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Poésie classique
Ramana : Moissons amères
 Publié le 29/09/26  -  12 commentaires  -  1875 caractères  -  116 lectures    Autres textes du même auteur


Moissons amères



Voulant quitter les siens, mais sans y parvenir,
Eugène avait repris la ferme de ses pères.
Une terre est sacrée à qui des mains austères
Ont remis le flambeau des moissons à venir.

Investi de sa charge et sans compter ses heures,
Tenant de ses aïeux l’atavique vertu
Des hommes du terroir, d’espérance vêtu,
Eugène prodiguait ses forces les meilleures.

Mais un matin d’avril, quelqu’un vint et s’assied
Pour une causerie, et montra patte blanche.
Mon ami, lui dit-il, le tenant par la manche,
Je viens vous faire une offre, honnête comme il sied :

Cessez de prélever votre propre semence
Sur le produit de l’an, et nous vous fournirons
Nos graines Monsalo vierges de pucerons,
De sorte que vos gains croitront en abondance.

A défaut, dites-vous que nous ne pourrons point
Collecter votre blé s’il n’est de notre firme ;
Ce serait ennuyeux, car je vous le confirme,
Monsalo reste unique et prend de l’embonpoint.

Par un tacite accord, faveur hégémonique,
Sachez que nous fixons les règles du marché.
Le ministre est conquis, nous l’avons débauché,
Tout comme ces messieurs du syndicat scénique.

Ses revenus fondant comme neige au soleil,
Et devant le refus du Crédit Monopole
De lui prêter, hélas, la plus petite obole,
Eugène fut inapte à trouver le sommeil.

C’est un mal bien cruel que de devoir mévendre
La terre qui vous a nourri de ses bienfaits,
La maison de famille où trônent les portraits
Des ancêtres aimés ; autant vaut-il se pendre !

Le siècle est difficile et les vents sont mauvais ;
Ils soufflent sur les champs orphelins de lumière,
Et sur la pierre froide au petit cimetière
Qui raconte aux passants l’histoire que tu sais.


 
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   BlaseSaintLuc   
13/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Toujours le fond, toujours la forme, qui des deux prend le pas ?
Eh bien, le fond me parle ici tellement vrai ; je ne sais pas pour la forme, mais le fond m'a tout conquis.

La rime tient la route ,et tient bien le propos.

   Ornicar   
17/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Fable contemporaine. Le loup s'est introduit dans la bergerie après avoir montré patte blanche et voilà l'histoire. Pas besoin d'être grand clerc ou particulièrement bien informé pour reconnaître, sous leurs masques d'emprunt, le salaud et ses complices. C'est limpide.
L'écriture respecte les canons du genre : prosodie classique et maîtrisée, ton humouristique et distancié avec distribution de piques au passage, tournures qui empruntent à la fable. Autant par son fond que par sa forme, mêlant problématique contemporaine et style ancien, je trouve ce poème réussi même si je nourris un regret : une fin plus mordante par exemple où le faible l'aurait emporté. J'aurais tant aimé voir les méchants ramper ventre à terre. Pauvre Eugène et pauvres de nous.

Ornicar

   Curwwod   
18/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Toute la détresse paysanne exprimée ici avec précision dans sa cruauté insupportable. c'est dramatique mais sans pathos, rapporté lucidement avec une émotion contenue mais bien perceptible. L'injustice est patente, expliquée dans le détail et emporte l'assentiment du lecteur.
La forme choisie est celle de la fable et convient parfaitement au propos.

   Passant75   
20/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J’ai lu avec intérêt cette fable sociale, où l’attachement d’Eugène à sa terre se heurte à la puissance de Monsalo, clin d’œil évident à Monsanto. Le contraste entre la noblesse de l’univers paysan et le cynisme du monde économique est décrit de manière frappante, cela donne une certaine force à la dénonciation. Je regrette tout de même que certains passages soient un peu trop explicites, mais la chute, sombre et amère (comme les moissons du titre) laisse une véritable empreinte. L’ensemble engagé, simple et peut être trop manichéen, n’en est pas moins assez touchant.

   Lebarde   
22/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Un plaidoyer sentencieux et bien mené en faveur du monde agricole qui reprend dans le détail les difficultés et pièges dont il est victime, jusqu'à conduire certains paysans endettés à l'irréparable que chacun impuissant, déplore et regrette.
Les coupables et responsables "Monsalo", "Crédit monopole" et autres "ministres/messieurs du syndicat" débauchés se reconnaitront sans peine.

L'histoire de "Eugène", que finalement tout le monde connait pour l'avoir vécue ou entendue et lue mille fois dans les médias est parfaitement racontée dans un style clair et propre avec des mots simples très accessibles.

L'écriture fluide et convaincante est agréable à lire malgré le désastre économique et humain qu'elle dénonce.
J'y adhère volontiers.

La forme classique est respectée, tout juste pourra t'on regretter quelques approximations à l'hémistiche, fautives ou pas; les spécialistes jugeront.

Globalement j'aime bien ce texte sobrement engagé qui ne manque pas d'allure et de conviction.

En EL

   Pussicat   
22/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Que dire sinon que tout, tout est parfait dans ce texte qu'une grande force traverse et soutient.
La satire, le clin d'œil à cette firme qui fit scandale renommée comme il se doit, clin d'œil doublé avec l'évocation des "OGM", puis triplé avec les conditions appelées : "goulot d'étranglement" ou "corde prête à l'emploi", imposées par le Crédit Monopole (renommé lui aussi), et le déchirement de voir une entreprise-maison qui vous a vu naître, vous a nourri, partir dans les mains de créanciers véreux.

Deux, trois broutilles m'interpellent
ce vers : "Eugène avait repris la ferme de ses pères." pères en qualité de père et grand-père ?
Et quelques rimes aussi : semence / abondance - bienfaits / portraits - mauvais / sais

Une poésie contemporaine tissée en classique qui impose le respect (la dernière strophe est d'une beauté glaçante).

Commentaires EL

   Donaldo75   
22/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
C'est gravement fort et tellement d'actualité que j'applaudis des deux mains après la lecture de cette fable. La forme classique renforce le côté inéluctable de ce drame, rappelle que le sujet ne date pas d'hier et surtout rend à la fable ses lettres de noblesse.

Bravo !

   Polza   
29/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Ce poème se lit comme une fable à la morale cruelle. Il y a d’un côté le côté presque « désuet » de la fable mise en vers et de l’autre le fond on ne peut plus d’actualité et contemporain…

J’ai bien aimé l’histoire et la forme classique est assez bien respectée « La terre qui vous a nourri de ses bienfaits, » je ne suis pas sûr qu’il soit possible en poésie strictement classique de s’arrêter sur « a » à l’hémistiche et de reprendre sur « nourri », mais je ne me souviens plus exactement l’éventuelle règle (que j’invente peut-être !).

Je note pas mal de conjonction de coordination, ce n’est pas grave, sauf pour « et » je trouve, qui est utilisé 8 fois si j’ai bien compté dont 5 fois à l’hémistiche…

Peut-être me manque-t-il un peu plus « d’élan poétique », mais considérant cela comme une fable, ça peut se comprendre…

   jf2   
29/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Ce poème, sous forme de fable, est bien construit, fluide et donc facile à lire.

L’histoire d’Eugène est touchante.

En revanche, ce qui m’a gêné c’est que la fable oscille entre une satire ciblée et caricaturale de l’industrie agroalimentaire (Monsalo, Crédit Monopole, le ministre est conquis, nous l’avons débauché) et une vision tragique de l’aventure d’Eugène.

Je trouve que les deux ne s’accordent pas, j’aurais préféré qu’on s’attache plus à la vie d’Eugène.

Quelques étrangetés :

Une terre est sacrée à qui des mains austères
Le remplacement de « pour celui à qui » par « à qui » rend le vers peu naturel.

Syndicat scénique
Je n’ai pas compris ce que scénique vient faire là.

Enfin le dernier vers est ambigu :
Qui raconte aux passants l’histoire que tu sais
De quelle histoire s’agit-il ?
De celle que raconte la fable ou d’une autre histoire connue de tous ?

   LeChevalier   
29/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
C'est un poème intéressant car il se glisse volontiers dans le moule du récit accompagné d'une morale. Personnellement, je pense que les rimes plates sont plus adaptées à ce genre de propos, elles évitent aussi au narrateur d'avoir à « remplir » pour arrondir certaines strophes. Ramana nous a déjà présenté d'autres poèmes narratifs en quatrains embrassés (je pense notamment à « Les eaux plurielles ») ; j'avais alors critiqué le choix de la forme, je réitère ma critique ici.

Alors, le récit lui-même est simple et facile à comprendre : Eugène (ce qui signifie littéralement « bien né », c'est-à-dire « noble » en grec) n'a pas hérité que des terres mais aussi des vertus. Il est parfait comme le furent ses ancêtres. C'est le héros positif d'une histoire épique, racontée avec un lexique volontairement archaïsant (comme dans le vers « une terre est sacrée à qui des mains austères » ou à cette « atavique vertu » qui apparaît plus loin ou au verbe « prodiguer »). Cela ressemble un peu (mais de loin) à « Booz endormi ». Mais l'épos ne peut fonctionner sans un anti-héros. Celui-ci arrive aussi, à la troisième strophe, c'est « quelqu'un ». Il parle d'une position de force, il ne propose pas, il impose et n'a pas honte de dire qu'il se sert de moyen illégaux (« nous fixons les règles du marché », « le ministre est conquis »). Je trouve que les moyens d'expression de ce quelqu'un détonnent avec le ton épique, on y trouve trop d'éléments contemporains ; le problème est dans la confusion des registres ; à côté de « vertu » et d' « hégémonique », sans oublier « mévendre », le poème présente le marché, la firme, le Crédit Monopole... Enfin, cela ne me satisfait pas vraiment. Le mélange aurait pu être mieux conçu, le discours du « quelqu'un » aurait pu être épuré des termes « littéraires », par exemple.

La fin est tragique et pessimiste : le personnage se suicide. Il y a une sorte d'accrochage dans un fait divers que je ne connais pas (hélas, je n'ai pas besoin de le connaître non plus, puisque cela arrive souvent).

Le mélange de passé simple et de présent au premier vers du troisième quatrain (« vint et s'assied ») ne me convient pas. Ne me conviennent pas non plus les quatre rimes avec des mots de même radical (« parvenir - venir », « s'assied - sied », « firme - confirme », « point - embonpoint ») : près du quart des rimes du poème sont concernées.

J'ai des réserves pour un vers en particulier : « La terre qui vous a nourri de ses bienfaits ». Une césure médiane est impossible après l'auxiliaire « avoir », d'autant plus qu'ici il est monosyllabique ; une analyse en trimètre oblige à admettre une césure après « qui » (« La terre qui // vous a nourri // de ses bienfaits »), ce qui me paraît plus satisfaisant mais bien limite. En plus, l'absence de « s » à « nourri » suppose un vous de politesse, alors que le poème se termine avec un franc tutoiement. Je ne vois pas de justification à cela ni d'effet stylistique intéressant qui en résulte.

   Provencao   
29/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Ramana,


"Le siècle est difficile et les vents sont mauvais ;
Ils soufflent sur les champs orphelins de lumière,
Et sur la pierre froide au petit cimetière
Qui raconte aux passants l’histoire que tu sais"


Mais l’immensité de ce siècle dans l'histoire, ne serait-ce pas bien plutôt un coloré des confins de cette capacité de mettre en pierre froide ? De cette réflexion, il serai intéressant plutôt à l'extrême du divin qui à la fois agraine et met en échec l'âme et le dessein de donner une forme.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   Cristale   
1/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Ramana,
Avec un peu de retard, je tenais à vous dire que je rejoins mes confrères quant aux qualités de votre fable.
Des faiblesses sur le système de rimes ont été signalées, je n'y reviens donc pas, mais l'ensemble offre à mes yeux le fruit d'un beau travail de composition qui me fait oublier les petits couacs.
Le monde agricole est devenu très complexe ; le suicide de nombreux éleveurs et agriculteurs témoigne de manière dramatique des difficultés qu'ils rencontrent dans l'exercice de leur profession.


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