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Horreur/Épouvante
Alcirion : La reine des Gaheux
 Publié le 30/05/17  -  8 commentaires  -  25451 caractères  -  74 lectures    Autres textes du même auteur

« Il n’est rien de si caché qui ne doive devenir manifeste. Il en est du firmament céleste comme de la mer et de la terre. Il faut que toutes choses deviennent manifestes, mais pour l’homme qui découvre toutes choses. »

Paracelse


La reine des Gaheux


Je crois bien qu’il est au plaisir de Dieu de me rappeler à lui d’ici peu et mon âme serait plus légère si je confessais les sinistres événements sur lesquels j’ai gardé un silence horrifié pendant toutes ces années. J’ai demandé au Frère Sigismond, mon si vieil ami, de m’entendre pour la dernière fois, mais je doute d’arriver à lui avouer la vérité. Non pas que j’aie commis crimes ou péchés inexpiables, mais les souvenirs que je commence à coucher sur le papier me réveillent encore parfois en sursaut certaines nuits. Il fait bien froid dans ma cellule ce matin, mais j’entends déjà mes frères se préparer pour le premier office, et cela me réchauffe le cœur. Malgré ma main tremblante, je me suis résolu à rédiger ces quelques feuillets dont le Père supérieur fera ce qu’il voudra.


Ces événements se sont déroulés voici de longues années, au temps où j’étais encore un jeune homme tout juste sorti du noviciat. Cadet d’une famille désargentée de petite noblesse, j’ai d’abord voulu éviter, je l’avoue, d’avoir à mendier mon pain à mes frères tout au long de ma vie. Mon père vit d’un bon œil mon inclinaison à rejoindre l’armée de Saint-François, d’abord parce qu’il était fort pieux, mais aussi parce qu’il redoutait de voir la mésentente s’installer parmi ses enfants. Et à l’âge de seize ans, je partis donc seul et à pied de mon village landais, un bien maigre sac sur les épaules, pour rejoindre à Bordeaux le couvent des Menuts (*).


La femme qui changea à jamais ma vision de la terre et du ciel vendait au temps jadis des châtaignes sur la place du Vieux Marché. Il y a seulement vingt ans, certains marchands auraient pu vous raconter son histoire. Mais s’il vous avait pris l’envie de leur poser des questions au sujet de Marie aux Châtaignes, il est probable que vous n’ayez obtenu comme réponse qu’un silence gêné ou des regards effrayés. Elle faisait partie d’un peuple étrange, les Gaheux, une population installée dans la ville depuis des siècles, et que les légendes populaires tenaient pour être des descendants des Wisigoths, qui avaient dominé la région jusqu’au début du VIe siècle, avant d’en être expulsés par les armées de Clovis. Les Gaheux avaient il est vrai souvent les cheveux blonds et les yeux bleus et parlaient un dialecte différent de toute langue romane. Ils vivaient entre eux, aux alentours de l’église Sainte-Eulalie, hors les murs, et ne se mêlaient guère des affaires de la cité. Marie aux Châtaignes était parmi eux un personnage particulièrement respecté, elle connaissait l’histoire de son peuple et ses traditions, et dirigeait une sorte de conseil constitué d’anciens, qui servait de gouvernement informel à sa tribu. Au fil du temps, les rumeurs à son sujet ne firent que s’amplifier et les Bordelais vinrent à la désigner du nouveau surnom de reine des Gaheux, voulant peut-être exorciser leurs peurs par ce sobriquet méprisant.


Aux premières lueurs de l’aube, on la voyait surgir des marais de la Chartreuse, poussant devant elle son antique charrette brinquebalante. Elle franchissait la troisième enceinte par la porte du Far et rejoignait ensuite les Fossés de la ville pour suivre la rue des Ayres jusqu’au Vieux Marché. Là, elle installait son tréteau et sa bouilloire, interpellant les passants jusqu’à la nuit tombée pour gagner quelques sous en échange de sa pauvre marchandise.


Personne n’aurait pu dire précisément quel âge elle avait, mais même les plus anciens commerçants de la place avaient le sentiment de l’avoir toujours connue, vendant ses châtaignes de l’automne au printemps et disparaissant ensuite pour quelques mois dès les premières fulgurances d’avril. De tout l’été, elle ne sortait pratiquement pas de sa maison, un vieil édifice de pierre desséché, isolé au milieu des zones marécageuses créées par le difficile écoulement du Peugue et de la Devèze vers la Garonne.


En ce temps-là, les moines chartreux avaient entrepris la construction d’un nouveau couvent hors les murs, sur un terrain dont leur avait fait don l’archevêque, et ils étaient les seuls voisins de la reine des Gaheux. Présents dans la ville depuis le XIVe siècle, leurs mœurs très strictes les avaient quelque peu isolés des affaires de la cité. Les gens qui avaient affaire à eux au quotidien leur trouvaient la mine peu engageante et s’effrayaient de la chape noire dont ils se recouvraient quand ils devaient, pour une raison ou une autre, entrer dans le siècle. Ils avaient gratté pendant des années les mauvaises terres dont ils avaient hérité, volant aux marécages une zone assez importante pour élever le lourd fronton de leur église, Notre-Dame de la Miséricorde.


Aussi, lorsque la reine des Gaheux, à l’hiver de 1647 si ma mémoire est bonne, fut accusée d’empoisonnement, tout le monde fut surpris de voir le Père supérieur des Chartreux sortir du couvent, ayant revêtu l’habit noir sur sa robe blanche, et entrer seul et à pied dans la ville pour rejoindre le Vieux Marché. Ses relations avec l’Archevêque lui avaient permis d’obtenir des jurats (**) le droit de régler le conflit.


Son nom était Paul de Maupertuis, il avait reçu la responsabilité du domaine chartreux quelques années auparavant et il passait pour une autorité en matière de démonologie, science très en vogue en cette époque où nos frères jésuites, responsables de l’Inquisition, prêtaient main forte aux autorités civiles pour trouver la marque du diable sur le corps de pauvres femmes illettrées. Il entendait démontrer qu’en l’espèce, le diable était seulement présent dans la bouche des mauvais chrétiens qui répandaient des calomnies sur la vieille femme.


Marie était en effet accusée d’avoir provoqué la mort d’une jeune fille, qui avait deux jours auparavant acheté de sa marchandise. Au milieu des commerçants excédés, le Père chartreux parla peu, mais convoqua trois témoins qui jurèrent sur les Saintes Écritures avoir eux aussi acheté le même jour des châtaignes et n’en avoir subi aucun mal. Il imposa ensuite sa prestance par un bref discours qui parvint à culpabiliser l’assemblée, faisant taire tous les bavards qui n’avaient que le mot sorcellerie à la bouche depuis le matin. Ses gestes lents et le ton sec et impérieux de sa voix ramenèrent le calme, même si on entendit longtemps maugréer les marchands au sujet de la mauvaise femme.


La reine des Gaheux quitta donc libre le Vieux Marché ce jour-là, poussant son éternelle charrette, un sourire méprisant au coin des lèvres, et tous ceux devant qui elle passa ne purent s’empêcher de frissonner. Pour ce qui était d’avoir commerce avec Satan, certains auraient juré l’avoir entendue murmurer que le diable était un fort petit démon et qu’elle obtenait les grâces d’un être bien supérieur…


Ces événements inquiétèrent grandement mon maître, le Père Augustin, qui a depuis longtemps rendu son âme à Dieu. Il me demanda deux jours plus tard de venir le trouver en sa cellule, car il avait des révélations à me faire, et un service à me demander. Il aimait, je crois, le goût de l’effort que j’avais toujours manifesté, et la compassion sincère que je portais aux indigents du quartier. Ses yeux étant devenus défaillants, il sollicitait souvent mon aide pour lui faire la lecture ou rédiger des lettres. Mais ce jour-là, je sentis bien au ton de sa voix qu’il était très préoccupé, plus inquiet que je ne l’avais connu.


– Je te remercie de ta sollicitude, me fit-il d’une voix grave. Il aurait mieux valu que je me déplace pour m’entretenir avec le Père chartreux, mais la faiblesse de mon corps ne le permettra pas. Je vais donc te confier une lettre que tu lui remettras, si tu le veux bien. Il a toujours été un homme sévère, mais ses façons peu avenantes ont toujours été jusqu’à ce jour compensées par son abnégation à venir au secours des âmes menacées, qu’il s’efforçait de ramener dans la joie du Christ… Notamment ces Gaheux, dont il corrige avec patience les pensées et pratiques hérétiques depuis bientôt vingt ans. Et je crois bien qu’il a réussi à porter un peu de l’amour de Dieu dans leurs cœurs obscurs. Mais je crains également qu’au fil du temps, il se soit laissé pervertir par les paroles mielleuses de la sorcière qui leur tient lieu de chef.

Demain, à la première heure, tu te rendras au couvent des Chartreux et tu lui remettras ma missive en main propre. Ensuite, et seulement si tu t’en sens le courage, tu iras visiter l’ensorceleuse pour lui exprimer ma colère et mon dégoût de ses crimes impies. Sais-tu qu’une dizaine d’enfants ont disparu ces dernières semaines aux alentours de Sainte-Eulalie ? C’est bien plus que d’accoutumée, même si cela n’inquiète guère les autorités, qui se soucient fort peu du sort des enfants des gueux qui viennent des fins fonds des campagnes s’entasser le long des murailles de la ville. C’est notre charge de prendre soin d’eux, et je me sens responsable de ces disparitions.

Sois prudent avec cette mauvaise femme, laisse-la parler mais ne prête aucune attention à ses propos, ne discute pas avec elle. Demande-lui seulement de rompre incontinent tous rapports avec le Père chartreux. Précise bien qu’elle n’est pas la seule à connaître des secrets anciens, et que je saurai bien la contraindre, si elle rechigne à suivre mon conseil, mon âme dût-elle brûler en enfer pour l’éternité.


Je dormis peu cette nuit-là. Naïf et inexpérimenté que j’étais, je redoutais d’avoir à m’entretenir avec la reine des Gaheux et cette perspective me fit me retourner sur ma couche jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Après le premier office, je sortis du couvent, la lettre à la main, et traversai la ville pour finalement en sortir par la porte Saint-Symphorien. Je longeais ensuite le ruisseau de la Motte, et pataugeais quelques centaines de mètres le long des rives boueuses de la Devèze pour rejoindre la belle allée récemment construite qui conduisait au territoire des Chartreux. Leurs bâtiments se détachaient au loin comme des spectres lumineux, des visions blanchâtres au milieu des marécages pestilentiels, et je restai un instant immobile, un mauvais pressentiment à l’esprit, cherchant le courage nécessaire à ma mission.


On me fit savoir à l’entrée de leur domaine que le Père supérieur ne pourrait me recevoir cette matinée-là. Si je le voulais bien, il m’était conseillé de revenir passé midi, période plus propice aux visites. Je restais donc quelque peu déconfit dans les frimas de février, et décidais d’aller d’abord trouver Marie aux Châtaignes pour revenir m’acquitter ensuite de la fin de ma mission.


Après une courte marche sur un mauvais sentier, je restais un instant immobile sur le seuil de l’antre de la sorcière, quatre murs misérables et un toit en chaume qui ne devait plus guère la protéger de la pluie…


– Entre, mon enfant.


La voix, surgie de nulle part, me fit tressaillir… La porte s’ouvrit lentement et je découvris alors la vieille femme qui me fixait d’un œil ironique, mais sans malveillance, à ce qu’il me sembla. Son visage était creusé de rides immémoriales, nobles et compatissantes et je compris ce jour-là ce qu’était la douleur du monde.


– Allez viens, petit frère, ton maître Augustin t’envoie, n’est-ce pas ? Il est un brave homme, je le pense, même s’il voudrait bien me voir garrotter en place publique…

– Un Franciscain n’a pas ce genre de pensées.


Elle sourit.


– Bien sûr ! L’amour de Dieu vous en préserve, n’est-ce pas ?


Je ne répondis pas et la suivis à l’intérieur. Il n’y avait là rien qui puisse faire penser au repaire d’une ensorceleuse. Une antique cheminée, une paillasse, une table et deux chaises… et une imposante bibliothèque.


– Vous savez donc lire, fis-je, surpris.

– Oui, et j’ai déjà bien plus lu que tu n’auras l’occasion de le faire durant toute ta vie, mon petit frère… Assieds-toi donc. Je sais déjà que tu vas me parler du vilain Chartreux…


Elle se rejeta en arrière et l’expression qu’elle eut alors me glaça le sang.


– Il me protège. Parce que je lui ai promis quelque chose qu’il désire par-dessus tout…

– Et qu’est-ce donc ?

– Un morceau de la Vraie Croix.


Cette fois, ce fut à mon tour de sourire.


– Si on rassemblait tous les soi-disant morceaux de la Vraie Croix conservés de par le monde, on pourrait construire un village entier…

– Tu n’as pas tort. Mais d’une part, je connais le moyen d’obtenir ce que veut le Père Chartreux, et d’autre part, la manie qui lui ronge l’esprit lui a fait perdre toute capacité de réflexion et toute mesure depuis bien longtemps… Posséder ce misérable morceau de bois, voici ce qui occupe nuit et jour chacune de ses pensées. Il se fonde sur un passage obscur de Paracelse qui prétend que celui qui touche la Croix du Christ accède en l’instant et à la vie éternelle et à la sainteté…


Elle eut une sorte de soupir méprisant.


– L’imbécile ne sait pas que ce texte est une falsification. Il fut rédigé il y a une centaine d’années par un moine italien qui se piquait d’occultisme et d’alchimie… Son état de religieux ne lui permettant pas d’écrire sur de tels sujets, il a dû trouver des savants pour lui porter attention et a diffusé son fragment en prétendant avoir retrouvé un ouvrage inédit… Ce texte a malheureusement produit une grande impression sur l’imaginaire de notre Chartreux…

Cet homme est fou… Laisse-moi t’expliquer, reprit-elle en levant vers moi un regard implorant. Je ne suis en rien responsable des disparitions d’enfants dont le nombre a augmenté de manière alarmante ces dernières semaines.

– Mais… comment pouvez-vous savoir que je vous en ferai reproche ?

– Je suis capable de bien des choses, mon petit frère, et notamment de lire dans ton esprit comme dans un livre ouvert. Mais contrairement à ce que vous pensez, toi et ton maître Augustin, je n’ai jamais utilisé la moindre de mes connaissances pour nuire à un être humain.


Et, ses yeux, je le crois bien, s’embuèrent de larmes…


– J’ai assez prolongé ma vie, je suis lasse de vivre et je vais bientôt partir. Plus rapidement même que tu ne penses. L’accord que j’ai passé avec le Chartreux voici vingt ans pour qu’il me laisse en paix stipule qu’il aura ce qu’il désire le jour de ma mort. Il m’a fallu beaucoup de travail et de prudence pour l’obtenir. Mettre en branle des forces dont vous ne soupçonnez même pas l’existence, et dont les effets peuvent être désastreux pour qui ne sait s’en prémunir. De cet état de fait, j’ai alerté le moine dès le premier jour mais cela n’a pas eu l’heur de l’intéresser. Mes connaissances me permettront de protéger mon peuple. Vous, chrétiens, assumerez les conséquences de votre envie et de votre ignorance !


Elle pointa le doigt dans ma direction dans un élan haineux, se figea… et se reprit. Les traits de son visage revinrent à l’expression contrite qui assombrissait son visage depuis de longues années.


– Je t’aime bien, petit frère, je vois que ton esprit n’a pas encore été perverti par les rudesses et les mauvais coups de l’existence. Mais cela viendra bien vite, fit-elle dans un sourire effrayant. Tu peux partir maintenant et rassurer ton maître : je n’ai jamais cherché le moindre contact avec Paul de Maupertuis, c’est lui qui me poursuit depuis que le malheur l’a amené dans cette cité. Jadis, j’ai cru m’en débarrasser avec ma proposition, mais je crains que ça ne l’ait rendu plus fou encore…

Il collectionne de vieux grimoires remplis de fadaises, il scande des inepties livre en main au milieu de la nuit, et je ne sais à quelles expérimentations délirantes il se livre dans les entrailles de son couvent. Ou plutôt, je préfère ne pas le savoir, même si j’en ai les moyens. S’il y a une âme pervertie dans cette ville, c’est bien la sienne, et non la mienne ! Je ne me mêle pas de vos affaires, chrétiens ignorants, alors vous pourriez avoir un peu de reconnaissance en retour et nous laisser en paix, moi et mon peuple !


Je ne pus m’empêcher de me signer, ce qui provoqua chez elle un rictus d’exaspération. Elle tint ensuite à m’offrir le pain et le vin et me regarda silencieusement manger, le regard absent et navré. Elle ne reprit la parole qu’une grande demi-heure plus tard, d’une voix lasse, alors que je reposais mon verre vide, mon repas achevé.


– Va maintenant et rapporte mes paroles à ton maître. Acquitte-toi de ta mission, va remettre ta lettre mais n’entre pas chez les Chartreux, glisse ton papier à travers la grille au premier corbeau qui viendra voir ce que tu veux, ne cherche pas à voir leur maître…

– Mon Père m’a demandé de lui remettre en mains propres…

– Et moi je te dis de ne point entrer dans leur repaire maudit, car je me soucie de ton âme et de ta sécurité autant qu’Augustin et je sais bien des choses qu’il ignore.


La vieille femme m’accompagna quelques dizaines de mètres et demeura immobile sur un petit monticule sec qui dominait la fange jusqu’à ce que j’aie disparu sur le chemin. Un dernier regard jeté en arrière, deux cents mètres plus loin, me la fit découvrir figée dans la même position, une toute petite ombre perdue au milieu des exhalaisons et de la brumaille.


L’esprit inquiet, je repris donc mon chemin, et de ce qui se passa ensuite, je n’ai jamais réussi à trier ce qui appartenait à la réalité ou au fantasme. La seule chose dont je sois vraiment sûr, c’est que ce jour-là le souffle de l’enfer passa en grand fracas au travers de mon cerveau. Je crois bien que mon imagination fut contrainte, dirigée par des forces se situant bien au-delà de mon entendement, et j’ai longtemps prié, sans obtenir de signe en retour, pour que tout cela soit le fruit de mes pensées perturbées… Mais malheureusement, j’ai toujours su au plus profond de moi qu’il n’en était rien.


Arrivé à la grille du domaine des Chartreux, je ne rencontrai âme qui vive et personne ne vint à ma rencontre, même après que j’eus agité à de nombreuses reprises la cordelette de la petite cloche censée signaler les arrivées.


Je me décidai donc à pousser le portail, et, phénomène incompréhensible, la nuit tomba d’un seul coup d’un seul après que j’eus marché quelques pas dans l’allée… Un chant puissant qui provenait de l’église s’éleva alors et mes gestes se figèrent. Si la mélodie m’était connue, les mots, eux, n’étaient pas scandés en latin, mais dans une langue inconnue et épouvantablement gutturale. Je restai un instant indécis, presque tremblant, et le conseil de la reine des Gaheux vint me traverser l’esprit.


et moi je te dis de ne point entrer dans leur repaire maudit…


Mais mes jambes me portèrent presque malgré moi jusqu’à l’entrée du bâtiment comme dans un rêve. J’étais fasciné, subjugué par quelque chose que je ne comprenais pas et qui me poussait en avant.


Les portes étaient grandes ouvertes et le coup d’œil jeté à l’intérieur me fit découvrir les Chartreux réunis en grande assemblée, agenouillés sur le sol de l’église dont on avait débarrassé les bancs.


Le Père supérieur se tenait debout en chaire, un livre à la main, et il interrompait par moments le chant de ses frères d’un geste impérieux pour déclamer en grec des sortes de distiques, dont le sens m’était incompréhensible. Une horreur sans nom vint me submerger le cerveau quand je compris que les taches rougeâtres qui parsemaient l’autel étaient en fait des traces de sang et des lambeaux de chair… Le visage de Paul de Maupertuis avait revêtu le masque de la démence, sa voix exaspérée psalmodiait ses incantations avec dépit, son œil noir lançait des éclairs excédés… Je compris qu’il cherchait à obtenir quelque chose, mais que les formules scandées semblaient inefficaces et faisaient croître sa rage à chaque échec.


De guerre lasse, il descendit de la chaire et donna un ordre bref à l’un des moines agenouillés.


– Va-t’en chercher l’enfant…


Le religieux se leva promptement et disparut vers le fond de la nef pour revenir quelques dizaines de secondes plus tard seulement, traînant par la main un bambin en larmes…


J’avançais alors d’un pas en me tordant les mains de désespoir, un chrétien ne pouvait plus encore décemment se cacher comme je le faisais, je devais tenter de mettre un terme à l’abomination qui se préparait… Mais je n’eus pas même besoin d’essayer.


Une lueur impossible vint éclairer l’arrière de la nef et l’image de la reine des Gaheux apparut en son centre, portant un morceau de bois brillant de mille feux. Du sang dégouttait du clou qui le transperçait.


Le Père chartreux tomba à genoux, murmurant des mots incompréhensibles, son bras droit s’agitant dans un signe de croix éternellement recommencé, tandis que l’apparition marchait lentement vers lui, un sourire triomphant au coin des lèvres.


– Reçois donc ta récompense, abominable fou…


En se penchant dans une mauvaise expression, elle tendit son offrande au moine effaré, dont le visage était comme défiguré par un sourire extatique. Et dès qu’il reçut le présent, la reine des Gaheux disparut. Elle s’évapora, comme happée par une sorte de distorsion qui fit trembler les murs de l’église et jeta un flou noirâtre sur la vision que j’eus alors.


Un bruit infernal, sauvage, inhumain, lui succéda et je m’écroulai en hurlant, les mains serrées contre les oreilles. Comme dans un rêve, je vis les moines se jeter face contre terre, terrorisés par les stridences épouvantables et je crois bien que l’odeur de l’enfer m’empuantit l’esprit. Une ombre effroyable venait de chasser toute lumière de l’église. Totalement incrédule, je vis alors le morceau de la Vraie Croix s’embraser brusquement et le Père supérieur s’agiter dans des hurlements lamentables, dévoré par les flammes gigantesques qui montaient à présent de tous côtés autour de lui. Et ces flammes-là n’avaient rien de naturel, elles étaient animées par la malice et je jurerai encore aujourd’hui avoir vu d’abominables têtes de démons les couronner.


et moi je te dis de ne point entrer dans leur repaire maudit…


Pour la deuxième fois, l’injonction de la reine des Gaheux vint me traverser l’esprit pour me mettre en garde, comme pour me signifier de fuir si je tenais à jamais revoir le soleil. Je pris mes jambes à mon cou, me ruant comme un perdu jusqu’aux grilles dans une course folle et désespérée. Le vrombissement des flammes et les cris effrayés des moines me déchiraient les oreilles, le vent venait me cogner aux tempes, mais ce qui est resté à jamais gravé dans ma mémoire, ce sont ces sons bestiaux et archaïques qui me poursuivirent encore plusieurs centaines de mètres, même après que j’eus rejoint l’allée qui conduisait à la ville.


Ce qu’ils étaient vraiment, je ne le saurai finalement sans doute jamais, même si j’ai longtemps pensé que c’était des âmes de damnés que j’avais entendues geindre et se lamenter ce jour-là. Aujourd’hui, les innombrables années d’étude et de recherche auxquelles je me suis livré m’ont convaincu de ne plus croire ni en l’enfer ni au paradis et m’incitent à penser que ces abominations sonores relevaient en fait d’une réalité cosmique bien plus épouvantable encore que ce que l’homme a jamais imaginé dans ses pires cauchemars. L’univers regorge en effet de noirs secrets et d’atrocités indicibles qui portent aux tréfonds de la folie l’esprit humain qui voudrait les comprendre et la vraie sagesse, je suis venu à le penser, consiste à contenir son orgueil intellectuel et à s’en tenir éloigné. Le Père chartreux et certains de ses inspirateurs occultistes n’avaient pas compris cette leçon élémentaire, laisser caché ce qui doit l’être, et chacun à leur façon, ils ont payé le prix de leur prétention.


Hagard et désespéré, j’arrivai enfin au couvent au milieu de l’après-midi, alors que la rumeur d’un début d’incendie à l’église de Notre-Dame de la Miséricorde secouait déjà la ville. Le Père Augustin écouta mon récit sans m’interrompre et moi qui le connaissais bien, je compris que le remords lui rongeait l’esprit.


– J’avais mal jugé cette vieille femme, me fit-il tristement. Elle a prévenu le Père chartreux des risques qu’il prenait, et pour son corps et pour son âme, mais son avidité l’a rendu sourd à sa mise en garde. Elle n’a cédé à son désir que pour protéger son peuple de représailles, je le comprends à présent… Je prierai pour notre frère, beaucoup et longtemps, même si je pense que jamais il ne puisse se racheter aux yeux du Très-Haut…


Le Père Augustin mourut quelques mois plus tard seulement, me laissant seul avec mon secret. Même après toutes ces longues années, je ne suis jamais parvenu à surmonter l’étrange sentiment de culpabilité qui, de ce jour, n’a cessé de m’étreindre le cœur. Culpabilité d’avoir survécu peut-être, ou de ne pas avoir su protéger les enfants de Sainte-Eulalie du moine fou, je n’ai jamais bien su, et sans doute est-ce ce regret insondable qui guide aujourd’hui ma main sur le papier, au moment de rendre mon âme à Dieu – si jamais il existe…




(*) Lous frays menus : les petits frères en gascon, surnom affectueux donné par les Bordelais aux Franciscains, selon plusieurs érudits anciens bordelais. À moins que cela ne fasse référence au véritable nom des Franciscains, l’Ordre des Frères Mineurs.


(**) Jurats : magistrats qui constituaient jusqu’à l’époque moderne une sorte de conseil municipal bordelais.


 
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   socque   
10/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
– Si on rassemblait tous les soi-disants morceaux de la Vraie Croix conservés de par le monde, on pourrait construire un village entier…
Je me rappelle avoir lu l'équivalent de cette blague dans "Le nom de la rose", dans la bouche de frère Guillaume de Baskerville (mais lui parle d'une forêt). Il y a pire comme référence !

L'histoire m'a bien intéressée dans le genre "horreur médiévale chrétienne", j'en ai trouvé les personnages solides, notamment la reine des Gaheux qui n'est ni bonne ni mauvaise, mais tâche de défendre son peuple. Ce n'est pas une sorcière mais elle apparaît plutôt versée dans l'occultisme ! Les autres, solides, un peu trop archétypaux à mon goût ; ils répondent bien aux codes attendus. J'ai beaucoup aimé l'écriture, affirmée et soignée, qui m'a semblé fort bien convenir à l'histoire.

Un bémol ici :
les innombrables années d’étude et de recherche auxquelles je me suis livré m’ont convaincu de ne plus croire ni en l’enfer ni au paradis
parce que je ne vois pas du tout, vu l'époque, le milieu où évolue le narrateur et surtout les phénomènes surnaturels auxquels il assiste, avec manifestations de la vraie Croix et de démons de l'enfer, pourquoi il serait devenu sceptique sur ses vieux jours. Je dirais : au contraire.

Mais bon, dans l'ensemble le récit m'a convaincue et séduite.

   Tadiou   
30/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
(Lu et commenté en EL)

Récit bien mené qui se lit d’une traite avec des mélanges de réalisme (L’inquisition. La sorcellerie. Des marginaux rejetés : on peut penser aux Roms. …) et du fantastique, de la superstition.

Message humaniste en arrière-plan avec les horreurs des « notables » mais la bonté de la Reine des Gaheux qui essaie de lutter contre le « mal ». Critique sociale et politique sous-jacente.

Texte riche et agréable à lire.

   vendularge   
30/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Alcirion

J'aime assez ce genre d'atmosphère et de parcours un peu initiatique, un petit air du "Nom de la Rose" dans la construction narrative; l'histoire racontée par l'élève Franciscain, un petit parfum d'inquisition, la folie dévastatrice de certains, l'ignorance des autres.

Bon, j'ai cherché du côté des Gaheux et je n'ai rien trouvé, ce qui m'a permis d'aller faire un tour du côté des Wisigoths (j'aime voyager) j'ai appris des choses que j'avais oubliées et c'est bien.

Un mot sur une phrase:

"Mais s’il vous avait pris l’envie de leur poser des questions au sujet de Marie aux Châtaignes, il est probable que vous n’ayez obtenu comme réponse qu’un silence gêné ou des regards effrayés"

N'est-ce pas : "il est probable que vous n'auriez obtenu"?

L'écriture est soignée et convient tout à fait au propos.

Un très agréable moment de lecture
merci
vendularge


,

   hersen   
30/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Une histoire de croyances populaires, religieuses qui met en avant le personnage de la Reine des Gaheux, personnage fictif je suppose.

J'ai lu l'histoire sans déplaisir, en grande partie parce qu'elle est bien écrite, mais cependant l'intrigue ne m'a pas tenue en haleine. Parce que je crois que rien ne surprend au fil de la lecture d'une part et d'autre part parce que, pour contrebalancer ce manque de surprise, j'aurais aimé des descriptions plus imagées, des réactions plus fortes, j'aurais aimé me sentir au côté du narrateur. je n'ai pas ressenti vraiment ce qu'il dit, j'ai été trop spectatrice.

Si nous sommes vers 1600, je trouve hautement improbable que la Reine des Gaheux puisse avoir dans sa masure qui prend l'eau tous ces livres, disons que je m'imagine mal une bibliothèque "sauvage". Ou alors j'aurais aimé une explication à ce sujet, qui me donne la possibilité d'y croire.

Donc, je n'ai pas été captivée mais le texte se lit agréablement.

A te relire,

hersen

   Thimul   
31/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Un texte agréable à lire surtout par l'ambiance distillée, très "aunomdelarosesque".
Une petite interrogation sur l'histoire. Pendant l'incendie, à aucun moment il n'envisage de sauver l'enfant. Il parle ensuite de la culpabilité de n'avoir pas su protéger les enfants : n'aurait-il pas mieux valu parler de remords qui le rongent d'avoir fuit au lieu d'un étrange sentiment de culpabilité ?
Enfin, tout comme Socque je ne vois pas par quel processus ce qu'il a vu finit au fil des années par le convaincre que l'enfer n'existe pas. Remis dans le contexte de cette époque c'est assez incompréhensible.
Bravo en tout cas pour cette écriture toujours aussi précise et agréable à lire. Je me laisse assez facilement emporter par votre style.

   Donaldo75   
4/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Alcirion,

Enfin, j'ai eu le courage et la force de lire cette longue nouvelle. Je ne suis pas déçu. Dès le début, le lecteur a envie de savoir, ce qui prouve que le ressort dramatique est tendu. Ensuite, la narration progresse lentement, à un rythme presque papal, ce qui est amusant au vu du sujet.

L'avantage, c'est que le sujet ne perd pas de son attrait à cause d'un mystère trop tôt dévoilé. Le risque, c'est d'endormir le lecteur. Ce qui ne m'est heureusement pas arrivé.

J'aime le style, bien travaillé, presqu'un hommage aux romans traitant de ces communautés religieuses, de l'emprise qu'elles ont sur les humains, et des légendes qui les habitent.

Merci pour la lecture,

Donaldo

   Alcirion   
4/6/2017

   Bidis   
8/6/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je suis très admirative de ce texte bien écrit et que j'ai trouvé passionnant
Une toute petite critique :
Avant "Demain, à la première heure, tu te rendras au couvent des Chartreux et tu lui remettras ma missive en main propre. » il y a un long paragraphe où l’on ne parle pas du Père. De sorte qu'ici j’aurais mis « et tu remettras ma missive au Père, en main propre. »


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