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Sentimental/Romanesque
Zemrude : Un dragon bavard
 Publié le 08/02/12  -  8 commentaires  -  10522 caractères  -  83 lectures    Autres textes du même auteur

Le début d'un grand amour.


Un dragon bavard


Un vent léger fait jouer entre blonds et fauves les rayons du soleil levant dans les frondaisons. Il fait bon marcher dans la fraîcheur du matin. Marcher à travers la forêt.

Elle marche.

Quelque part, au fond d’un ravin que masque la densité des sous-bois, un ruisseau cascade allègrement.

Tout proche, dans l’épaisseur des feuillages, un oiseau trille. Se tait. Trille encore. Du fond de la futaie un autre lui répond de même : un trille, silence, un trille.

Froissements d’ailes et de ramées. Envol.

Un écureuil saute d’un arbre à l’autre et se rattrape de justesse. Sa queue balaie un instant le vide sous le balancement de la branche. Dans un élan d’enthousiasme, en passant devant tant de ravissante maladresse elle lui crie : « Bravo ! »

Loin, par delà les taillis, remontent assourdis bêlements et tintements de sonnailles. Des chiens aboient.

Elle marche.

Elle ne sait plus pourquoi elle marche, ni même où elle va. Mais pour ce qui est de marcher… elle marche.

Bien sûr, elle l’a su. Ou a cru le savoir : à l’envie de partir, de marcher, les prétextes ne manquent pas. Quelqu’un lui a parlé de grottes, lui a dit qu’elles existaient, dans cette forêt. Lui a dit…

Mais elle a oublié les grottes, et l’intérêt qu’il y aurait peut-être à les visiter.

Elle marche pour le plaisir de sentir ses hanches rouler, ses jambes jouer au rythme de ses pas, pour le bonheur de s’emplir les narines pêle-mêle des odeurs de glèbe, d’humus, des senteurs d’écorces, de poussières, au milieu desquelles voyagent des effluves capricieux de champignons, de plantes ou de fleurs.

Elle marche, curieuse de cet étrange compagnon qui, depuis un moment, lui a emboîté le pas. Un animal comme elle n’en a jamais vu, monté sur de courtes pattes largement étalées sur le sol. Il pourrait ressembler à un crocodile avec son corps imposant tout couvert d’écailles vertes qui prennent au soleil des reflets dorés, des allures moirées au gré de ses mouvements, la queue volumineuse traînant sur le chemin. Un crocodile dont le haut du torse et la tête, moulés d’un seul bloc, seraient redressés, bien droits au-dessus des pattes de devant, la tête d’ailleurs nettement plus ronde, la mâchoire plus courte, la face plus aplatie que celle d’un crocodile, avec des yeux très allongés, d'un turquoise presque transparent.

Elle le trouve plutôt beau. Et décide que c’est un dragon.

Rien de poussif dans sa démarche malgré la masse qu’il déplace, au contraire, quelque chose d’un peu valsant dans sa manière d’avancer. Tout en marchant il lance hors de sa gueule une langue fourchue d’une longueur étonnante, la darde vers le haut, vers le bas, ou de droite et de gauche, ou la tourne en vrille, la rétracte, la déroule… sans aucune agressivité apparente. À aucun moment elle n’a l’impression qu’il veut la mordre, ou lui jeter Dieu sait quel venin… non.

Elle pense plutôt qu’il est comme en train de parler, bien qu’il n’émette aucun son. Cette façon qu’il a de manier cette langue lui rappelle l’art qu’ont les Italiens de s’exprimer avec les mains. Et de son agilité elle déduit qu’il est très volubile, ce qui l’incline à penser qu’il parle de choses intéressantes, voire passionnantes car elle jurerait presque le surprendre passionné par son discours, lorsqu’il interrompt brièvement sa marche par exemple et la regarde, peut-être pour la convaincre, mais de quoi ?

Et, il parle, il parle… devient même de plus en plus véhément pour autant qu’elle puisse en juger sur l’agitation de la langue. Il se tourne vers elle, la regarde droit dans les yeux, comme s’il s’agissait de choses très importantes, comme s’il était en quête d’une réponse. Elle est de plus en plus intriguée.

Comment pense un dragon ?

Est-ce que ça pense ?

Des chats, des chiens, elle connaît. Elle en a adopté, fréquenté, apprivoisé, dressé… mais un dragon ?

Est-ce vraiment un dragon ?

Du coup, elle s’arrête. Lui fait face. Avoue : « Écoute, tu es très sympathique. J’aimerais bien savoir ce que tu me racontes, mais je n’y comprends vraiment rien. »

Il s’arrête lui aussi. Un instant sa langue disparaît au fond de sa gueule, ses yeux se dilatent, la scrutent.

Puis la langue ressort, repart en tous sens à une vitesse quasi décuplée. C’est vertigineux, hallucinant… mais pas davantage explicite.

Elle s’assied sur ses talons, prend un morceau de bois et dessine sur le sol un peu n’importe quoi sans trop savoir ce qu’elle en espère elle-même. Il observe attentivement ses gestes, ce qu’elle trace dans la poussière et tout à coup se met à sauter, presque à danser sur place en claquant bruyamment des mâchoires plusieurs fois, elle jurerait qu’il est pris de fous rires…

Il s’interrompt tout aussi brusquement pour faire demi-tour et repartir en sens inverse d’où ils viennent.

Elle hésite à le suivre, mais il se retourne pour la regarder d’une manière qui cette fois ne tolère aucune équivoque et elle se résigne.

Il ne reste pas longtemps sur le sentier, oblique vers la gauche sans souci de l’épaisseur des taillis qu’il écrase, casse et déblaie au fur et à mesure, frayant leur passage. Elle continue de le suivre tout en se gourmandant intérieurement : c’est malin ! Il va te perdre et d’ici que tu t’en sortes…

Mais le charme opère : elle ne se pardonnerait pas de lui fausser compagnie et s’invente hypocritement qu’il n’est pas agressif, n’a pas l’air méchant…

La forêt s’éclaircit peu à peu, ils débouchent (à mi-pente) devant un panorama superbe, cohortes de montagnes enserrant une vallée qui descend se perdre à l’horizon. Vertes et bleues les montagnes, lumineuse la rivière qui serpente entre elles.

Autour d’eux foisonnent d’épais buissons de groseilliers couverts de fruits. Un peu plus haut, quelques chamois batifolent entre des rochers.

Le dragon se gave de groseilles…

Elle admire un moment le paysage, observe les chamois, repère des marmottes cavalant sur les pentes, des rapaces planant au-dessus d’eux, croque quelques groseilles… et peu à peu commence à s’impatienter. À penser qu’ils pourraient pousser la balade un peu plus loin (mais dans quelle direction ?)… ou rebrousser chemin…

Elle décide finalement que rien ne la presse de revenir : le soleil n’est pas encore au zénith et, vu le massacre laissé dans la forêt, elle ne devrait avoir aucun mal à retrouver leurs traces au moment opportun.

Elle crie : « Alors ! On bouge ? » Mais le dragon ne paraît pas s’en soucier.

Elle reprend la marche, avance parallèlement au sens de la pente à travers l’herbe rase. Le dragon a tôt fait de la rejoindre, lui barre carrément le passage, la langue de nouveau en voltiges… avec un grand sourire elle fait un geste vers les sommets puis se contorsionne un peu pour lui montrer qu’elle a envie de marcher…

Il l’observe attentivement, se remet à sauter sur place, de plus belle claquant encore des mâchoires… Elle a beau se persuader que c’est sa manière à lui de rire, elle est quand même impressionnée, n’en mène pas vraiment large.

Il s’arrête et, comme précédemment, l’oblige à faire demi-tour, repart en longeant la lisière de la forêt. Il progresse face à la pente, elle le suit sans enthousiasme : le terrain est escarpé, elle peine à le gravir, surtout au rythme que son diable de guide, malgré sa corpulence, leur impose.

Ils contournent ainsi le versant, débouchent enfin, de l’autre côté, devant un immense champ naturel de myrtilles. Sans perdre un instant, le dragon se met à brouter goulûment les baies. Épuisée par la rudesse de l’ascension, et, sans trop vouloir se l’avouer, quelque peu déçue par le but atteint, elle s’allonge à l’ombre d’un grand rocher en courbe. S’abandonne à une douce somnolence.

Au réveil, elle découvre, folâtrant dans l’herbe autour d’elle, une douzaine de petits dragons, tous drôles et turbulents, tous comme leur père (ou leur mère ? Comment savoir ?), dardant de la langue tous azimuts avec une frénésie aussi infatigable qu’effarante. S’amusant à les observer, elle se félicite d’être incapable de les entendre. Ce serait sûrement à devenir fou.

Avec eux elle se régale de myrtilles, joue à les renverser sur le sol où ils cabriolent volontiers, ou à les faire sauter dans ses mains…

Le soleil qui commence à décliner la rappelle à d’autres réalités. De même qu’elle a montré au dragon un peu plus tôt, par gestes, son désir de marcher, elle tente de lui expliquer son intention de redescendre. Le dragon se couche au milieu des petits, sa langue s’étire, vient s’enrouler autour de l’un d’eux, le soulève, sa gueule s’ouvre tout grand… et hop ! Elle crie, elle hurle, mais déjà la langue s’étire, s’enroule autour d’un autre…

Elle part en courant refusant d’en voir davantage, dévale la pente au risque de se rompre sinon le cou du moins quelques os et c’est miracle, en effet, qu’elle ne se rompe rien, sauf que les miracles n’ont qu’un temps et ne préviennent pas quand ils lâchent. Parvenue en lisière de la forêt, elle s’estime assez loin de son compagnon pour en être débarrassée, reprend une allure plus normale pour chercher par où ils sont venus, et c’est justement là qu’elle trébuche sur une racine qui l’envoie valdinguer tête la première sur un éboulis en dévers. Combien de mètres, combien de temps dégringole-t-elle ainsi en roulé-boulé dans les cailloux qui roulent avec elle, sous elle et sur elle, l’écorchant et la blessant partout, elle ne le sait.

Quand enfin ça s’arrête, elle est à nouveau sur de l’herbe sanglotant de douleur et de désespoir. Sans compter l’humiliation : à travers ses larmes, elle devine la masse du dragon.

Elle l’entend éructer, enfouit son visage au fond de ses bras. Il ne lui manquerait plus que ça, maintenant, d’avoir à le supporter en train de vomir !

De fait, il éructe encore à intervalles réguliers plusieurs fois, elle se bouche les oreilles. Mais en même temps le long de ses jambes endolories, une sensation de caresse d’abord très ténue et de plus en plus claire et douce, apaisante, anesthésiante…

Elle rouvre les yeux, aperçoit quatre bébés dragons qui la lèchent… Elle se tourne un peu plus : en face d’elle le dragon ouvre la gueule sur un nouveau rot, tandis qu’entre ses mâchoires apparaît un autre bébé joyeux et pimpant qui saute sur sa hanche et se met aussitôt à la lécher…

Et le dragon continue : de rot en rot, les bébés débarquent de sa gueule. L’un après l’autre, jusqu’au dernier. Puis il s’allonge et les regarde faire.

Elle s’installe plus confortablement, distribue à son tour quelques caresses.

Dès lors, dans l’herbe ensoleillée n’existe plus que leur bonheur d’être ensemble.


 
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   socque   
23/1/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Ah, une charmante histoire ! Onirique, très douce, assez fascinante... J'aime bien quand on parle de manière "naturaliste" des créatures légendaires. Ici, j'aime aussi qu'on ne sache rien de l'humaine, qu'elle se laisse aller au gré des événements sans trop s'inquiéter. Bref, un récit délassant, réconfortant, bien agréable. L'écriture est de qualité mais manque d'un petit grain de folie à mon goût, qui serait bien allé avec le sujet.

   matcauth   
24/1/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
C'est un texte en deux parties.

D'abord, il y a le début, bien écrit, riche et qui laisse présager d'une jolie histoire aux parfums de poésie.

Et puis, un peu plus bas, l'auteur semble s'empêtrer dans une course poursuite sans relief, sans intérêt particulier. L'écriture devient moins poétique, piegée par une histoire qui tourne en rond.

L'héroïne n'a pas l'air très émue par la vue d'un dragon. Plus tard, elle s'endort sans problème malgré les aventures qui lui sont arrivées. Vous dites également qu'elle a oublié pourquoi elle était là. qu'elle cherchait une grotte... En quoi cela est-il important pour la suite des événements ?


La fin, quant à elle, est assez plate et ne fournit pas d'explication très valable à toute cette aventure. Je pense avoir compris le sens du texte : une amitié qui se mérite et qui doit passer par des étapes d'initiation durant lesquelles les préjugés s'effacent. L'idée est assez bonne mais mal expliquée, confuse.

   toc-art   
8/2/2012
Bonjour,

j'ai bien aimé ce texte frais, plein de bonne humeur. Le style est alerte et confère à l'ensemble une impression de légèreté. L'histoire est sympathique, assez inattendue (enfin, peut-être parce que je lis rarement des histoires de dragon). J'ai trouvé que le texte baissait de régime dans la deuxième partie, comme s'il avait fallu l'étirer un peu pour l'étoffer. Mais l'ensemble reste plaisant.

bonne continuation.

   aldenor   
9/2/2012
 a aimé ce texte 
Bien
L’écriture est vive et plaisante. Et l’imagination présente ; la description du langage dragon est très réussie et drôle.
Mais la nouvelle manque d’unité. On y trouve deux thèmes : le goût, le charme de la marche et la rencontre avec le dragon, l’imaginaire. Il manque un lien de causalité qui les associe. Par exemple, que la marche favorise l’évasion du réel. Il faudrait alors que le dragon semble issu de l’imagination de la marcheuse.
Je n’aime pas trop le titre : que le dragon soit bavard ne me semble qu’accessoire.

   Perle-Hingaud   
10/2/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J’ai beaucoup aimé. Pourtant, j’ai eu peur avec l’entrée en matière, l’écureuil qui balance joyeusement sa queue, l’oiseau et ses trilles : je ne suis pas fan du style bucolique gnangnan (…).
Et puis, hop, vous faites mention de cet étrange compagnon, et on change de registre : vous avez capté mon attention, et je vais vous suivre tout au long de votre marche. Avec un plaisir croissant.
L’écriture est gaie, descriptive, mais les phrases courtes imposent un tempo soutenu. L’idée du dragon muet-mais-bavard, quelle jolie trouvaille ! Bref, c’est un récit qui m’a donné le sourire, bravo et merci !

   Anonyme   
12/2/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
La répétition du début: elle marche, m'a vraiment rebuté. Malgré les riches descriptions: forêt, milieu vivant, corps, humus je dirai! Débouchant sur une écriture plus imaginative, un souffle de couple apparait. Dès lors, l'intérêt renait. L'histoire s'enrichit, fantaisie, émotions, surprises... Un bémol pour la construction: deux phrases suivie d'un vide, d'un trop grand espace, ces coupures sont génantes à la lecture. Le tout correspond à un début d'amour saugrenu, presque ingénu.

   alvinabec   
14/2/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Une jolie écriture pour une histoire qui se laisse avaler sans chichis.
Le début me semble un peu trop lent, descriptions successives des saveurs de la forêt un peu plates.
Le dragon est très réussi mais comment, ou plutôt pourquoi, l'héroïne le suit-elle alors qu'elle ne paraît guère motivée au premier regard?
Une pincée de sensualité supplémentaire donnerait pt-être plus de goût à votre charmante chute.
A vous lire...

   jeanmarcel   
15/2/2012
 a aimé ce texte 
Un peu
C’est indéniablement bien écrit mais ce road-movie fantastique ne m’a pas emmené dans son sillon. Le dragon est bavard, certes, mais n’a pas grand-chose à dire et l’héroïne erre sans but, sous l’emprise d’une irrésistible envie de marcher et de visiter des grottes. Il manque un vrai argument, une vraie raison d’exister à ce récit charmant mais sans consistance. Avec quelques aménagements l’auteur pourrait transformer cette histoire en véritable conte pour enfants et trouver un public captivé par les histoires de dragon et de belle princesse.


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