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Poésie libre
Vincente : À la source insoumise
 Publié le 28/12/19  -  13 commentaires  -  1534 caractères  -  281 lectures    Autres textes du même auteur

Dans l'amont solitaire.


À la source insoumise



Dans l'eau lisse de la mélancolie
Rague la vague importune

Une hargne innocente défile
Abondante comme ce flot que la montagne ouvre dans mon flanc

Des rochers apparaissent immuables
Certains plus modestes semblent ébranlables
Je m'y appuie cependant

Vibrant de leurs clappements
Je m'enfuis en quelques pas survolant la glace bouillonnant

Enjambées chancelantes
Envolées esquissées
J'avance

Emporté par ces semelles de pierre
Je demeure les pieds sur terre
Et me suspends aux cieux élastiques

Farfadets éphémères
Mes yeux étirent l'au-delà
J'attrape cette pensée miroitante
Je la connais
Elle me provoque parfois
En assauts impétueux elle me lance dans l'errance

J'y croise une vie en vacance
Vacances où je me réfugie

Ainsi s'entrebâille l'instant...
J'y fuse de ma dépouille seulement
Pour rester léger au-dessus du tourbillonnement

Dans ce retrait conquérant
Des fils d'eau retissent l'essentiel
Épars et en tous sens ils se conjuguent

À l'inverse de la pluie qui se disperserait
Ils transpirent une transparence
Où se dessine sur la toile
Le son enveloppant du calme renversant

L'atteinte
Plénitude amont de solitude a tout du précipice

Et pourtant
Y affleure une source insoumise
Résurgence promise
D'un vertige qui sauve...
Pour qui ne tombe pas !


 
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   Gemini   
25/11/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Épigramme politique.

La métaphore filée de la montagne (l'Olympe sans doute) et du cours d'eau donne un cadre au narrateur pour évoluer. Sujet du pamphlet, il le fait à sa façon : sans âme : "Je demeure les pieds sur terre", avec une inébranlable certitude dûe à son orgueil : "Je la connais", avec la morgue de sa puissance :"J'y fuse de ma dépouille seulement".
Son incompréhension face à la Vérité est criante, ses erreurs innombrables : "Des rochers ébranlables, je m’y appuie cependant, Je m’enfuis…enjambées chancelantes, emporté…semelles de pierre, suspends au cieux élastiques, me lance dans l’errance". Beaucoup d’excellentes images sur la déroute et les dérapages du Puissant.

Jusqu’à la strophe 8 ou apparaît : "une vie en vacance" (euphémisme de chômage, j’imagine), un de ces petits ruisseaux qui forment les grandes rivières : "les fils d’eau retissent l’essentiel", la force tranquille : "le son du calme renversant", le peuple sauveur (et prophétisé) : "Résurgence promise… qui sauve".
Autant de bonnes et saintes images de l’opprimé.
J’avoue cependant avoir calé sur le sens de :"L’atteinte/Plénitude amont de solitude", présent aussi dans l'exergue : être en amont, n'est-ce pas être un premier de cordée ?

Enfin, quelques images m’ont été plus difficiles, comme : "Transpirer la transparence" (paronymie, jeu de mots ?), ou : "dessiner le son" (oxymore ?).

Mais le parallèle est excellent, et l’image du bord du précipice et de la chute Panurgique vient facilement à l’esprit.

Bien sûr, on n’est pas chez Mandelstam, le risque est bien moindre de critiquer, à partir de la France, Nicolas Maduro.

   Gabrielle   
28/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Un voyage dans l'amont solitaire..."pour qui ne tombe pas"

Une traversée intéressante dans ce décor particulier.

Le lecteur se laisse entraîner et suit le narrateur dans son exercice sur le fil de la pensée.

Une invitation où affleure une source insoumise... à effleurer d'une main d'artiste...


Merci pour ce texte vivifiant.

   Alfin   
28/12/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Certains termes sont jolis mais inappropriés
Rague ne veux rien dire ici.
D'autre tournures de phrase ne sont pas logique.

Vous avez clairement une créativité poétique en vous, mais donnez plus de sens aux mots que vous lancez dans l'arène.

Merci pour le partage et au plaisir de vous lire
Alfin en EL


Edit: Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour là, mais je viens de relire votre poème et là, je l'aime bien. je vous prie de m'excuser pour ma critique acerbe et gratuite. c'est sans aucun doute une de mes premières critiques et j'ai évolué depuis. Venant de commencer, je sort de mes lectures habituelles de Hugo et des autres romantiques. En découvrant de nouveaux horizons, je découvre d'autres sensibilités et celle-ci me plait à présent. (je n'ai pas changé d'avis en lisant le nom de l'auteur puisque je ne le connaît pas)

Mes plus sincères excuses et au plaisir de vous lire.

Alfin

   Pouet   
28/12/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Slt,

à la source est la "soumission", position foetale et cordon de survie : naître c'est "s'assujettir".

Puis, ce "cri" face au Monde...

De cette ambivalence s'écoulera l'onde des mots, la (dé)route liquide des idées, de la lutte; la solitude est dans la foule, la vision parcellaire, la conviction branlante, l'unité utopique... La conscience est à prendre, le chemin détourné.
Alors avancer en "détachement" - en survol ancré - comme une esquisse de soi dans le dess(e)in des autres et se sentir entier en cette vacuité.

La fluidité du Temps.
L'espoir n'est pas certitude.

Mais

tomber est accessoire, seul le recul blesse.

   Anonyme   
28/12/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Vincente,

Je lis votre poème comme un voyage onirique ou philosophique au rythme lent. En effet, les déplacements me semblent être faits au ralenti.

Cette avancée dans les éléments a quelque chose d'extatique. J'aime beaucoup , dans la sixième strophe, le contraste " semelles de pierre" et " et me suspends aux cieux élastiques".
Mais je ne suis pas fan de " transpirent une transparence".

Poème mystérieux( quelle est cette "pensée miroitante" , seule connue du "je" ? ) mais très suggestif visuellement : on pourrait le mettre en croquis...

Merci pour ce voyage.

   papipoete   
28/12/2019
bonjour Vincente
l'idée de se mettre dans la peau de l'eau vive, qui file à reculons en remontant vers son amont, est déconcertante et me fait songer au mascaret d'un fleuve !
Mais j'avoue ma difficulté à vouloir remonter le cours des choses, en l'occurrence une rivière coulant vers sa source ? Mais peut-être suis-je à côté du sujet ?

   Anonyme   
29/12/2019
Bonjour Vincente,

J'avais lu et relu ce poème en E.L. sans parvenir à lui laisser un commentaire.
En première lecture, on se laisse emporter par le flot des mots, par les images, jusqu'à cette "source".
Vocabulaire riche, mise en forme soignée.
Je n'ai pas trop aimé la sonorité de "l'eau lisse".
J'ai beaucoup aimé :
"Et me suspends aux cieux élastiques"
J'ai cependant eu l'impression de rester en dehors de l'essentiel du message véhiculé par ce poème.

Éclaircie

   jfmoods   
29/12/2019
Ce poème libre, à visée allégorique, s'inscrit dans un cadre grandiose (vers 4 : "la montagne", vers 5-6 : "Des rochers apparaissent immuables / Certains plus modestes semblent ébranlables", vers 15 : "cieux élastiques", vers 35 : "précipice").

Le narrateur y traverse une expérience dont l'eau se présente comme l'élément structurant.

En vérité, ce sont deux eaux qui se font face ici. L'une, stagnante, passive, renvoyant au passé, confine à la contemplation stérile (vers 1 : "l'eau lisse de la mélancolie") ; l'autre, active (vers 2 : "la vague", vers 4 : "ce flot"), voire virevoltante (vers 26 : "tourbillonnement"), engage le narrateur dans un périple (vers 10 à 12 : "Enjambées chancelantes / Envolées esquissées / J'avance", vers 21 : "En assauts impétueux elle me lance dans l'errance").

Des images particulièrement parlantes attirent l'attention du commentateur. Il y a d'abord cette "pensée miroitante" du vers 18 qui figure l'eau traversée par la conscience d'un spectateur fasciné. Il y a aussi, forcément, l'oxymore du vers 9 ("la glace bouillonnant") qui laisse entrevoir un foisonnement derrière l'apparente rigidité des choses. L'image de l'inspiration poétique affleure alors insensiblement...

L'image développée au vers 4 rappelle Gautier ("le pin avec sa plaie au flanc", vers 4, "Le pin des Landes). Les "semelles de pierre" du vers 13 sont un clin d'oeil aux semelles de vent de Rimbaud. Dans un prodigieux étirement, le poète relie le monde d'en bas et celui d'en haut (vers 14-15 : "Je demeure les pieds sur terre / Et me suspends aux cieux", vers 17 : "Mes yeux étirent l'au-delà"). On pense alors à un vers de Victor Hugo définissant la fonction du poète ("Les pieds ici, les yeux ailleurs" dans "Les rayons et les ombres"), homme des hauteurs (vers 9 : "survolant", vers 26 : "rester léger au-dessus", vers 35 : "amont de solitude", vers 39 : "vertige").

On trouve également ces images figurant métaphoriquement la trame du texte poétique (vers 28-29 : "Des fils d'eau retissent l'essentiel / Épars et en tous sens ils se conjuguent"), l'évidence d'un flux s'inscrivant harmonieusement dans une forme (vers 30-31 : "À l'inverse de la pluie qui se disperserait / Ils transpirent une transparence / Où se dessine sur la toile").

Il y aurait bien d'autres choses à ecrire, sans doute, sur ce texte dont le dernier vers résonne comme un écho troublant à la chute du poème "Allégeance" de René Char.

Merci pour ce partage !

   Davide   
29/12/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Un très beau poème métaphorique et allégorique sur un retour à soi.

Chemin de vie ? Chemin initiatique ? Le narrateur nous emmène au-delà du connu, sur la route solitaire de l'introspection, véritable histoire à rebrousse-temps, ou plutôt, à rebrousse-chemin.

L'escalade de cette montagne intérieure a l'allure d'une quête de soi ; narrateur en quête de liberté, de connaissance, d'unité, accession à une vision panoramique et englobante des choses, à ce qui préexiste, en amont de soi-même et de l'univers. Retour à l'origine de la connaissance, à l'origine de toute chose.

Dès le deuxième vers, quelque chose vient déstabiliser le narrateur qui navigue confortablement sur "l'eau lisse" de sa vie ordinaire, sans vagues et sans profondeur. Une vague en colère, le rappelant à lui-même et à son innocence, bouscule ses certitudes, ses acquis. L'oxymore "glace bouillonnant" figure la trop longue sclérose de ce bouillonnement de vie et de savoir.

Le narrateur, par l'entrebâillement d'une brèche ouverte en son flanc, s'engage à l'exploration de lui-même. S'opère alors une phase de dépouillement intérieur (parenté du mot "dépouille") et des "pensées" limitantes auxquelles il s'accroche, jusqu'à ce que se révèle la vacuité ("vacance") de son existence, un vide vertigineux bien loin de l'inconfortable confort de son quotidien. L'eau, omniprésente, joue le rôle de purification (voire de fluidification) du corps et de la conscience : "j'y fuse de ma dépouille".

Une liberté qui n'est pas un acquis, qui n'a pas la solidité froide de la roche, mais la grâce magique et majestueuse d'un funambule dansant sur un fil invisible. Lieu de convergence, clair, éclairant ("transparence"), ce vide a tout d'une plénitude. Dans ce lieu hors espace, les contraires s'unissent ("le son (...) du calme", le "retrait conquérant"...), et le solitude rencontre - enfin - la plénitude.
D'ailleurs, le très bel oxymore "retrait conquérant" me fait penser au fameux "guerrier pacifique", et c'est d'ailleurs l'idée que suggère le poème, n'est-ce pas ?

J'ai vraiment beaucoup aimé cette fin, toujours oxymorique et tellement large d'esprit : "D'un vertige qui sauve... / Pour qui ne tombe pas". Elle a rapidement convoqué à mon esprit cette citation de Pythagore, sur la connaissance ; car nous parlons bien de "connaissance" :

"Connaître, c'est ou bien monter au ciel et voir, ou bien plonger en soi-même pour recevoir et se souvenir".

Eh bien, il m'apparaît que dans ce poème, le narrateur monte au ciel en plongeant en lui-même pour se souvenir...

J'ai aussi beaucoup aimé le titre, inspiré : si la "source" est à comprendre dans le sens figuré (l'origine), le mot "insoumise" donne une dimension très humaine à ce voyage cosmique. Elle est insoumise parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle, en amont, rien qui ne puisse la gouverner, la contraindre, l'animer.

Puis, plein de très belles images dans cette varappe (et des jeux sur les sonorités) :

"Rague la vague importune"

"Emporté par ces semelles de pierre
Je demeure les pieds sur terre
Et me suspends aux cieux élastiques" (superbe !)

"Farfadets éphémères
Mes yeux étirent l'au-delà"

Le rythme des vers libres est très bien jaugé, épousant parfaitement la narration, dans cette oscillation entre vers courts et vers longs, strophes courtes et strophes plus longues.

Rien ne m'a dérangé, à part trois choses, vraiment mineures :
- l'enchaînement des vers 8 et 9 : "Vibrant... / Je". La rupture syntaxique est un peu maladroite, je trouve, puisque ce n'est pas le narrateur qui vibre, mais les rochers ;
- dans le vers "J'y fuse de ma dépouille seulement", le verbe "fuser" n'est peut-être pas le plus pertinent pour évoquer cette fusion/liquéfaction (si j'ai bien compris !), d'autant plus que le "de" qui suit accentue la confusion ;
- je ne comprends pas bien le pourquoi du "où" dans le vers "Où se dessine sur la toile".

Un poème dense et étourdissant que j'ai trouvé mené de main de maître. Et même si je ne pas certain d'en avoir compris et exploré toutes les excavations, toutes les anfractuosités, sa cohérence et sa richesse le rendent tout de suite saisissant. Bravo Vincente !

   leni   
29/12/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
salut Ami Vincent
Je tente d'interpréter Je me mets peutêtre le doigt dans l'oei
Avec un sourire je pense à un saumon qui remonte le courant
en prenant des risques modérés Dans cette évasion il ya des rochers immuables et d'autres qui pourraient s'ébranler
Malgré tout on avance Même en errance Comme dans un rêve en vacance On croise le calme Dans la solitude ET mon AMI Vincent
Atteint la résurgence
Et moi je chante la chanson de BREL et je regarde couler laviej'aime bcp s"entrebaille l'instant
je te dis merci amis Amitiés Souris quand je pense au signe du saumon LENI

   Vincente   
30/12/2019

   STEPHANIE90   
1/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Vincente,

une poésie intrigante :
"dans l'eau lisse de la mélancolie
Rague la vague importune"
Étonnant, mais je me laisse prendre par la vague en question et au fil des mots vous m'emportez dans votre source insoumise.
J'y vois comme un moment de détente, de recentrement sur soi, une sorte de décrochage de l'esprit qui glisse dans les bas fond de l’inconscient conscient. C'est une poésie qui pour moi a l'âme baladeuse vers une nature qui peut-être sereine :
"Résurgence promise
D'un vertige qui sauve...
Pour qui ne tombe pas !"
J'ai moins compris cette partie qui revient encore à l'eau ? :
"Dans ce retrait conquérant
Des fils d'eau retissent l'essentiel
Épars et en tous sens ils se conjuguent
À l'inverse de la pluie qui se disperserait
Ils transpirent une transparence"

merci pour le partage, j'ai bien aimé vos vers.
Stéphanie90

   Louis   
6/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Nous sommes conviés par ce poème à une expérience de l’esprit, menée par l’imagination et la méditation sur l’eau, cet élément en lequel entrent en correspondance matière objective et psychisme humain. « L’eau est un véritable élément psychique : écrivait Bachelard dans « La poésie de l’eau », un élément qui amasse les images dans nos rêves comme dans nos pensées, un élément qui règne dans notre conscience comme dans notre inconscient, un élément que nous aimons en nous et en dehors de nous. »

Une première image de l’eau se présente, figure mélancolique, élégiaque. Matière de la mélancolie, l’eau est aussi un état d’âme.
Sans agitation, l’eau de l’âme « comme une onde stagnante » (Edgar Poe ), si calme si « lisse », comme une mare étale, repose dans un état dormant, quasi létal. « Rague la vague importune » qui laisse un vague à l’âme sans vagues, état apaisé, mais croupissant, inerte, stagnant. Sans vitalité.

À l’image des eaux tristes et dormantes, à l’image des eaux mortes, succède celle d’une eau vive, quand « une hargne innocente défile », quand se manifeste un courant vital, « mouvement de l’âme » dans un élan, une ardeur, une combativité. Une rage de vivre.
Pas de résignation à la morne mélancolie, à la dépressive passivité mélancolique. Une réaction se produit, une résilience. Une insoumission déjà, rébellion contre de puissantes tendances à la morosité.

L’eau vive coule à flot, « abondante comme ce flot que la montagne ouvre dans mon flanc ».
L’ardeur vitale est une force, un « flot », un flux, une énergie de l’eau. L’eau plate de la mélancolie, horizontale, laisse place à une eau agitée, torrentielle, issue d’une chute verticale.
L’eau jaillit des hauteurs d’une montagne, dont le flanc devient celui du narrateur-poète.
L’une prête flanc à l’autre. L’une est l’autre. La montagne est cette éminence qui perd sa matérialité rocheuse pour devenir l’image de cette hauteur d’où jaillit une puissance vitale, force d’exister en mesure de combattre les tendances mortifères de la mélancolie, les inclinations aux « passions tristes » et les faiblesses des états d’accablement ou d’atterrement.
Aux sommets de l’éminence, naît l’eau vive d’Éros, pulsion vitale en lutte contre Thanatos.

Commence alors une épopée qui doit mener le narrateur-poète jusqu’à la source de l’eau vive, là où sourdent les forces d’exister, d’aimer et de vivre.
Ulysse quitte l’eau « lisse » dans l’odyssée d’un retour là où s’établissent sa royauté, sa puissance, sa force, pour un ressourcement, pour une régénération.
Ulysse se hisse vers l’amont. Il remonte à la source de son énergie, de cette force qui empêche de stagner dans l’eau plate de la mélancolie.
Ulysse fait retour vers lui-même, vers ce qu’il a toujours été. Il est la figure de l’esprit qui, dans le poème, advient à lui-même, par une remontée aux sources mêmes de son être.
Mais dans cette odyssée de l’esprit, la remontée aux origines prend aussi l’allure d’une quête de la fontaine de jouvence.

L’aventure épique commence par une marche et une ascension. L’odyssée de l’esprit se fait en analogie avec le déplacement corporel.
Pour suivre la pente qui mène aux sources, un appui est trouvé sur des « rochers », points de repère solides d’une vie. Certains sont «ébranlables », l’aventure n’est pas sans risque, la chute reste possible qui ramène à l’eau dormante, plate et triste.

L’avancée se fait, d’abord gauche et malhabile : « enjambées chancelantes / envolées esquissées / J’avance », mais le narrateur semble, dans la dimension du conte qui s’ajoute à celle du mythe avoir chaussé des bottes de sept lieues : « Emporté par ces semelles de pierre», qui s’avèrent aussi des bottes de sept cieux capables de combler la distance entre terre et ciel.

Dans un sentiment aérien, une légèreté semble ainsi acquise, libérée de l’esprit de pesanteur ; l’impression n’est pas celle d’un envol, d’un détachement à l’égard des réalités terrestres qui se seraient dissoutes dans les pures vapeurs d’un monde éthéré, mais celle d’un lien entre la terre et le ciel dans une conscience dilatée qui découvre des horizons nouveaux :

« Je demeure les pieds sur terre
Et me suspends aux cieux élastiques »

Exprimée encore métaphoriquement dans le vocabulaire des contes, la conscience se fait plus ample : «farfadets éphémères / mes yeux étirent l’au-delà ». Un au-delà qui n’est pas métaphysique, mais simplement la référence à ce qui outrepasse les limites d’une perception immédiate, dans l’horizon d’une perspective verticale.
Les « farfadets » ne sont pas seulement les personnages des contes, ces esprits follets, ces feux follets personnifiés, ils désignent aussi un phénomène physique auquel il est peut-être fait référence : les sylphes rouges, éclairs qui illuminent un bref instant les domaines élevés de la haute atmosphère, lueurs plus intenses que la lumière éclairant les altitudes à explorer, la région des origines à visiter, les zones élevées du fondamental à sonder, parce qu’en cette matière, s’élever et plonger dans les fondements reviennent au même, la pensée ne s’élève-t-elle pas lorsqu’elle s’approfondit ?

Le périple se poursuit dans une « errance », propulsé par une « pensée miroitante », pensée en eau et lumière, pensée aux mille éclats qui se projettent en tous sens, pensée en lien de la terre et du ciel, pensée imageante.

Un dédoublement se produit au cours de cette pérégrination, entre soi et sa vie : « j’y croise une vie en vacance ». Toute une vie se tient là, suspendue au-dessus d’un vide, détachée de toutes contingences ; toutes les images flottantes défilent pour résumer une vie, tout un passé. La pensée errante y trouve un « refuge », une localisation fixe contre ses élans erratiques.

Les références spatiales cessent dans « l’instant » : « Ainsi s’entrebâille l’instant… »
Dans ce bref moment, dans l’instant, tout le temps est condensé dans un présent, les souvenirs de la vie écoulée ne sont que fantômes d’un passé qui n’est plus, et l’avenir n’est pas encore. La durée est suspendue, et «Toute la force du temps se condense dans l’instant novateur où la vue se dessille » ( Bachelard. L’intuition de l’instant ).
L’instant est prêt à laisser jaillir la nouveauté, une intuition fulgurante, un éclair de conscience qui permettra d’aborder l’objet de la quête poursuivie par le voyageur de l’imaginaire, la source de l’eau vive.
Le voyageur « fuse » de cet instant dans lequel il s’est délesté de tout le poids de son passé, « dépouillé » de l’accessoire de sa vie, en mesure de contempler ce qui en fait l’essentiel et le fondamental.
Il lui a fallu s’isoler dans l’instant, s’y abandonner ; se retrancher dans une « vacance », mettre tout entre parenthèse, pour pouvoir ainsi, dans ce retrait qui n’est pas une perte, mais tout au contraire un « retrait conquérant », voir se dessiner ce qui fait l’essentiel d’une vie, condition pour en saisir la source.

La fluidité de la vie se recompose sous ses yeux, au fil de l’eau : «Des fils d’eau retissent l’essentiel », et dans une « transparence », dans une limpidité du sens et de la signification, surgit une toile, surgit un tableau vécu, un tableau sonore, sans fureur et sans fracas, un « son enveloppant au calme renversant ». Murmure d’une vie à sa source, mince filet de vie courante. On approche du but, on approche de la source de ce qui fait une existence vécue.
Elle se donne dans la polyphonie d’un mot, en correspondance avec l’unité originelle dans laquelle se fondent les opposés, tous les distincts et tous les distants, elle se donne dans « l’atteinte ».

Là où tinte, vibre et résonne le son des commencements.
Là où la vie se donne le ton et la couleur, quand elle se teinte.
Là où on atteint le but d’un voyage.

La conscience est à son plus haut niveau d’acuité, et se trouve isolée, solitaire, « amont de solitude » ; le voyageur haut perché peut être pris de vertige, il est au bord d’un « précipice », d’un abîme, d’un gouffre effrayant.

« J’aimerais, disait Georges Perec, qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources… ». Mais si un tel vœu peut être formulé, c’est que la source n’est pas « un lieu stable », mais un déséquilibre, au bord d’un précipice.
Comment peut-il en être autrement, quand le voyageur de même que la source ont la nature de l’eau, or « L’être voué à l’eau est un être en vertige» : disait Bachelard. Puisque l’eau coule toujours, tombe toujours, sans cesse s’écoule.

Mais c’est un « vertige qui sauve », en ce qu’il nous place, au moment de la conscience fulgurante de sa source, dans l’éternité de l’instant, dans le sentiment du sublime, expérience qui procure une intensité de la vie appréhendée dans le vaste, le démesuré, l’infini, et s’oppose à l’inertie du vécu comme source de mélancolie.

« Le vertige est un rappel brutal de notre humaine et présente condition terrestre » : écrit Gilbert Durand. C’est, en effet, sur terre et non ailleurs que l’eau s’écoule.
Mais à la source, il n’y a que l’eau. Son énergie, son dynamisme. L’eau, élément primordial. Ulysse au terme de son périple a rencontré Thalès.
Une eau indomptable, non maîtrisable, une source insoumise.
Mais une vie revigorée dans la conscience intuitive de cette source, dans l’intuition révélatrice de l’union intime entre l’esprit et l’eau. Quand le rêve de la matière devient matière du rêve.

Merci Vincente pour l'invitation à ce voyage intéressant.


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