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Poésie néo-classique
Passant75 : L'enfance décimale
 Publié le 02/07/26  -  8 commentaires  -  1289 caractères  -  65 lectures    Autres textes du même auteur

« Les nombres sont les figures de nos pensées ;
les souvenirs, celles de notre âme. »


L'enfance décimale



Dans le cahier froissé des journées sans école,
Les nombres revenaient comme un ancien refrain,
Zéro portait le ciel dans sa ronde frivole,
Où mes billes roulaient au creux d’un cercle plein.

Un traçait une allée sous la craie qui s’efface ;
Quand mes genoux blessés saignaient dès le matin,
Deux cachait mes secrets derrière une grimace,
Mais la main de ma mère apaisait mon chagrin.

Trois tintait dans l’air chaud comme un cuivre docile,
Le bouquet des goûters parfumait le jardin,
Quatre fermait la cour dans sa forme fragile
Qui limitait mes tours en lignes sans dessein.

Cinq ouvrait une main tachée d’encre légère
Qui croyait retenir un peu du monde humain,
Six roulait en été sur la pente éphémère,
Vertige suspendu au bord d’un clair chemin.

Sept pesait sur le jour comme une heure immobile
Quand la cloche sonnait un départ au tocsin,
Huit liait les instants, longue boucle indocile,
Infini qui s’endort dans le soir incertain.

Neuf portait dans son flanc la fin douce de l’ombre,
Le cartable tremblait d’un espoir enfantin,
Mais, quand tombait le soir, lourd se faisait le nombre
Qui comptait les moutons jusqu’au petit matin.


 
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   Curwwod   
14/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Par sa construction brillante qui me fait penser aux "Voyelles" de Rimbaud et par la qualité des images et de l'écriture ce poème magnifique m'a touché. Il s'en dégage une nostalgie tendre et cette évocation de scènes de l'enfance (la vôtre ?) est pleine de poésie. Le rythme de l'alexandrin est harmonieux, les rimes au moins suffisantes (pour certains la consonne d'appui eût été un plus) et le petit clin d'oeil souriant du dernier vers est délicieux.
Un grand bravo pour votre sensibilité et votre manière de l'exprimer.

Curwwod en EL.

   Ornicar   
23/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Globalement, j'ai bien aimé ce poème.
Est-ce à cause du parfum de nostalgie qu'il diffuse dans l'esprit du lecteur d'un certain âge à l'approche de la période estivale ? (à l'heure où j'écris ces lignes, juin tire à sa fin, transpire et expire sous un soleil de plomb). Il y est question de l'enfance bien sûr mais plus encore de l'école qui sert de cadre spacio-temporel dès le premier vers et surtout d'une époque lointaine, celle des années 50 ou 60, des sacs de billes, des genoux écorchés et des encriers auxquels nous ramènent immanquablement ces passages : "Dans le cahier froissé des journées sans école", "Quatre fermait la cour dans sa forme fragile", "Cinq ouvrait une main tachée d’encre légère", "Quand la cloche sonnait un départ au tocsin", "Le cartable tremblait d’un espoir enfantin". Une bonne part du public onirien, dont je fais partie, appréciera cette remontée dans le temps.

Le titre ("L'enfance décimale") est joli, bien trouvé et fait le pari que l'arithmétique, loin d'être une matière aride, peut être poétique. Et je reconnais que le pari est tenu et réussi car ce texte n'est pas dénué d'images. Bien au contraire, chaque mention d'un chiffre a droit à la sienne. Certaines sont particulièrement évocatrices comme pour ce 3 - l'heure de la récré ? - qui "tintait dans l’air chaud comme un cuivre docile" ou ce 4, figure du carré fermé sur lui même, qui fait se ressembler une cour d'école et celle d'une prison. Ou encore ce 7, lourd et chargé comme l'ennui, qui "pesait sur le jour comme une heure immobile". J'ai apprécié le caractère ludique du zéro qui "portait le ciel dans sa ronde frivole" comme une délivrance et un pied de nez à l'institution scolaire. Pour une fois qu'il n'était pas "pointé"... Sûr qu'avec ce vers, les anciens cancres - qui ne l'a jamais été dans certaines circonstances ? - tiendront leur revanche.

Toutes ces images, vivantes et incarnées, compensent sans l'effacer totalement l'aspect "mécanique" dans sa construction d'un texte qui décline sans surprise, tous les deux vers, comme une leçon bien apprise, sa série de chiffres, du zéro au neuf. La forme me semble donc sage et appliquée, pour ne pas dire... "scolaire". Voilà, le mot est lâché. Pour autant ce poème ne souffre pas d'un vice rédhibitoire. Sans doute l'auteur n'aura -t-il pas souhaité procéder autrement. Et c'est son droit. Pour ma part, quelques ruptures et brusqueries dans cet ordonnancement trop attendu ne m'auraient pas déplu. Question de rubato mais là, c'est le mélomane qui parle.
Au final et pour moi, une lecture agréable et un texte qui a toute sa place sur Oniris à côté d'autres propositions plus ambitieuses et exigeantes. Merci pour ce partage.

Ornicar

   LeChevalier   
2/7/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
J'avais lu votre texte en EL, j'avais bien reconnu l'auteur de « Faire l'humour », poème qui consistait aussi à poétiser des nombres dans l'ordre. Dans la même quantité de strophes (six), vous avez mis ici deux fois moins de nombres et je trouve que c'est mieux. Cela vous a permis de développer davantage des images même si leur lien avec les nombres évoqués me paraît souvent assez difficile à cerner. Vous n'avez pas résister à la tentation d'associer le 8 au signe de l'infini, alors qu'il n'y a aucun lien logique entre les deux et que la ressemblance graphique est due au hasard.

En dépit de cette structure globale qui n'est pas particulièrement poétique, vous avez réussi à produire de beaux vers, donc voici des exemples qui me touchent :

« Zéro portait le ciel dans sa ronde frivole »
« Trois tintait dans l’air chaud comme un cuivre docile »
« Huit liait les instants, longue boucle indocile » (je ne fais pas exprès de les rapprocher par la rime).

Je trouve que vous avez un certain art pour faire les vers mais pas pour les assembler en strophes et plus. Il me semble, notamment, que vous avez du mal à clore vos textes poétiques. Ici, par exemple, vous avez eu l'idée du sommeil, mais vous y avez joint celle d'une nuit d'insomnie et du matin, ce qui n'a plus cette allure conclusive qu'aurait donné l'image de l'enfant endormi.

   Cyrill   
3/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Passant.
Une suite d’impressions synesthésiques, qui range les souvenirs et leurs corollaires symboliques en leur attribuant un nombre. Le poème renvoie aux apprentissages arithmétiques mais situe les clichés dans un temps ‘école buissonnière’ ou dans les intervalles libres, puisqu’il n’est question que de cour et non de courS, de jeu de billes, d’été, de cloche sonnée, de soir et j’en passe. Aussi l’on s’imagine un enfant plutôt rêveur, et d’une grande intériorité.
Il mesure un monde à sa hauteur et se l’approprie à la façon d’un jeu de rangement. Une manière de réassurance quand celui-là est hostile ou inquiétant. J’ai trouvé certaines images fort belles et émouvantes. Particulièrement celle-ci :
« Huit liait les instants, longue boucle indocile,
Infini qui s’endort dans le soir incertain. », très parlante.
Mais également tout le dernier quatrain. En somme le texte me semble gagner en authenticité sur la fin, ayant épuisé la comptine.
Ma réserve vient de ce listage un peu trop ordonné et régulier, on gagne mécaniquement une unité tous les deux vers. L’émotion s’en trouve légèrement grevée. Quoi qu’il en soit c’est une lecture fluide et engageante, qui fleure bon le crayon-bois et la gomme.
Bravo, et merci pour le partage.

   Eskisse   
3/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Passant 75

Je n'ai pas pris mon décimètre pour tout mesurer dans votre poème mais j'ai pris la mesure de sa profondeur: il porte haut le "sérieux" de l'Enfance et ce dans sa dimension philosophique. IL est question du temps dans le cinquième quatrain.

Vous avez su rendre la fragilité de cette période de la vie sans tomber dans le cliché de l'insouciance.

Vous avez su mêler le concret et l'abstrait, la matérialité des nombres et leur pouvoir talismanique.

Petit clin d'oeil à Rimbaud pour "mes genoux bléssés" ?

La somme de tout ça ? l'émotion.

Merci du partage

   Boutet   
3/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Une démarche originale que ce poème qui compte les nombres avant les moutons. Pas simple de trouver une explication ou un motif pour chaque chiffre. Car ce n'est pas de nombres que l'auteur parle mais de chiffres.
Un poème qui se lit avec plaisir.

   Pussicat   
4/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Oh, j'adore, quelle déclinaison !
Je me vois courant sur le chemin de pierres blanches qui menait à mon école - je ne compte pas le nombre de chutes ;) Nostalgie quand tu nous tient.

« Cinq ouvrait une main tachée d’encre légère » Magnifique - et bien trouvé !

la 5e strophe est magistrale de symbolisme
Sept / les 7 jours de la semaine
Huit liait les instants / infini

Et que dire du dernier vers lu dans un grand éclat de rire.

Merci pour ce partage

   AMitizix   
4/7/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
J’apprécie ce poème sur les « journées sans école », et qui ne cesse d’en parler !

Le ton est bien trouvé, très évocateur, c’est réussi : tout y passe (« cahier », « encre », « craie », « cartable », et aussi « mère », « genoux blessés », « chagrin »), et vraiment, j’ai vaguement ressenti cette impression diffuse qui marque mes souvenirs d’école primaire. Il y a des passages qui me semblent très bien visés, bien touchés : ces « genoux blessés » en particulier ; je me suis souvenu brusquement que, tous, nous les avions, ces bleus sur le genoux ; et sans doute, ce n’est pas ce à quoi j’aurais pensé d’abord si j’avais dû décrire mes souvenirs d'enfance ; pourtant, c’est bien vu… Et puis, plus généralement, elle est bien menée, cette idée d’unir aux chiffres de nos cours de « numération » (cet « ancien refrain ») tous les autres souvenirs de l’école…

Dans le détail, j’apprécie aussi souvent les associations d’idée entre le chiffre et les images ; elles sont parfois « poétiques », c’est-à-dire, en l’occurrence, tendres dans leur fausse naïveté : ce zéro, à la fois Soleil et bille ; et ces cinq doigts de la main, par exemple. Après relecture, je crois avoir compris le sens symbolique de la plupart des chiffres : le neuf de septembre (et l’espoir du cartable), le quatre de 16h (fermeture de la cour, ou plutôt carré, comme j’ai pu le lire dans un autre commentaire assez convaincant ?) Et je m’aide toujours des autres commentaires pour le huit de l’infini (joliment trouvé alors, ce passage que j’interprète comme l’incarnation du sentiment d’ « infini » que représente, pour nous autres enfants, la longue école primaire !) Mais je sèche sur quelques autres (trop hermétique, ou peut-être simple manque d’imagination de ma part) : sans être forcément un défaut du texte, cela ternit un peu mon plaisir de lecteur, puisque cet énumération de chiffres, quand elle ne fait plus « sens » pour lui, risque de devenir un peu fastidieuse…

Mais en général, le ton est bien tenu, les alexandrins sont solides, c’est enthousiasmant : merci !
Ah, et j’allais oublier ces deux très jolis derniers vers : bravo pour cette chute, c’est bien trouvé, et ça résume parfaitement l’esprit tendre et souriant que j’ai apprécié tout au long de ma lecture!


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