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Réalisme/Historique
aldenor : La ligne juste [concours]
 Publié le 25/09/17  -  11 commentaires  -  8487 caractères  -  89 lectures    Autres textes du même auteur

Je rencontre quelqu’un venu d’ailleurs…


La ligne juste [concours]


Ce texte est une participation au concours n°22 : Inversons-nous !

(informations sur ce concours).




Le Caire, 2 mai 1948

En double mixte avec Habib, je suis le maillon faible sur lequel nos adversaires orientent sans galanterie toutes leurs balles. Pourtant je n’en frappe aucune. J’ai à peine esquissé mon geste que la masse musculaire de mon mari s’interpose sur la trajectoire de la balle : « Leave it ! », à moi ! Ma raquette balaye le vide et je me précipite pour couvrir le côté resté vacant du terrain de tennis, tout en sachant que Habib sera de retour pour jouer le coup suivant : « Leave it ! » Bang !

Il me laisse moins de balles de mois en mois. J’en suis à mon sixième. Ça ne se voit pas. Juste un petit renflement du ventre.


– Bien joué Cis ! me dit-il rayonnant, nous sommes les champions du club !


Je suis heureuse pour lui. Pour moi, perdre ou gagner au sport n’a pas grande importance. Je préfère les jeux de hasard. De la destinée. Je suis plus orientale que lui !

*

11 mai

C’est fou cette vie en gestation dans mon ventre. D’après le marc du café ce sera une fille. Je n’en ai rien dit à personne. Ma belle-mère me traiterait d’oiseau de mauvais augure. Je garde le profil bas. Avec ma tare d’« étrangère ».

« Tu es sûr que ta femme est enceinte ? Je la trouve aussi filiforme qu’une feuille de vigne au maigre. »

Ma fille est à la fois en moi et hors du monde, paisible et insouciante. Elle sortira la tête, bientôt, et émergera ici. Ici où tout est tellement bizarre !

Elle grandira, mi-égyptienne, mi-yougoslave, dans cet immense et lugubre palais sur le Nil de ma belle-mère, la princesse.

« Ta femme est peintre ? Ah non, pas de pinceaux chez nous ! Déjà un homme peintre est un personnage suspect, alors une femme tu imagines ! »

Profite bien, ma fille, de mon ventre douillet.

*

1er juin

Autour de moi, on considère qu’une mère donne la vie à son enfant. Je ne vois pas les choses comme ça. L’enfant est de passage par moi.

Je ne l’ai pas conçu comme il sera. Il n’est pas ma création. Il n’est pas comme mes tableaux, le fruit de mon esprit. Il est celui des forces de la Nature. La fillette me ressemblera probablement et qui sait, héritera de mon don pour le dessin, mais ce sera un être indépendant de moi, embarqué dans son propre réseau de la destinée.

Oui, j’ai un don paraît-il. Ma main m’obéit. Le fusain trace exactement la ligne que je souhaite. Quel outil fabuleux, une main humaine ! La coordination des doigts, leur sensibilité, leur souplesse, la consistance des extrémités qui permet de bien agripper fusain, crayon ou pinceau.

Pouvoir dessiner ce que je veux ne signifie pas que je sais ce que je veux dessiner. Ma main est prête, mon esprit doit encore murir, fouiller les formes, trouver la « ligne juste ».

*

6 juin

Les dimanches, au repas de midi nous sommes une vingtaine autour de la table, habitants du palais et quelques invités. Trois soufraguis en galabeyah bleu marine à galons dorés assurent le service, debout aux aguets. Au menu la sacro-sainte mouloukhiya, une soupe verdâtre et baveuse, sur du riz au poulet.

L’ayant régurgitée la semaine dernière, j’ai droit à un régime de faveur : une soupière particulière sans sauce à l’ail, que ma belle-maman regarde de travers. Tout en préparant cérémonieusement son assiettée, elle dit, de sa voix à la fois traînante et cassante :


– J’ai fait un vœu à saint Élie ; que ce soit un garçon.


La tablée murmure respectueusement « bravo… Loué soit saint Élie… À sa santé !… ».


– Bien entendu, il faudra le nommer Élie, continue-t-elle.


De quoi se mêle-t-elle ?


– Mais moi, si c’était un garçon, dis-je avec un certain emportement, j’aimerais qu’il s’appelle Leonard en mémoire de mon frère mort à la guerre.

– Tranchons la poire en deux. Si on l’appelait Samir du nom de mon meilleur ami ? intervient diplomatiquement mon mari.

– De toutes manières ce sera une fille, dis-je, mettant la poire en mille morceaux.

– Alors tant mieux, conclut un parent éloigné de la famille, on n’a pas besoin de déranger les saints pour nommer une fille.

*

8 juin

Qu’est-ce qui rend « juste » une ligne de fusain ?

La pureté du trait, sa force, la sûreté du geste, la forme de la ligne, sa direction.

Même immobile, un corps est en mouvement. La ligne juste est celle qui capte cette vie. Sans maniérisme. Sans outrances ni faux mystères. Elle n’est pas de main divine…

Que le modèle de cette ligne te guide ma fille.

*

15 juin

La destinée est un ruban rouge sang qui se déploie sur la voie où nous cheminons et forme à la fin une représentation de notre parcours.

Ton ruban ne sera pas un embranchement du mien. Nous sommes toujours seuls à déployer le nôtre.

*

Alexandrie, 1er juillet

Nous avons pris nos quartiers d’été dans la villa d’Alexandrie. Enfin seule avec Habib et rien que cinq domestiques…

La ville est joyeuse, paresseuse, cosmopolite, pétrie d’histoire. De notre terrasse à Ramleh, au-delà des jardins et des villas, j’aperçois la plage de Sidi Bichr. Alors voilà ma fille, tu naîtras dans cette ville. Moi aussi je suis née sur la mer, à Split. Je me proclame citoyenne du monde mais ça ne signifie pas que le lieu où l’on naît soit indifférent. Chaque ville a son cachet, son air. L’iode, les algues sèches, m’ont rempli le nez à des kilomètres en arrivant à Alexandrie sur la route du désert. Un nouveau-né, au moment où il est projeté dans le monde, doit ressentir fortement ces choses.

Ceci dit, je ne suis pas une femme de la mer. Ni même du plein air. Je suis une femme d’intérieurs. Au pluriel pour éviter la confusion. L’intérieur est un abri. Loin du vent, du bruit, de la luminosité. Un peu comme ton abri là-dedans !

Encore que le tien ne soit un peu trop confiné pour moi qui suis claustrophobe !

*

4 août

Tu vas bien ma fille ? Tu respires comme il faut dans ton milieu amphibie ?

En tous cas, tu n’en as plus pour longtemps avant d’arriver sur Terre. Il est temps que je te parle un peu de la vie ici.

Ma mère a décidé qu’elle ne valait rien, après que mon frère soit mort à la guerre. D’autres, épargnés des grands malheurs, en font l’éloge.

N’évalue pas la vie. Elle est comme elle est, elle permet des bonheurs et des atrocités. Mon frère était un intellectuel, un pacifiste. Sa mort est absurde. Ruban coupé en plein élan. La vie n’a pas plus de sens que de valeur. Et elle n’est même pas juste : tu grandiras dans un palais du Caire, comme sur un îlot chatoyant dans une mer de misère.

Je ne te dis pas de passer par-dessus ces considérations. Je ne te dis pas d’aimer la vie, mais de la vivre pleinement.

Ni palais, ni feddans, ni jolies robes, ni même ton sourire qui peut-être sera beau, ta seule richesse sera la vie. Dépense-la sans compter. Elle est faite pour être donnée.

*

5 août

Je t’ai dit que l’art était la quête de la ligne juste.

Je t’ai dit qu’un ruban rouge traçait le parcours de nos destinées.

En vérité, c’est une et même chose. L’existence copie l’art.

À travers les obstacles, les accidents, le hasard des rencontres et toutes sortes de contingences, tu auras toujours une marge de manœuvre pour infléchir ton ruban sur la voie la plus juste.

*

10 août

Où va-t-on si on ne peut même plus lire l’avenir dans le marc du café ? C’est un garçon ! Un garçon maigrichon avec un cou de poulet et une touffe saugrenue de cheveux roux.

Belle-maman à Habib, dans le couloir de la maternité :


– Élie n’a pas 3 kilos ? Pourquoi ? Grand et costaud comme tu l’es ! Les Yougoslaves ne sont pas des Pygmées quand même !

*

12 août

Je n’ai pas de lait. « Et ils n’ont même pas de lait dans ces pays-là ? »

*

6 septembre

En l’absence de mes chers fusains et papiers Canson, je te dessine avec un crayon sur du papier à lettres, en catimini comme une voleuse. Une voleuse heureuse ; de notre connivence dans l’effraction. Ta tête n’est pas plus grande que la paume de ma main gauche qui la soutient. Je te saisis de profil. Tu regardes la vie qui t’attend.

Gibran dit dans son Prophète : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Vous n’êtes que la flèche… » Que ce portrait soit cette flèche. Ta ligne juste est quelque part là-devant.


 
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   vb   
1/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Beaucoup de bonnes idées dans ce récit qui sent bon l'orient et la méditerrannée. Ce que j'ai trouvé de mieux réussi, ce sont les superstitions, les préjugés de la belle-mère, les tensions familiales, le comportement machiste du mari qui est décrit avec finesse au travers du match de tennis.
J'ai cependant été décu par la fin. Je n'ai pas compris la chute. De quelle "connivence dans l'effraction" parle-t-on?
Je n'ai pas non plus compris pourquoi l'auteur situe le récit aussi précisément dans l'Histoire. Je m'attendais à un coup d'état, à une révolution, à la déclaration de l'état d'Israel, que sais-je? Peut-être est-ce simplement la date de naissance de l'auteur. Je ne sais pas et je trouve que cela manque.
Je suis donc resté sur ma faim. Peut-être est-ce un bon début pour un roman ou une plus longue nouvelle.
En tous cas, j'ai trouvé la nouvelle non finie et très peu en adéquation avec le sujet du concours.

   Bidis   
1/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Tout d'abord, j'ai vraiment été dépaysée : donc pour la rencontre de gens venus d'ailleurs, bravo ! Le personnage aussi vient d'ailleurs pour l'environnement où il se trouve. Enfin, il y a l'enfant à naître, celui qui vient d'ailleurs par excellence.
Tout cela dans une histoire touchante, toute teintée d'humour léger et de philosophie profonde. J'ajoute que Khalil Gibran a été le maître à penser de mon adolescence et qu'il reste encore souvent un guide pour moi.
Enfin, j'admire la performance de l'auteur masculin qui se met dans la peau d'une femme enceinte. Ce ne doit pas être facile du tout, j'imagine.
Tout cela fait que ce texte est de loin mon préféré jusqu'ici.

   Asrya   
1/9/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai beaucoup aimé l'entrée en matière de votre récit.
On s'identifie progressivement au personnage, on la comprend assez rapidement et on est impatient de suivre la suite de l'aventure.
Je ne peux cacher que... au fil de l'avancée de l'histoire, j'ai commencé à décrocher.
Je ne m'y suis de moins en moins retrouvé et j'ai laissé aller la douceur qui s'était installée au début de votre nouvelle. Je ne saurais dire pourquoi.
Peut-être ne me suis-je pas senti concerné ; peut-être ai-je trouvé maladroit certaines remarques ; se voulant pleine de "beauté" mais que j'ai trouvées un peu surfaites...

L'image du ruban est agréable. On la suit tout au long de la deuxième moitié du texte ; pourquoi pas depuis le début ? Dommage selon moi. Il y avait quelque chose à faire avec ce morceau d'étoffe, j'aurais essayé d'en tirer un meilleur parti ! (au final... votre ruban, c'est comme un homme, ça infléchit !)

Je n'ai pas non plus adhéré à votre fin, le sexe du bébé, le marc du café, pas de lait ; la sensibilité que vous avez tenté de mettre en œuvre ne m'a pas ému.

De bonnes choses dans ce texte, de très bonnes même, mais un ensemble qui ne m'a pas convaincu.
Merci pour la lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   PierrickBatello   
2/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
(Lu et commenté en EL)

Beaucoup de choses dans ce joli texte plutôt philosophique. Philosophie à laquelle j'adhère. C'est ce qui me fait aimer le texte. J'aime ici le style "journal intime" qui me dérange dans tant d'autres nouvelles présentées en EL. Car l'auteur ne se regarde pas le nombril et propose de jolies flèches à son arc... Il y a une mise en contexte historique sur ces pensées intimes.

Je suis particulièrement sensible à votre recherche de la ligne juste. En tout art, trouver la justesse est affaire de temps, de mûrissement, d'intégration des formes passées pour mieux les dépasser. Bref, un texte inspirant sortant des sentiers battus.

   Ananas   
3/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

L'écriture est maîtrisée, l'histoire est située dans un lieu étranger et les descriptions et les détails historiques sont agréables en lecture.

Le parallèle flèche-dessin-maternité est fort intéressant !
Vous arrivez à nous donner envie de suivre le fil des pensées de cette maman en devenir.
Rapidement, on se doute d'où viendra ce quelqu'un venu d'ailleurs.

En ce qui concerne la mise au féminin (et parce qu'au final ma propre maternité est récente), je ne me suis pas identifiée aux pensées de cette future maman. Ses craintes, ses considérations me semblent encore assez masculines.
Une maman pense à tout ce qui va mal se passer, je pense, surtout pendant sa première grossesse. Elle met en doute tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle mange, boit, il y a une réelle notion de culpabilité (de mettre un enfant au monde qui pourrait prendre avec lui toutes les tares de la mère), et une félicité (qui par contre ressort déjà plus de vos lignes) qui s'entrechoquent. On se sent plus que juste ce qu'on est. On a conscience des mouvements, de la vie en nous, on est l'incubateur suprême ! On s'efface devant ce qui pousse en nous (surtout aux yeux du monde autour et ça transpire sur nous en permanence).
Enfin, assez de digressions, je veux juste dire que votre féminité d'auteur masculin n'a pas tout à fait convaincu la mère que je suis.

Mais dans l'ensemble, vous produisez l'un des plus jolis textes que j'ai lus jusque là pour le concours.

Et pour ça, merci.

Je vous souhaite bonne chance pour le concours !
Au plaisir de vous relire.

   Donaldo75   
3/9/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
(Lu et commenté en EL)

J'ai trouvé ce texte intéressant, au-delà même du cadre du concours pour lequel il a été écrit, je suppose. Son découpage m'a bien plu, avec à chaque jour un éclairage différent de l'environnement de la narratrice. On découvre une société, des croyances, des coutumes, de mauvaises habitudes.

Ce qui m'a moins plu, c'est que ce fouillis composite est parfois bavard, avec pléthore de détails qui m'ennuient dans la littérature quand ils ne servent à rien. C'est bien écrit pour dresser un décor, mais l'histoire n'avance pas. En fait, je n'ai pas vu où voulait en venir l'auteur, avec sa ligne juste, la maternité, les traditions, tout un ensemble de concepts mélangés dans une aquarelle aux reflets surréalistes. Du coup, je me suis senti soulagé quand la lecture s'est achevée.

   Acratopege   
4/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce court récit sonne juste. Le style "journal de bord" permet de mêler adroitement événements concrets et dialogue intérieur de la future mère. Par petites touches, à partir de la partie de tennis bien symbolique de l'ensemble de la situation, on est transporté dans l’Égypte d'après-guerre et ses carcans familiaux. J'ai bien aimé que le contexte ne soit qu'effleuré, qu'on ne sache que quelques éléments de la trajectoire de la narratrice. D'ailleurs, on a peine à croire que cette histoire ait pu être écrite par un homme, tant il en émane des effluves de féminité authentique. La thématique de la rédemption par l'art est peut-être un peu classique, mais ici elle est délicatement insérée.
Merci pour cette lecture.

   Jean-Claude   
25/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

L'idée générale est bonne même si certains points me titillent. Le découpage et la narration m'emmènent bien, dont le fil du ruban, avec, peut-être, quelques redondances.
La fin est un peu rapide. Le glissement dans les dessins aurait mérité un plus ample développement.
Le thème est, en français dans le texte, border-line.

Remarques en passant...
Des Égyptiens chrétiens, donc coptes. Une Yougoslave : orthodoxe, catholique ou musulmane ? Mêmes minimes, il y a forcément des différences, et pas forcément orient/occident.
Même dans un milieu aisé, le double mixte, très peu pratiqué dans le monde à l'époque, me dérange, d'autant plus qu'il faut imaginer une autre paire en face.
Je ne connais pas bien l'Égypte de cette période, mais, dans ces années-là, le discours de la mère aurait très bien être tenu en France ou en Europe du sud, et même au-delà.
Le marc de café fait cliché tzigane.
Après un tout frais Tito, je ne suis pas certain que les Yougoslaves se percevaient tous comme tels.

Bonne continuation.

   plumette   
25/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup apprécié cette nouvelle dépaysante et j'ai aimé le procédé narratif en forme de journal. Dans ce journal, la narratrice livre à la fois son ressenti et des éléments factuels. par petites touches, elle nous permet de découvrir son univers à la fois mental et géographique et social. C'est très convaincant.
Côté concours, bravo à l'auteur de s'être glissé dans ce moment si spécifique de la vie d'une femme qu'est la grossesse. pour moi, c'est crédible et réussi.
J'ai bien ressenti le thème, c'est à dire ce quelqu'un venu d'ailleurs grâce à la conception que la narratrice nous livre de son rôle dans la venue au monde de l'enfant et également parce que ses projections s'avèrent contraires à la réalité ( garçon au lieu de fille).

J'ai également bien aimé les questions que la narratrice se pose à propos de l'oeuvre créatrice et cette histoire de " ligne juste" a trouvé un écho en moi avec le mot juste que je cherche lorsque j'écris.

je me suis demandée pourquoi l'histoire avait été située en 1948. En effet, le vocabulaire est très contemporain ( maillon faible par exemple) et cela crée une petite distorsion.

Quant à la fin, elle m'a moins plu que le reste. Un peu trop convenue peut-être?

Cette nouvelle est clairement dans mon top 3 du concours!

Plumette

   Tadiou   
28/9/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
(Commentaire tardif. Commentaires précédents non lus).

L’auteur se coule magnifiquement dans l’esprit et le cœur d’une jeune femme à l’orée de la maternité.

J’aime le début avec l’humour des balles de tennis.

J’aime la précision de la construction avec les dates qui sont comme de petits cailloux blancs sur le chemin menant à la rencontre du nouveau petit être à venir.

On avance peu à peu, comme au rythme du développement du fœtus.

Je suis très touché par les paroles de cette jeune femme s’adressant directement à son bébé tout près de naître, tout l’amour qui est exprimé là.

Le contrepoint récurrent de l’art et de la ligne est très intéressant et touchant. Cette imbrication « art » et « vie » m’a bien séduit.

Les faits du quotidien, les repas, les discussions avec les beaux-parents, la recherche d’un prénom…. sont pleins de charme et relatés de manière précise avec une écriture délicate.

Il plane sur tout ce récit une ambiance charmante de sérénité, d’amour de la vie, avec un arrière-fond d’humour discret. Super !!!

Tadiou

   Louis   
10/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le texte se présente comme un journal intime. Il s’ouvre à la page du 2 mai 1948, par l’évocation d’une partie de tennis. Il n’est pas ouvert par hasard, bien sûr, sur cette page, sur ce jour. Ce fait d’apparence anodine, la partie de tennis, doit alors revêtir une importance, une signification, propres à introduire la suite du récit et à en éclairer le sens. Il semble, en effet, très symbolique.

La narratrice laisse entendre qu’elle est enceinte, elle a donc, selon l’expression populaire, « attrapé le ballon ». Mais ce ballon s’avère un petit ballon, à peine visible, une « balle ». Or, ce qu’il y a de remarquable au cours de la partie de tennis, c’est que son mari, Habib, ne lui laisse pas la balle. Il se l’approprie pour à chaque fois la frapper, en faire son jeu, lui donner un effet, qui est le sien. « Leave it » : crie-t-il pour chaque balle, exclamation par laquelle il demande de la lui « laisser », et par laquelle il se l’approprie : « à moi », qui s’entend moins dans le sens de « à mon tour de jouer », que dans celui de « cela m’appartient ».
En prenant la balle, en la plaçant toujours dans son jeu, le mari symboliquement lui dérobe son enfant, lui vole sa maternité, et la place hors-jeu dans la génération de l’enfant.
Ainsi elle s’éprouve de moins en moins « grosse », de moins en moins enceinte : « Il me laisse moins de balles de mois en mois. J’en suis au sixième ».
Sa « grossesse » est vécue comme un amincissement, un aplatissement, qui semble confirmer les dires de l’entourage du mari : « Tu es sûr que ta femme est enceinte. Je la trouve aussi filiforme qu’une feuille de vigne au maigre ». L’impression sera donc non pas de progresser dans la grossesse, mais de reculer vers l’état « filiforme » ; non pas de grossir mais d’être vidée prématurément de l’enfant qu’elle porte.

La narratrice se trouve donc face à un obstacle dans la voie ( dans cette ligne) de l’enfantement. Elle se heurte à un problème. Comment va-t-elle pouvoir « conserver » son enfant ? Comment conserver son statut de mère ? Comment son enfant pourra-t-il rester le sien, sans que son mari et sa famille ne se l’approprient entièrement ?
Cette question de la désappropriation prend une forme particulière qui introduit la question de la « juste ligne ».

La narratrice écrit, toujours en date du 2 mai, jour de la partie de tennis : « la masse musculaire de mon mari s’interpose sur la trajectoire de la balle ». Le mari se place donc sur la trajectoire de la « balle » dont le sens est si symbolique, et en la frappant lui redonne une trajectoire nouvelle, une ligne nouvelle suivie dans son trajet. En procédant de la sorte, le mari se met à la place de la narratrice, la balle est pour lui, c’est lui qui est « enceint » en quelque sorte, alors que son « geste » à elle n’est qu’ « esquissé », son « geste », celui de la gestation. Mais surtout la « trajectoire » de la balle correspond à une ligne, et le mari se place en maître de la direction de cette ligne que suivra la balle, c’est-à-dire en maître de la « ligne » qu’aura à décrire le futur enfant, ligne qui sera donc avant tout une ligne de vie.

La question de savoir comment conserver l’enfant, revient donc à trouver les moyens de maîtriser la ligne.

« La ligne » fait encore référence, semble-t-il, à celle courbe du corps de la femme enceinte. Elle est à peine perceptible, « juste un petit renflement du ventre ». Si on lui en fait reproche, si d’autre part cela peut paraître une perte de maîtrise du corps et de la maternité, d’un autre côté, la narratrice y voit le signe rassurant qu’elle conserve la ligne.

La « belle famille » veut être maître de la ligne d’existence de l’enfant, de sa destinée, jusqu’à décider de son prénom (Elie), et de son genre (masculin).

Pour tenter de garder la ligne, et pas seulement au sens des formes physiques, la narratrice s’engage dans diverses réflexions.

Elle ne trouve pas une maîtrise de la destinée de l’enfant dans une position de « créatrice ». Faire un enfant, ce n’est pas le « créer », « Il n’est pas ma création ».
Créer, c’est être à l’origine, or « l’enfant est de passage par moi » écrit-elle.
Elle se pense traversée par une vie qui trouve sa source, non pas en elle, mais dans « les forces de la nature ».
Etre l’origine créatrice suppose encore que la créature soit entièrement, dans ce qu’elle est comme dans sa destinée, soumise aux désirs et à la volonté de son créateur.
Mais sa certitude, c’est que l’enfant sera un être indépendant de cette volonté, « un être indépendant de moi, embarqué dans son propre réseau de destinée ». Elle admet des lignes de destinée propres à chacun, un destin dont nul n’est maître. Ainsi l’enfant ne lui sera pas soumis, mais son devenir, croit-elle, échappera aussi à la contrainte de la belle-famille.
L’enfant aura donc quelques-uns de ses traits, physiques et psychologiques, mais sa ligne de vie, sa ligne d’existence sera la sienne propre qu’aucune main humaine n’aura tracée.

La narratrice, qui pratique l’un des beaux-arts, dessin et peinture, en vient à distinguer, ce que bien souvent dans le passé l’on a mis en parallèle, la génération d’un enfant et la création artistique.
Un enfant n’est pas une œuvre d’art, alors que l’œuvre, elle, serait véritablement une « création », qui supposerait une origine en soi, dans un esprit qui le « conçoit » avant d’être réalisée sur la toile ou dans une matière. « Je ne l’ai pas conçu comme il sera », écrit-elle, et d’ajouter : « il n’est pas comme mes tableaux, le fruit de mon esprit ». Elle semble ignorer que l’artiste ne sait pas exactement, avant de commencer son œuvre, ce que celle-ci sera une fois achevée. Elle semble confondre artiste et artisan.

Mais l’essentiel, selon elle, reste la quête de « la ligne juste ».
Qu’est-ce qu’une ligne juste ?
« La pureté du trait, sa force, la sûreté du geste, la forme de la ligne, sa direction » : répond-elle.
Si, dans cette définition, apparaît la maîtrise du geste, la forme juste et la juste direction restent dans le flou.
« La ligne juste est celle qui capte cette vie » : ajoute-t-elle. « Cette vie » se confond avec le « mouvement » de toute chose, c’est-à-dire une trajectoire, un itinéraire dans l’espace et dans le temps. La juste ligne reproduit la ligne du vivant dans le mouvement qui l’emporte sans repos.

« Juste » désigne donc la justesse du trait, la conformité du trait fait au fusain, ou au pinceau, avec la réalité de la vie mouvante. Le trait juste s’accorde avec le réel, il saisit une vérité.
Plus loin pourtant apparaît un paradoxe. Le 5 août, la narratrice écrit : « L’existence copie l’art ». Elle semble reprendre l’idée étonnante d’Oscar Wilde selon laquelle ce n’est pas l’art qui imite la nature, mais la nature qui imite l’art. Pour le dandy irlandais, on finit par percevoir la réalité telle que les œuvres d’art la représentent.
Il faudrait donc voir le réel comme une œuvre d’art, voir l’existence selon la juste ligne artistique.
Ligne qui peut alors servir de modèle, et c’est le vœu qu’elle profère : « Que le modèle de cette ligne te guide ma fille ».
Elle ne se revendique pas créatrice de son enfant, mais créatrice du modèle d’une ligne juste qui peut guider la vie du futur enfant, tout en considérant qu’il disposera d’une liberté en mesure de l’arracher à toute emprise, et surtout celle de sa belle-famille. Elle écrit, en effet, toujours le 5 août : « tu auras toujours une marge de manœuvre pour infléchir ton ruban sur la voie la plus juste ». Si « les accidents », « les obstacles », « le hasard des rencontres », « les contingences » ne dépendent pas de soi, en revanche infléchir le cours de sa vie vers une juste voie en dépend, et relève donc d’une liberté, d’une part de maîtrise de sa propre vie.

Un glissement de sens pourtant s’est effectué : la juste voie, la ligne juste d’existence ne se comprend cette fois que par une référence du « juste » à la justice et non plus à la justesse.
« Elle n’est même pas juste » écrivait-elle de la vie, le 4 août, après avoir affirmé qu’elle n’a ni sens ni valeur. Le modèle de la juste ligne est alors ce qui peut donner sens, valeur et justice.

Peut-être enfin se laisse entrevoir une solution au paradoxe dans lequel s’est enfermée la narratrice : le trait de l’artiste, la ligne « capte » le mouvement de la vie, l’imite, mais le sens donné à ce trait, sa direction, sa sûreté, sa forme, et aussi sa bonne proportion et son rapport harmonieux à d’autres traits (seuls en mesure de permettre le modèle de la justice) n’imitent pas la nature, trouvent plutôt leur origine dans l’esprit humain, et peuvent être modèles à imiter pour la vie et la nature. L’art ainsi révèlerait une vérité, et donnerait à la vie un idéal à suivre. L’art unirait sagesse et vérité.

La narratrice se trouvera en situation de faiblesse face au problème auquel elle se trouve confronté, une faiblesse reconnue dès le départ « Je suis le maillon faible ». L’enfant portera le nom que sa belle-famille a choisi, elle le mettra au monde dans des conditions qui lui sont imposées, mais elle trouvera une force dans les réflexions qu’elle s’est faite sur la « ligne juste ».

Bravo pour ce texte, bien écrit et riche de contenu.


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