon dos est en train de s’y mettre. Même mes narines et mes putain de lobes d’oreille semblent s’être passé le mot et s’invitent à la fête ! Enfin tu vois le topo quoi. Hier, si on m’avait dit qu’on pouvait suer des burnes, je me serais marré, mais aujourd’hui, cette petite cocasserie scientifique ne m’extirpe pas l’ombre d’un sourire. Je suis trempé, intégralement humide, intimement tropical : si on me proposait d’échanger ma carcasse contre celle de Bob l’éponge, j’accepterais direct mec ! J’avais pas prévu ça du tout. C’est désagréable mais ça je m’en fous. Non, ce qui me dérange, c’est que si je continue à suer comme un porc, je risque de foutre en l’air mon déguisement. Car en plus de m’être intégralement rasé la tronche et d’avoir emprunté un ensemble costard-cravate dans mon Leclerc préféré, j’ai fait l’acquisition d’une magnifique moustache dans un magasin de farces et attrapes pour qu’on puisse pas me reconnaître. Mais si, jusqu’à preuve du contraire, on a encore le droit de faire la queue dans une poste en arborant une paire de steaks sous les bras, je crains que la fausse moustache qui se décolle pour cause de transpiration excessive ne fasse un peu tache. Applique simple et rapide, c’était noté sur le paquet : c’était pas mensonger. Par contre l’emballage ne précisait pas que c’était tout aussi facile à enlever. C’était vraiment pas l’idée du siècle en fait. Du coup, après avoir vérifié cent cinquante et une fois que mon pistolet ne s’est pas volatilisé, je remets aussi délicatement que possible mon postiche à sa place.

Mon guichetier a une tête de con. Attention, je dis pas ça à la légère : il a vraiment une tête de con. Sérieux, s’il participe à un concours de têtes de con, je mise tout ce que j’ai sur lui, sans hésitation. Deux petits yeux chassieux trop rapprochés sous une seule barre de sourcils encadrent son pif criblé de veinules violacées (sûr que c’est pas le dernier au petit jeu du lever de coude). Ajoute à ça un teint maladif qui hésite entre le brun et le gris, et tu comprendras que Brad Pitt peut continuer à dormir tranquille. Enfin tu vois le topo quoi. En plus, il essaie même pas d’avoir l’air sympa pour faire passer la pilule ! C’est même carrément le contraire : il tire la tronche depuis qu’il est apparu derrière son poste, pas un seul sourire en une demi-heure. Remarque d’un côté ça m’arrange, ça va légèrement me faciliter la tâche. Je me connais, je serais tombé sur un gars sympa et enthousiaste, j’aurais eu plus de mal. Enfin tu vois le topo quoi : si un laideron te demande de l’aider à déménager, t’essaye de trouver une excuse pour pas y aller. Par contre, si la fille est jolie, t’es tout de suite plus dispo. C’est pas honnête de prétendre le contraire, on est tous comme ça mec. Là, aucun risque : sa gueule est presque une incitation au braquage à elle toute seule. Le seul que je connaisse dont la laideur pourrait se rapprocher de cette erreur de la nature, c’est Rocco. En fait, plus je l’observe et plus leur ressemblance me saute aux yeux. Bordel mais je suis aveugle ou quoi ? Comment j’ai fait pour pas m’en apercevoir avant ? Ce mec fait à coup sûr partie de sa famille. Son frangin ? Un cousin ? Ça veut dire quoi ?! C’est un piège ? Je me retourne discrètement pour voir si Rocco n’est pas planqué quelque part, à se foutre de ma gueule, mais y a personne dans les parages.

Car c’est lui qui m’a gentiment filé ce plan foireux pour me donner une chance de me refaire : à force de croire que je pouvais jouer indéfiniment à crédit chez lui, j’avais finis par lui devoir un paquet de fric. Un sacré paquet. Pense au montant de ton salaire annuel (treizième mois compris tant qu’on y est) et rajoute-lui un zéro. Ben à moins d’être un des patrons du CAC 40, je suis sûr que t’es encore très loin du compte mec. À partir du moment où la suite de chiffres que te présente ton créancier est tellement importante que sa signification en devient abstraite pour toi, c’est que quelque chose a merdé quelque part. C’est ce qu’avait tenu à me ré-expliquer gentiment Rocco en m’enfonçant avec précision son genou dans les parties pendant qu’un de ses bouffons me retenait par les bras. Ça n’avait pas été le moment le plus glorieux de ma vie : en moins d’une minute, je pleurnichais que je ferais ce qu’il voudrait. Il m’avait alors annoncé que ça tombait rudement bien car il avait justement besoin de quelqu’un pour un petit boulot. Il avait ajouté qu’il consentirait à oublier ma tronche et mon ardoise si je pouvais être ce quelqu’un. Je devais juste foutre les jetons à un dénommé Claude, et lui passer le message suivant : « Si tu continues à voir ce bâtard de Ménard, moi aussi je vais aller lui rendre visite ! » Énoncé comme ça, ça paraissait tout con, mais vu que je suis du genre prudent, j’avais pas pu m’empêcher de demander à Rocco si son plan n’était pas un brin dangereux. Un délicat mouvement de massage de sa rotule droite m’avait vite remis les idées en place : tout compte fait, ça paraissait sans risque et je me ferais un plaisir de lui rendre ce service.


– Claude travaille à la Poste centrale, au premier guichet. T’arriveras à retenir cette info ?

– Je pense que oui.

– Répète-moi ce que tu dois lui dire ?

– Euh… Si tu continues à voir ce bâtard de Médard, moi aussi je vais aller lui rendre visite !

– Ménard, pas Médard ! C’est pourtant pas compliqué. Répète encore une fois !

– Si tu continues à voir ce bâtard de Ménard, moi aussi je vais aller lui rendre visite ! Aïïeeeeïe !


Rocco avait délaissé mes bijoux préférés pour me tordre le nez avec deux doigts. La douleur était si intense qu’elle avait modulé ma phrase en une complainte nasillarde. Ça devait être hilarant car le gorille qui m’empêchait de tomber se marrait franchement dans mon dos.


– Ouais, ça ira, a finalement tranché Rocco.


Il m’avait rendu mon nez et son molosse m’avait repoussé brutalement. Je m’étais effondré comme une merde et m’étais recroquevillé le plus rapidement possible dans l’attente d’une pluie de coups de pied. Mais mon nouveau boss s’était contenté de conclure notre marché en crachant par terre et en sifflant :


– Tu as jusqu’à lundi prochain pour le faire, sinon je reviens te faire bouffer tes joyeuses. Et c’est pas une image !


Un vrai poète le Rocco !

Faut que je me calme et que j’arrête la parano. Si Claude, le beau gosse qui est maintenant à moins de cinq mètres de moi, est effectivement un proche de Rocco, ça ne veut pas forcément dire que ça sent mauvais pour ma pomme : Rocco veut peut-être me tester. Ou alors il aura juste trouvé plus délicat de faire passer son message par un sous-traitant pour ne pas gâcher les prochaines fêtes de famille. Voilà. C’est tout. C’est forcément ça mec. Non ?

J’essaye de me rentrer cette idée dans le crâne lorsque je sens un léger tapotement sur mon épaule droite. Comme je ne suis pas du tout en état de stress, je gère très dignement la situation en sursautant, les bras gracieusement repliés contre moi et les mains serrées devant ma bouche. Je crois même que je laisse échapper un cri aigu qui ajoute la petite touche de virilité supplémentaire qui manquait à ma réaction. Mon cœur bat la chamade et essaie d’en profiter pour sortir en défonçant ma cage thoracique. Je me retourne et m’aperçois que mon agresseur mesure un mètre cinquante, qu’il a l’air d’être périmé depuis plus de cinquante ans et m’observe avec malice derrière des lunettes-loupes. Je dis avec malice, car sous ses airs de retraité inoffensif en complet marron (qui ferait passer l’imper de Derrick pour un modèle de modernité), je le sens fourbe. Enfin tu vois le topo quoi : je décèle tout de suite qu’il fait partie de ce genre de sales petits vieux sournois qui sont capables d’exiger d’une femme enceinte de huit mois, sans aucune honte, qu’elle leur laisse sa place dans le bus. Mais son petit manège ne marchera pas avec moi ! Il rabaisse lentement la canne qui lui a servi à m’attaquer pour m’interpeller.


– Pardon jeune homme, auriez-vous l’extrême amabilité de me laisser passer devant vous ? Je veux simplement poster un colis. Il faut que…

– Non mais tu te crois où le vioque ? Et moi je suis là pour quoi ? Faire un barbecue ? Y en a qui bossent et qui sont pressés ici ! Ça va faire une demi-heure que je suis là et tu voudrais me doubler ? Hé, oh, tu vas attendre comme tout le monde, ta carte vermeil elle te donne pas tous les droits et tu peux te la carrer dans le fondement !


J’avoue que je suis assez content de ma saillie : si elle n’est pas des plus subtiles, personne ne remettra en cause son efficacité. Le vieil homme, déjà naturellement tassé sur lui-même, semble encore rapetisser. Ses yeux s’écarquillent tellement que ses pupilles occupent en totalité l’espace de ses verres grossissants. Il joue son rôle d’outragé à la perfection ! Je suis sûr qu’un mec plus naïf que moi se ferait grave avoir mec. D’ailleurs quand je lève les yeux, je me rends compte que ce petit vicelard a réussi à se mettre tout le monde dans la poche : la grosse et le puceau se sont retournés. Ils me regardent comme si je venais de pisser dans mon assiette au Fouquet’s et m’envoient un concentré de mauvaises ondes, à base d’indignation et de dégoût. Enfin tu vois le topo quoi. En temps normal, je prendrais ça à la cool mais là, j’ai trop peur qu’ils ne percent à jour ma couverture. Surtout que la partie gauche de ma moustache choisit ce moment précis pour tenter de s’accoupler avec mon menton. Je toussote dans ma main et en profite pour la réajuster en espérant avoir été assez rapide pour que personne ne remarque rien : mon pauvre raclement de gorge résonne à mes oreilles et me fait prendre conscience du silence assourdissant qui s’est abattu dans la pièce. Pour la discrétion, je repasserai. Même Claude me foudroie du regard. Crois-moi si tu veux mec, mais ça rend son visage encore plus flippant. Heureusement, son collègue du guichet numéro 2 désamorce le climat de tension qui est en train de s’installer en appelant Mathusalem :


– S’il vous plaît monsieur, les colis, c’est par ici.


L’intéressé ne se le fait pas dire deux fois et trottine rapidement vers son bienfaiteur. Un peu trop pour quelqu’un ayant besoin d’une canne, si tu veux mon avis. Il croise la grosse habillée en rouge, qui, Dieu merci, en a enfin fini avec Claude. Elle passe à côté de moi en serrant son sac à main contre elle. Sa grimace de dédain est explicite : c’est pas demain la veille que je vais la pécho. Elle a laissé sa place à l’ado binoclard, qui est désormais le seul obstacle qui me sépare de ma future victime. Faut que j’oublie ce qui vient de se passer et que j’arrive à me concentrer, car j’auditionne pour décrocher le rôle de ma vie, sans vouloir faire de vilain jeu de mots. Si je ne me montre pas assez convaincant, Rocco m’a clairement fait comprendre que je n’aurai pas le droit à une séance de rattrapage. J’empoigne mon arme sous ma veste. Elle est glissante. Je ressors ma main, l’essuie sur ma cuisse et refais une tentative. Ma paume épouse cette fois-ci sans problème la crosse métallique : en affirmant ma prise, j’ai l’impression de sentir chaque détail du motif strié qui la parcourt.

Le flingue, c’est Kyllian qui me l’a donné. Enfin donné, c’est une façon de parler : je dois le lui ramener tout à l’heure avec une cartouche de clopes, un pack de bières et un numéro de Playboy. Il m’en demandait plus mais j’ai mis fin à la négociation en menaçant de le dénoncer à sa mère. Car oui, Kyllian n’a que quatorze ans. C’est le fils de notre voisine, qui est une très bonne amie de Marissa. C’est sa passion pour les jeux vidéo qui nous a réunis. La première fois qu’on s’est vus, il a tout de suite capté qu’il avait affaire à un vrai gamer car je portais mon t-shirt série limitée de God of War (c’était l’affaire du siècle et pourtant j’avais dû ramer ferme pour soutirer cinquante euros à Marissa. Va comprendre mec) : depuis, on a disputé ensemble certaines des parties les plus épiques de ma carrière de joueur, éclusé pas mal de canettes et réglé leur compte à encore plus de pizzas. J’imagine qu’il me voit un peu comme une figure paternelle ou comme son grand frère. Enfin tu vois le topo quoi. En tout cas, j’arrive régulièrement à l’impressionner en lui démontrant qu’on peut avoir dépassé vingt ans et lui foutre une raclée sur Gran Turismo. Kyllian a une deuxième passion dans la vie : le paintball. Ça par contre, ça m’en touchait une sans faire bouger l’autre il y a encore une semaine : je voyais bien qu’il était tout fou en me montrant les répliques d’armes qu’il commandait sur Internet mais perso, j’avais passé l’âge de faire mumuse avec ce genre de jouets depuis belle lurette. Il a d’ailleurs été étonné que je lui demande de m’en prêter un. Et comme il est pas con, il a senti qu’il pouvait profiter de la situation.


– Tu me donnes quoi en échange ?

– Allez ! Arrête de me charrier, j’en ai pas besoin longtemps. Au pire je te le ramène mardi. Je vais quand même pas te payer ?

– T’es sérieux là ?! Tu crois que je vais te filer mon 357 ou mon Beretta comme ça ? Ma daronne n’arrête pas de me répéter qu’elle t’a jamais fait confiance, ça doit déteindre sur moi.


Je suis carrément surpris : moi j’avais l’impression qu’elle me kiffait plutôt bien sa mère.


– Elle te dit ça ta mère ?

– Ouais elle dit toujours qu’elle comprend pas ce qu’une meuf comme Marissa fout avec toi.


Ça c’est bien les meufs ! Alors OK, à elle aussi je lui dois un peu de thunes, mais putain, si on se serre pas les coudes entre voisins, on va pas aller bien loin !


– T’es sérieux mec ?

– Grave. Mais on s’en fout de ce qu’elle pense ma mère. Ce que je veux dire c’est qu’il est pas question que je prenne le risque de perdre huit semaines d’argent de poche sans avoir quelques compensations.


J’accuse le coup : Kyllian est déjà, malgré son jeune âge, une sale petite crapule capitaliste sans âme.


– Putain, super l’amitié.

– Amitié mon cul. Tu veux ton flingue ou pas ?

– Après ça, tu peux te toucher pour que je te refile mes techniques d’enchaînement sur Street Fighter V.


Il ricane. On négocie pendant une quinzaine de minutes, le ton monte, il fait mine de se casser et je finis par lui gueuler que c’est OK, que j’accepte ses conditions de nazi. Bon prince, il me laisse choisir le modèle. Il doit même s’en vouloir un peu car il insiste pour que j’emmène la copie du pistolet laser de Han Solo, que je sais être sa préférée. Je m’imagine bien braquer mon jouet de l’espace sur la tempe de Claude. Pour peu qu’il soit fan de Star Wars, je risque plus de le faire éclater de rire que de lui foutre les boules. Je décline donc la proposition de Kyllian en optant pour un semi-automatique Desert Eagle noir, de 270 mm de long pour un poids de 1123 g, calibre 6, que je juge un poil plus impressionnant, surtout que son propriétaire l’a customisé pour que rien ne trahisse qu’il s’agisse d’une copie.

Je dois réprimer une forte envie de le sortir maintenant, en plein milieu du bureau de poste, et de le pointer sur le vieux croulant pour lui provoquer un infarctus. Car le vieux saligaud n’a pas dû bien comprendre la leçon et ose une nouvelle fois m’adresser la parole en repartant de son comptoir :


– De mon temps on respectait ses aînés, jeune malotru ! articule-t-il férocement.


Et de conclure qu’il ne me salue pas. Je lui rétorque que son salut peut rejoindre sa carte vermeil, s’il reste encore un peu de place. L’ado boutonneux s’en va aussi et je vois dans ses yeux quand ils croisent les miens que je ne pourrai pas non plus compter sur sa voix pour l’élection du mec le plus cool de l’année. Je reporte mon attention sur le guichet et là j’ai un choc en m’apercevant avec horreur que Quasimodo n’est plus à sa place. Mais putain, il est passé où ?! Et qui c’est cette conne qui s’assied à sa place ? Jolie la conne ceci dit. Un autre jour, j’aurais été sous le charme mec, mais là, le moment est vraiment mal choisi. Elle me sourit d’un sourire franc et lumineux qui m’inciterait presque à croire qu’elle est heureuse de me voir, et que le moindre geste qu’elle a pu faire depuis sa naissance ne l’a été que pour arriver dans ma vie à ce moment précis et me servir avec ferveur au nom de son entreprise. Et puis je manque de m’évanouir en déchiffrant le nom agrafé sur son sein gauche.


C-L-A-U-D-E


– Bonjour monsieur, que puis-je faire pour vous ?


Y a comme un malentendu là : Claude a des boucles d’oreilles, un maquillage discret, une cascade de cheveux ramenés en arrière, des nichons et certainement un vagin. Enfin tu vois le topo quoi : Claude n’est pas un mec. Et même si elle a un sale prénom, je vais avoir du mal à la menacer. Je déglutis péniblement et je reste sans voix pendant une petite éternité. Ma moustache, sentant sans doute qu’elle ne me sera désormais plus d’aucune utilité, décide de m’abandonner lâchement. Elle atterrit sur le sol avec un ploc baveux. Claude a vraiment l’air d’une chic fille, elle fait comme si elle n’avait rien remarqué. Je bafouille :


– Euh… Je… Bonjour. Je… Je… Je voudrais ouvrir un compte chez vous.


 
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   GillesP   
16/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai lu cette nouvelle d'une traite car j'ai bien aimé l'écriture. La retranscription écrite d'un argot d'escroc à la petite semaine n'est certes pas nouvelle, mais elle est faite ici d'une manière tout à fait réussie. Je suis un peu plus réservé sur l'histoire, que je trouve assez prévisible, au vu de la phrase que Rocco demande au narrateur de dire à Claude.

   Asrya   
20/8/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
J'aime bien les nouvelles qui commencent par "Putain" ... ça m'inspire.
Je ne sais pas pourquoi, ça me donne envie, un petit sentiment de curiosité apparaît. Ça me plaît.
Et quand le reste suit, que le même ton est employé, que c'est vif, dynamique, cinglant : ça ne peut qu'être agréable !
Je suis complètement entré dans votre personnage et dans votre style d'écriture pour cette nouvelle.
J'ai apprécié les répétitions "Enfin tu vois le topo quoi" , je trouve que cela apporte un certain charme au récit. En plus d'interpeller le lecteur, ça tisse un lien solide entre la personnalité du personnage et le ton de la nouvelle. J'ai vraiment accroché.

Je n'ai pas grand chose à ajouter à vrai dire, je ne m'attendais pas à ce que Claude soit ce qu'elle est ; c'est bien amené.
En revanche, on s'attend un peu plus à ce qu'il ne fasse pas usage de son arme ; et ce, dès le titre.
Ceci dit, je trouve le titre très bien trouvé ; surtout le paquet d'oursons à la guimauve (même si je m'attendais à le retrouver dans le texte).

L'humour est bien dosé, c'est assez fin, j'ai ri (et ce n'est pas souvent quand je lis...).

Petite remarque, en passant par là, je ne suis pas fan des "( ) ", j'aurais mis des " - " ; question de goût probablement (j'en ai mise malgré tout dans mon commentaire, allez comprendre...)

Du beau boulot, soigné, stylé, drôle,
Un grand merci pour cette lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   stony   
8/9/2017
Le style ne me botte pas. Je le trouve agaçant, même. La multiplication des formules du genre « Tu vois le topo », censées créer une certaine complicité avec le lecteur, me détache progressivement du narrateur jusqu’à l’écœurement.

Question style, une seule chose m’a plu : « Mon guichetier a une tête de con. Attention, je dis pas ça à la légère : il a vraiment une tête de con ». Ça, ça m’a fait rire. Après les deux points, je m’attendais à une description de sa connerie, mais non, et ça, ça me fait rire parce que je suis surpris. Heureusement pour vous, j’ai noté cette remarque avant de lire le reste parce qu’après, ben, tout s’écroule. La phrase suivante, ça va encore. Je m’en serais passé, mais ça va. C’est après que tout dérape. S’en suit une description attendue de gros traits physiques, destinée à faire rire, mais qui ne fait pas rire du tout. J’ai juste l’impression de perdre mon temps. Et puis, la référence à Brad Pitt, je m’en serais aussi volontiers passé. C’est marrant, vous me faites penser à quelqu’un. Un auteur, je veux dire. Un auteur d’Oniris. Bon, nous verrons ça plus tard.

Ah, ben non, on voit ça tout de suite. Une référence à Derrick. Ben, je crois que le mystère n’est plus bien épais.

Je passe sur tout le reste… que j’ai lu, hein !... parfois rapidement, je l’avoue, mais jusqu’au bout.

Mon dieu que ce fut long. Epouvantablement long. En fait, il n’y a rien à découvrir puisqu’on sait depuis le début qu’on a affaire à un pied nickelé, mais pour parvenir à la confirmation, il faut se farcir de nombreuses phrases d’un style très lourd, très très lourd, très insistant tirant toujours les même cordes.

Dites-donc, juste par curiosité : votre moustache, là, qui fait ploc en tombant par terre, elle ne serait pas des fois en plomb ?

Je ne pense pas risquer beaucoup en pariant sur le nom de l’auteur, mais si la chance sur un million qu’il s’agisse d’un autre advenait, je pourrais lui indiquer des pages entières de critiques déjà développées sur Oniris. Elles seraient également valables pour ce texte.

Parce que sinon, je n’ai plus grand-chose à en dire. Un texte qui ne cherche le lecteur que par le style, ce qui peut se concevoir et réussir, mais certainement pas avec ce style-là.

Stony

   Donaldo75   
5/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour trevorReznik,

Cette histoire est marrante, de par les formules utilisées pour décrire les situations et les personnages, un peu comme dans les romans noirs français des années cinquante. Les personnages sont bien dépeints, la progression dramatique laisse de la place aux digressions et donc à plus de contexte. Le style est parfois un peu trop chargé, en particulier la façon de s'adresser au lecteur, mais je l'ai pris comme un hommage aux auteurs de référence de ce genre.

Une agréable lecture. Merci.

Donaldo

   PIZZICATO   
5/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai trouvé divertissante cette façon de narrer la situation dans le style un peu façon Audiard. Je ne sais si un gars de 25 ans pourrait s'exprimer ainsi à notre époque ; mais ça se laisse lire avec plaisir.

La répétition de " tu vois le topo " devient monotone. Tiens, ça ma rappelé le : << t'as compris le coup >> de Kakou.

Une lecture agréable.

   Alcirion   
5/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Des formules vraiment très drôles font la force de ce texte.
Je l'ai trouvé bien construit, avec néanmoins quelques longueurs dans la première partie. Les personnages sont bien campés, un poil caricaturaux, mais comme le ton général ne vise pas au réalisme, ça passe bien.
L'écriture est vraiment agréable, j'ai passé un bon moment.

   widjet   
6/9/2017
 a aimé ce texte 
Pas
Dieu que c’est poussif.

Quand on fait jacter autant son personnage, faut que ça percute, que ça soit vif, bien senti ou drôle. Rien de tout ça ici en ce qui me concerne. Ca sent trop l'effort et le procédé (de faire marrer). Et c'est tout le contraire qui se produit. C'est d'un lourd. Il aurait fallu espacer les punchlines pour que ça cogne plus et mieux. J'ai trouvé que ça manquait de fluidité, de « flow » dans le langage (attention la négation est tantôt absente tantôt présente : "rien ne m’oblige")

Le héros a beau bavarder, tenter de faire de l’esprit, nous prendre à parti (« tu vois le topo »...mec ? ), rien n’y fait, ses réparties sont lourdes et coulent à pic, le rythme se traine (comme dans la file d’attente) et surtout c’est pas marrant (pour moi). 

Pour résumer cette phrase qui pèse un quintal et résume elle seul l’humour au forceps déployé.

Elle me sourit d’un sourire franc et lumineux qui m’inciterait presque à croire qu’elle est heureuse de me voir, et que le moindre geste qu’elle a pu faire depuis sa naissance ne l’a été que pour arriver dans ma vie à ce moment précis et me servir avec ferveur au nom de son entreprise.

Y’a du travail.

Y’a de la jouissance rédactionnelle (l’auteur s’est amusé, je pense)

Y’a de l’énergie.

Mais pas de punch. Zéro impact (et l'auteur peut y coller tous les points d'exlamation de la terre, ça change que tchi). Pas d’originalité (dans les formules).



A la fin, je lisais en diagonal, sans conviction ni plaisir.
Pas bon signe.

W

   Jean-Claude   
6/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour trevorRenik,

J'ai aimé la tonalité générale de l'histoire. J'ai toutefois fini par trouver ça un peu long.
La chute, un peu prévisible, n'est pas à la hauteur de la bonne impression que j'ai eue jusqu'à l'histoire du monsieur à la canne où j'ai trouvé qu'on se dispersait.
Je ne comprends pas (tout) le titre.

En bref, pour moi, la même en concentrée (ou peut-être la même fin passerait mieux), ce serait super.
Enfin tu vois le topo quoi.

Au plaisir de vous (re)lire.

   hersen   
6/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien
La surnarration décrit très bien la nervosité de cette frappe à la petite semaine. Il en rajoute autant qu'il peut pour reculer dignement le moment.

La seule chose, tous les "enfin, tu vois le topo" peuvent disparaître. Je trouve que c'est plutôt agaçant et que ça n'apporte franchement rien.

La chute est marrante. mais j'aurais aimé qu'il transmette le "bon" message et qu'un quiproquo en résulte.

   Bidis   
22/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte que j'ai lu d'une traite et qui m'a bien amusée. La pléthore de "tu vois le topo" m'a un peu gênée, un ou deux ça va, mais à tout bout de champ, non. Et la chute m'a dégrisée : j'attendais la confrontation qui que soit Claude (bien qu'il soit assez invraisemblable que le commanditaire ait attribué au héros de l'histoire un don de double vue pour que l'information du "premier guichet de la poste" suffise). Mais enfin, j'ai ri et ce n'est pas tellement fréquent sur Oniris...
(Je signale que dans l'incipit, il est question d'une banque et dans le texte d'une poste.)


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