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Poésie contemporaine
Zorino : Ma bohème, sous toutes ses coutures
 Publié le 03/09/19  -  12 commentaires  -  6436 caractères  -  104 lectures    Autres textes du même auteur

Hymne à la vie par le biais du noble métier qu'exerçait ma mère.


Ma bohème, sous toutes ses coutures



J'ai tricoté ma vie comme ce long poème,
Des boutons en bas âge aux plissements naissants,
J'ai brodé mes émois au fil de ma bohème
Et cousu mes revers dans mon ventre tremblant.

Le destin a coupé aux aurores la branche
Sur laquelle le soir serein je me lovais,
Mon écrin en écharpe et mon humeur étanche,
J'ai senti plus tard le vide de l'étai.

Une maille à l'envers zéro maille à l'endroit

Souvent en pleine nuit je voyais des fantômes
Attifés en burqa m'observer fixement,
Je troussais mon linceul et posais sur mes paumes
Ma raison apeurée, l’âme et le cœur dolents.

Mes boyaux se tressaient tel un drap qu'on turbine,
Et dans un labyrinthe aux couloirs sinueux,
Je cherchais en vain de mes yeux en bobine
L'exutoire utopique en ce lieu ténébreux.

Je tombais dans un gouffre, aspiré par mes affres,
Où un brumeux silence enclavait mes pensées,
Le souffle à l'abandon et les pleurs en balafre,
J'allais à pas feutrés vers la lueur blessée.

Je combattais alors des lutins en guenille
S'esclaffant sur mon sort et ouatant mon ego,
Les pieds et poings liés par de lourdes manilles,
J'appelais au secours mais seul venait l'écho.

Prisonnier esseulé au milieu de ces gnomes,
Mon derme s'imbibait de sueur et de sang,
Je récitais alors en priant quelques psaumes
Et sortais de ce spectre en clabaudant « maman ».

Deux mailles à l'envers zéro maille à l'endroit

J'ai longé les sentiers de ma timide enfance
Où je rêvais béat sous ma cagoule bleue,
Je me voyais braver l'injustice à outrance
Harnaché d'une cape et d'un écu de feu.

Au péril de ma vie je sauvais la princesse
Séquestrée par un ogre au balcon d'un donjon,
Éprise de mon être elle m'offrait sa jeunesse
Mais tout se dérobait au réveil des démons.

J'allais jusqu'à mentir pour devenir l'idole,
De la cour de récré à mes instituteurs,
Mes égaux me voulaient comme voisin d'école
Et mes rivaux pestaient mon profil d'amuseur.

J'invitais mes groupies le soir dans ma piaule
Où je leur racontais des histoires en velours,
Captivées par mes mots je roulais des épaules
Mais sitôt isolé je cintrais mon humour.

Deux mailles à l'envers une maille à l'endroit

J'ai baissé mon pendant par manque de confiance,
Les flancs piqués d'effroi et le cœur palpitant,
Les zigzags qui peuplaient mon esprit en souffrance
Noyaient la poésie brûlant entre mes gants.

J'ai repassé mes cours sur la Foi et l'Histoire
Pleinement convaincu d'y explorer le vrai,
Croyant pendant longtemps que le dièse et la noire
Permettaient de flatter le tergal des palais.

Bien conscient que j'avais un certain savoir-faire,
Je me voyais déjà aux côtés des plus grands,
Derrière mes tambours je brisais les barrières
Mais j'ai dû abdiquer, mes longs cheveux au vent.

J'ai salué dix mois un tissu bleu blanc rage,
Le béret de travers et le joint au fusil,
On m'a jeté au trou comme un chien dans sa cage
Faisant de ma personne un bidasse insoumis.

J'y ai vu un frérot clamer son innocence
Auprès de petits chefs abusant de leurs droits,
Le grief sans pareil qu'il portait en silence
Se trouvait dans son nom aux accents « suédois ».

J'ai ensuite pointé au Pôle ombres-en-peine,
Galéré de longs mois pour trouver un boulot,
Ma batterie en berne et du fiel dans les veines,
Mon cauchemar était d'intégrer le troupeau.

J'ai détrempé ma cotte et serré la ceinture,
Huit heures par jour le cerveau menotté,
Accepté chaque tâche en frôlant la rupture,
Le tout pour quelques sous ; où est la loyauté ?

J'ai taillé des costards à peu près sur mesure
À des êtres abjects qui avaient le pouvoir,
Ciré leurs brodequins dans les moindres froissures
Pour entendre un matin : merci, et au revoir !

J'ai monté en épingle une discrète affaire,
Besogné tant de nuits, des poches sous mes yeux,
Les manches retroussées mes idées étaient claires
Mais les ciseaux d'en-haut ont amputé mon vœu.

Deux mailles à l'envers zéro maille à l'endroit

J'ai alors chaviré dans un sombre royaume
Où la mort est si près que son souffle s'entend,
Où le pire ennemi est blotti dans la paume
D'une morne pensée qui suffoque le temps.

Du chas d'aiguille au fil ma doublure a pris place,
Un sublime arc-en-ciel est sorti d'un tiroir,
Mes envies de percer et laisser une trace
Se sont évaporées dans les plis d'un mouchoir.

Une maille allant vers une maille à l'endroit

J'ai enfin remonté la fermeture éclair,
Lavé mon linge sale et largué mes bidons,
J'ai fait de ces années mon plus grand adversaire
En satinant l'orage à l'aide d'amidon.

Je déchire à présent ce passé de servile,
Je découds ces patrons qui jouent les dominants,
Je dentelle les rois qui font de notre argile
La laideur de demain un tombeau pour vivants.

Je découpe ces gens qui dans leur ignorance
Entretiennent la haine en croyant fermement,
Que l'arbre du voisin, malgré son élégance,
Fera pousser des fruits au goût insignifiant.

Une maille allant vers une maille allant droit

Mon froc est remonté et mes poches sont lisses
Mon chemisier est sec et mes manches baissées
Mes plaies sont recousues et mon âme novice
Je peux lever les yeux et enfin rêvasser

Je voltige aujourd'hui sur le collet du monde
J'y dessine à la craie le néant du futur
J'écris sur du surah des croches quelques rondes
Et dévoile mes mots sur l'ourlet de l'azur

Que tombe le rideau de ces peaux en dentelle
Que s'ouvre enfin à moi ma propre vérité
Que coule le bon vin dans ma panse en flanelle
Et que ma liberté tisse ma dignité

Au diable l'au-delà et toutes ses foutaises
Et autres longs sermons sur mes égarements
Je veux draper la vie d'une étoffe de braise
Et crever dans la soie sous un rameau aimant


 
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   Eclaircie   
8/8/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Un long poème pour un parcours de vie délicatement brodé.
L'exercice est réussi, à mes yeux.
Bien sûr, le texte présente quelques petits défauts (admissibles en contemporain) qui gênent un peu la lecture.
Des hiatus,( le plus gênant est "où un", à l'oreille) des vers de 11 syllabes ("J'ai senti plus tard le vide de l'étai.", "Je cherchais en vain de mes yeux en bobine "). le poème comporte aussi pas mal de mot chevilles (et, alors).
Dans "Et mes rivaux pestaient mon profil d'amuseur.", le verbe pester est intransitif, la formulation serait peut-être à revoir.

J'ai bien aimé les mots en italiques et la progression de ce "tricot".

Un poème sur-mesure, cousu main.

Merci du partage,
Éclaircie

   BlaseSaintLuc   
15/8/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Ouf, j'ai tout lu d'un trait, preuve que cela tiens son lecteur !


Je retiens que vous êtes plus jeune que moi, puisque j'ai pris douze mois fermes, aux couleurs du kaki.


Pour le reste, je note plus la besogne que la poésie.
Car poétique, je ne sais pas trop si la longueur ne tue pas la chanson, alors que les mots eux portent le récit.
Oui un sacré boulot, l'histoire d'un bout de vie en somme.


Je retiens l'amertume et le ressentiment envers la société, je n'aime pas ce sentiment, rien ne se tricote droit dans cet état-là !


Les autres m'intéresse plus que mon nombril et à l'observation du monde, on s'aperçoit oh surprise qu'on a tous une histoire (fin de la parenthèse)


Je ne fais jamais parler les morts, se serrais indécent, mais votre mère vous voudrez plus heureux que mordant.


Vivre libre, c'est oublier le monde pour mieux le dépasser.


La langue vous à sauver du pire, vous lui faites hommage.


Merci pour (la longue)lecture

   Davide   
3/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Zorino,

Quand je pense au mot "bohème", je pense à la plus belle chanson d'Aznavour, à l'un des plus beaux opéras de Puccini ainsi qu'au plus beau sonnet de Rimbaud, l'un de mes poèmes préférés. Je me demande d'ailleurs si ce long poème ne s'en est pas quelque peu inspiré : "Mon froc est remonté et mes poches sont lisses" ?

C'est d'abord l'histoire d'une vie, mais d'une vie singulière, d'une vie de poète, de musicien, de cette liberté qu'offrent les rêves loin des contraintes du monde. Mais ces "contraintes" rattrapent le narrateur, sans toutefois lui faire perdre cette amour sincère de la vie et son goût pour la liberté.

Le déroulé narratif est un peu laborieux formellement ; en fait, il reflète presque trop bien cette vie de "bohème", ces errements sans fin... Tout est de guingois, de travers, jusqu'aux alexandrins, dont certains ont perdu une syllabe en chemin.

La trame couturière, très présente, est une belle trouvaille. Son traitement, porté par ces vers en italique, m'a beaucoup parlé. J'y trouve une belle métaphore du tissage de notre vie.
Aux prises avec un monde qui le rebute, le narrateur maille tantôt à l'endroit (pour faire comme tout le monde), tantôt à l'envers (quand il devient contestataire), mais ne maille avec justesse que lorsqu'il trouve enfin sa propre vérité, son équanimité.

Ce texte prégnant, extrêmement touchant et juste recèle d'innombrables images, comme autant de petites pierres précieuses enchâssées dans les plis d'un vieux velours poussiéreux. Toutes ces images brodées parlent vrai ; on voit s'apitoyer cet enfant, rêver cet adolescent et bourlinguer cet homme :
"J'ai tricoté ma vie comme ce long poème"
"Mais sitôt isolé je cintrais mon humour"
"J'ai salué dix mois un tissu bleu blanc rage" (ma préférée)
"J'ai ensuite pointé au Pôle ombres-en-peine"
"Je découds ces patrons qui jouent les dominants"
"Je voltige aujourd'hui sur le collet du monde"
"Et dévoile mes mots sur l'ourlet de l'azur"
etc.

Un poème fantaisiste et décousu, mais cousu d'une immense tendresse. Franchement, je suis sous le charme !

Merci Zorino,

Davide

PS : Un court-métrage d'animation pour les rêveurs et les poètes :
https://www.youtube.com/watch?v=kQjtK32mGJQ

   papipoete   
3/9/2019
bonjour Zorino
J'ai peur de me répéter en disant qu'en poésie versifiée, il faut savoir choisir une taille de texte entre " court et normal ", de peur de lasser le lecteur si non de l'égarer au point de ne plus retenir le sujet introduit.
Je dis cela sans vanité ni arrogance, ayant dû souffrir de sabrer mon texte, raccourcir et par là l'occire aussi !
Votre poème est très beau, avec des images touchantes évoquant Maman, des mots disant vos souffrances et tourments, et ne croyant plus au " futur " et à ceux qui le promettent rose, sinon " plus blanc que blanc ", vous optez pour " brûler " la vie qui passe, jour après jour et que coule le bon vin en votre panse...
à un moment, vous parlez de ce " profil d'amuseur " en public, mais une fois celui-ci envolé, " je cintrais mon humour " ( j'étais le même... au lycée )
Bien sûr, écrire tous ces vers, chercher leur équilibre et les rimes gracieuses, demanda ici un travail titanesque ; aussi, je pense que cette longue et riche réflexion put faire l'objet d'une prose ?
Quoi qu'il en soit, bravo Olivier !

   Robot   
3/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
C'est une longue épopée à laquelle nous sommes invités. Un texte qui a la force de l'indignation, de la révolte, de la souffrance, de la rancune, et bien d'autres ressentiments qui percent à chaque vers et à chaque quatrain. Une vie qui se détricote au fur et à mesure des réminiscences du narrateur.

Il m'a peut-être manqué de trouver, j'allais dire la raison de cette colère, je devrais plutôt dire l'origine de cette récrimination qui même à la fin ne semble pas avoir été apaisée par ce long cri.

C'est la force expressive qui a soutenu ma lecture. Plus qu'une bohème qui suggère un cheminement agréable, j'ai parcouru une errance semée d'embuches.

J'ai senti plus tard le vide de l'étai. (Dommage que ce vers ne permette pas une métrique de 12 comme les autres.)

   Corto   
3/9/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Quel poème ! que dis-je: quelle geste !

Arrivé à la toute fin j'ai pensé/exclamé: 'il l'a fait !'

Car c'est un petit exploit que de déballer ainsi avec talent et humour toute une vie.
Les expressions sont souvent originales, parfois farfelues ou provocantes. Le rythme est soutenu et réussit à capter le lecteur, du moins si celui-ci a suffisamment de souffle... Car plus on avance plus on oublie de respirer.

Bien sûr j'ai applaudi le tempo marqué par ces mailles dont on ne sait plus dans quel sens elles vont.

On sent dans ce poème un appétit de vie en même temps qu'une clairvoyance conquise puis bien assise.

J'ai lu avec complicité "On m'a jeté au trou comme un chien dans sa cage" en espérant que le narrateur y soit resté aussi peu de temps que moi-même.

"Pôle ombres-en-peine" est une belle trouvaille, de même que "tissu bleu blanc rage", mais il y en a bien d'autres et il y aurait tellement à dire et à commenter.

Pour faire bref, la mise à distance, l'irrespect et l'énergie personnelle sont constitutifs de ce beau texte qui continue à s'affirmer jusqu'au bout avec "Je veux draper la vie d'une étoffe de braise Et crever dans la soie sous un rameau aimant".

Chapeau à l'auteur.

   Cristale   
3/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Hoooouuu ! J'ai tout lu Olivier mais pensez-vous que mes jours bénéficient de plus des 24 heures accordées par le chrono terrestre pour établir un commentaire digne de ce nom ?

Bigre cher confrère, votre musique tricote en vers que j'ai lu à l'endroit et je ne puis que féliciter votre maman l'heureuse couturière de votre talent car sans elle...:)...vous ne seriez point là à nous offrir ce qui fait de vous...un homme libre.

Dans l'impossibilité matérielle (le dieu Chronos me maltraite) de développer un commentaire sur un si long texte, acceptez cette modeste appréciation.
(la prochaine fois, si vous pouviez faire un p'tit chouia plus court
(^-^)
....mais c'est bien de l'avoir fait, cela comble vos longs silences en publications.

Cristale

   senglar   
4/9/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonour Zorino,


Une fois n'est pas costume (lol. je sais) le com. mélioratif me paraissant ici un passage obligé, qu'avais-je à gagner à rajouter un grain au chapelet déjà tissé et égrai/e/né. Alors je rejoins Corto, c'est à une Geste que l'on est confronté ici, avec la mère, mieux, la maman comme allégorie. Une génitrice couturière dont les fils de lin, d'or, de soie ont tracé et son itinéraire et le vôtre, naviguant et s'insinuant entre et sur les étoffes comme des vagues. Je m'étais dit en premier lieu (machiste de première) : dangereux d'avoir une maman couturière, elle pourrait décider et influencer de son fil mais je me suis aperçu très vite qu'elle s'était contentée de montrer de la vie le destin, le fil d'Ariane afin que vous ne restiez pas coincé dans un quelconque labyrinthe... Une pythie n'eût pas mieux fait.

Ainsi donc vous voilà sauf au port parvenu :)

Mais dites-moi donc... Quel fut votre métier ? Hors l'humanisme...

Ben oui ! J'ai maille avec cela :))


Senglar

   veldar   
5/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Zorino

C'est vrai que ce poème est long, mais vous avez encore du chemin à parcourir avant de dépasser celui de Patrick Huet qui apparemment est plus jeune que vous. En plus son sujet n'est pas le vôtre. Lui s'est attaqué à la déclaration universelle des droits de l'homme, vous... Vous avez enfilé vos gants de boxe et votre cape pour nous raconter les détours d'une vie. Par conséquent, faire plus concis relèverait du défi, enfin, je pense.
Je l'ai relu plusieurs fois. Parce qu'à beaucoup d'endroits, je me suis retrouvé. Donc oui, votre poème est parlant. Il est évident, à vous lire que tout est parti du cœur. Pour moi, lecteur, c'est tout ce qui prime.
Merci pour ce partage. Qui n'a rien d'évident.

   Louis   
5/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce poème illustre, de façon particulière et intéressante, la proximité entre « texte » et « textile », deux termes dérivés du latin « texere », dont est dérivé le verbe « tisser ».

Le texte rejoint effectivement le textile, et se présente comme un enchaînement de mots, un tissu de mots tricoté, qui représente un autre textile, la toile tissée d'une existence : « J'ai tricoté ma vie comme ce long poème ».
Le sujet « je » se présente comme auteur, artisan tailleur et couturier de sa propre vie.
Celle-ci ne serait donc pas l’œuvre d'un destin, tissé par des ''Moires''.
La référence au « destin » apparaît pourtant au début de la deuxième strophe.
Les Moires, les « Parques » ou le destin ne tissent pas le fil des jours, mais le filent, mais dévident le cours des événements sur lequel nous n'avons pas de pouvoir ; les « Parques'' ne tissent pas, elles dévident un fil que le narrateur va tisser : « j'ai brodé mes émois... cousu mes revers ».
Le fil de la vie n'a pas été librement choisi, mais il a été brodé par la narrateur, comme il est venu selon un destin sur lequel, comme tout un chacun, le narrateur n'a pas de prise.
Le destin déroule les fils, mais en dévidant, il « coupe » : « Le destin a coupé aux aurores la branche », il coupe un fil ici et le reprend ailleurs ; non, il ne tisse pas, il coupe les lignes, brise les trames, puis fournit, jusqu'à la mort au moins, le fil à repriser.
La maîtrise de sa vie, c'est d'abord, pour le narrateur celle de sa vie intérieure, de son monde subjectif : « J'ai brodé mes émois... ». La trame, le fil de l'existence sont donnés, le narrateur artisan en tisse les effets sur sa vie, dans une tentative de maîtrise de soi, autant que de soie.

La trame de la vie s'est tissée par l'entrelacs de mailles à l'endroit et de mailles à l'envers.
« Maille » s'entend « m'aille », la maille à l'envers correspond donc à une période où ça n'allait pas, où ça n'allait pas bien, quand la vie ne chantait pas, quand rien ne convenait.
Ainsi, un premier vers scande le mouvement de la vie qui se tisse : « une maille à l'envers zéro maille à l'endroit ». Le vers annonce le premier rang du point de Jersey, rang tout à l'envers, dans le tricotage de la vie.
L'envers, proche de l'enfer par la sonorité du mot et par ce qu'il désigne, se présente par une série de lieux obscurs, « ténébreux » : dans un lit « en pleine nuit » ; « dans un labyrinthe aux couloirs sinueux » ; « dans un gouffre ». L'envers est un temps douloureux, une boucle douloureuse dans la maille qui se tresse, « l'âme et le cœur » y sont « dolents ».

Le déroulé de la vie est marqué tout du long par la rencontre de tissus et de vêtements. Les « coutures » d'une vie sont aussi les habits d'une vie.
Les craintes éprouvées dans ces « mailles à l'envers » prennent figure dans des vêtements significatifs.
Ainsi « je voyais des fantômes / Attifés en burqa m'observer fixement. Et aussi : « Je combattais alors des lutins en guenille ».
Double crainte contre laquelle le narrateur doit lutter : celle d'un voile intégral, la « burqa », qui emprisonne, celle d'un tissu qui enveloppe, offre une apparence, mais derrière laquelle ne se tient aucune réalité substantielle ( un « fantôme »). Crainte de n'être qu'un tissu apparent, un voile, une réalité superficielle, une forme sans fond, et le prisonnier de cette apparence. Crainte encore qui se décline : devenir prisonnier d'un « labyrinthe obscur ». Crainte confirmée dans l'identification du corps à un fil et du tissu : « Mes boyaux se tressaient tel un drap qu'on turbine » ; « mes yeux en bobine ». Crainte donc de n'être soi-même que lieu où les boyaux se tordent, ceux de couloirs tortueux d'un individu labyrinthique aux fils emmêlés, au devenir insensé.
L'autre crainte est celle, non plus du tissu envahissant, mais celle du vêtement déchiré, en lambeaux, qui ne couvre pas suffisamment. Du vêtement misérable aussi, sans valeur, et il est significatif qu'il soit porté par des « lutins », des « gnomes », des gens de rien, des gens de ''petite étoffe''.
Alors que les rêves du narrateur sont des rêves de grandeur et de gloire.
Rêve de la poursuite héroïque d'un idéal de justice : « Je me voyais braver l'injustice à outrance / Harnaché d'une cape et d'un écu de feu ». Le vêtement du héros est indispensable pour être un héros. L'habit ici fait le moine.
Rêve encore d'une conquête héroïque d'un cœur : « Au péril de ma vie je sauvais la princesse »
Rêve à l'école d'être une « idole ».
Désir aussi de « flatter le tergal des palais ». La grandeur a ses tissus qui ne sont pas ceux des « lutins »
Rêve de fréquenter les plus « grands » de l'élite sociale : « Je me voyais déjà aux côtés des plus grands ».
« Envie de percer et laisser une trace »
Désir d'être tout, angoise de n'être rien, et les rêves se défilent, et la vie court d'une désillusion à l'autre comme pour Lucien de Rubempré, le personnage de Balzac.


La vie s'est poursuivie dans un rapport à des tissus autres que les siens, rapport de soumission à la puissance symbolique et réelle de l'étoffe des autres  :
un « un tissu bleu blanc rage »
des « costards taillés à peu près sur mesure » pour « des êtres abjects qui avaient le pouvoir »
Et toujours les déceptions, « les ciseaux d'en haut ont amputé mon voeu », la Moire Atropos remplit son office. Et toujours les illusions perdues.

Après avoir touché le fond, être descendu au plus bas, retrouvé l'enfer et l'envers : « j'ai alors chaviré dans un sombre royaume », le narrateur trouve la force de remonter la pente, et « la fermeture éclair »...
Cet effort se traduit par la déchirure et le détricotage du tissu passé : « Je déchire à présent ce passé de servile / Je découds ces patrons.../ Je dentelle les rois... / Je découpe ces gens... »
Alors, plus rien à coudre de la vie ?
Non, les plaies du passé sont « recousues » : « Mes plaies sont recousues et mon âme novice ». S'offre la possibilité d'une renaissance. D'un renouveau dans la confection de soi.

Désormais le tissu a trouvé sa place : celui du support d'une écriture musicale et poétique : 
« J'écris sur du surah des croches quelques rondes
Et dévoile mes mots sur l'ourlet de l'azur »
Ainsi texte et textile se rejoignent au plus proche, là où désormais se tissent pour le narrateur une liberté et une « dignité »

Merci Zorino

   myndie   
5/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Zorino,



Je salue l’énergie et je salue l’exploit. Je salue aussi l’originalité de l’approche, l’angle d’attaque, si je peux me permettre de cet autoportrait.
Comme cela a été souligné, ton poème est vraiment très long, ce qui chez moi est généralement rédhibitoire : je me lasse avant la fin.
J’ai pourtant suivi jusqu’au bout le fil de ton récit dans lequel pas un seul instant je n’ai senti la recherche d’une performance poétique.

Je n’y ai vu que le langage du coeur, l’expression directe et simple d’une sensibilité profonde, une décharge d’émotions fortes, chagrin, peur, colère, désespoir… J’en ai évidemment partagé certaines, tu le comprendras, comme par un processus de transfert (cf la 2ème strophe).
Alors, je pourrais démonter quelques coutures pour cause de points un peu moins bien exécutés, je pourrais aussi, à l’inverse, relever quelques surpiqûres exquises, broderies élégantes ou fines dentelles.
Je préfère te dire que j’ai simplement aimé ton poème pour sa tendresse touchante et pour les vibrations qu’il porte en lui. Elles sont de celles qui vous prennent à la gorge.

Merci Zorino

   Lulu   
8/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Zorino,

Quel enchantement que de parcourir ces mots qui peuvent sembler a priori trop longs (de visu), mais qui chantent dès le premier quatrain et qui donnent envie de poursuivre sans tenir compte du nombre de vers, finalement.

J'ai été vraiment touchée par ce texte... Qu'il y entre de l'intime relevant de l'autobiographie et de l'imaginaire m'a semblé être une force de ce texte.

Mais c'est surtout, ou aussi, la musicalité de ces mots qui m'a séduite. Cette dernière sert les propos avec une telle justesse qu'on ne peut que l'appréhender comme un témoignage poétique d'un très bel hommage.

Les mots perçus, par ailleurs, par le prisme de l'enfance m'ont touchée en me disant que, quelque part, ce texte avait une prétention qui allait au-delà du rapport à une mère… Comme si ces mots avaient une portée universelle… On y est, en fait. En tout cas, selon moi… Peut-être ressentons-nous plus cela dans une certaine génération ; celle des mailles à l'envers et à l'endroit…

Le travail minutieux du choix des mots et des rimes m'a semblé intéressant. Pour moi, ce texte relève d'un très bel hommage, mais aussi d'un très beau chant…

Bravo pour la pertinence du titre.

Bonne continuation, et merci du partage. Tous mes encouragements.


Oniris Copyright © 2007-2019