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Réalisme/Historique
Cairote : Mes vieux
 Publié le 21/10/18  -  9 commentaires  -  8529 caractères  -  55 lectures    Autres textes du même auteur

« Plus vieux que ça, tu meurs. »
Anonyme


Mes vieux


Mes vieux (I)


– Bon anniversaire !

– Comment ?

– BON ANNIVERSAIRE !!!

– Ça va, ça va, pas besoin de crier.


Pour une fois il a raison papa, pas besoin de crier. Parce qu’il va rien entendre de toute façon, sourd comme il est. Même que je me demande comment il sait que j’ai crié.


Mes vieux, ils sont vraiment vieux. C'est forcé, vu que moi, leur plus jeune fils, je suis déjà vieux. N’empêche que papa, il pourrait être moins bourru aujourd’hui, le jour de ses cent ans ; et vu la belle fête qu’on leur prépare dans la grande salle en bas, à lui et à maman. Même le journaliste de La Tribune est venu, avec le photographe ; toute une publicité pour la résidence ! Un couple de centenaires, c'est pas tous les jours qu'on voit ça par ici ; on n’est pas au Japon, à Sainte-Irénée.


Pour la photo, il va s’inventer une sorte de sourire entendu, prendre son air futé. Enfin c’est ce qu’il va croire, parce qu’il peut pas vraiment avoir l’air futé le paternel. Et puis son sourire-pour-la-caméra, entendu ou pas, il fait un peu chier là ; parce que nous, on le voit pas souvent son sourire par les temps qui courent.


Je me demande comment ils font, à la résidence, pour le supporter. Pas une minute sans qu’il trouve quelque chose à critiquer, quelqu’un à blâmer. Un malcommode, comme on dit chez nous, un snoro. Quand il a fini de leur égrainer sa litanie de plaintes, qu’il leur a fait ses exigences, il leur donne des caramels, ou des pastilles à la menthe. Des caramels ! Le vieux chnoque doit se prendre pour un prince, un prince indulgent, qui va les pardonner pour cette fois ! Eux, ils s’empressent de les jeter ses petits cadeaux ; d’abord parce qu’il a pas les mains propres, le vieux, et aussi parce que ses bonbons, ils ont pas l’air trop régulier : mal enveloppés, collants, comme s’il les avait un peu sucés avant de les remettre dans le papier.


Heureusement qu’il y a maman. Toujours souriante, maman, même si nous, on ne sait pas trop pourquoi. Elle non plus d’ailleurs, parce qu’elle vit confinée dans de petites fenêtres de temps, cinq à dix minutes à la fois dans ses bons jours ; les autres jours, elle est carrément ailleurs. C’est mieux ainsi parce qu’elle entend bien, elle, et que quand papa va la voir dans l’aile sécurisée, et même si elle se demande pourquoi ce vieux monsieur vient lui raconter ses petits malheurs, elle ne se fatigue pas de ses radotages ; elle les oublie à mesure, s’en étonne à répétition. Elle lui parle comme s’il entendait, et lui il lui parle comme si elle comprenait.


Avant, un peu avant les premiers signes de sa maladie, elle avait commencé à souffrir des jambes. Elle marchait de plus en plus péniblement, et on lui avait acheté une canne, sur laquelle elle se supportait à chaque jour un peu plus. Et puis un jour, c’était après ses premières fugues, on s’est aperçu qu’elle ne s’appuyait plus du tout dessus ; elle faisait juste la porter, comme son sac à main. Peu après on ne l’a plus vue, sa canne, elle a dû la perdre ; ou la jeter. Parce que depuis, elle s’est mise à marcher bien droit maman. Elle avance par petites étapes brusques, nerveuses ; comme si, par moments, elle savait où elle allait. Il faut croire que ça aussi elle l’a oublié, qu’elle avait mal aux jambes, qu’elle avait besoin d’une canne. Allez comprendre comment ça fonctionne cette saloperie de maladie !


La nuit, elle se lève. Peut-être qu’elle rêve alors, ou peut-être pas ; pas sûr que ça fait une différence, dans sa pauvre tête ! Elle doit marcher comme ça dans le noir, de son petit pas rapide, jusqu’à ce qu’elle frappe un obstacle, ou qu’elle se prenne les pieds. Un préposé la retrouve par terre au matin, avec un œil au beurre noir et des écorchures qui la feront sursauter chaque fois qu’elle se verra dans le miroir. Pauvre maman…


Papa, lui, a un cœur de jeune homme à ce qu’il paraît. Il a mal partout, n’y voit plus grand-chose et n’entend plus rien, mais rien ne pourra le tuer, nous dit son médecin. Sinon un attentat, ajoute-t-il en riant.


Il ne devrait pas rigoler avec ça, le docteur, parce que moi, des fois…


Mes vieux (II)


Ton père est mort.


Tu n’as rien à te reprocher, c’était dans l’ordre des choses. Pas de quoi en faire un drame, ça faisait longtemps qu’il avait l’âge pour ça ; pour mourir de faiblesse, du passage du temps, de rien du tout. Il s’est éteint, comme on dit si justement. Extinction des feux.


Tu te demandes toujours s’il vous en a voulu jusqu’à la fin, à toi et à ton frère, de lui avoir enlevé ta mère. Tu n’as rien à te reprocher : elle était en train de le tuer, avec ses accès de démence furieuse, ses nuits à errer bruyamment dans la maison, ses fugues. Et après tout il a fini par aller la rejoindre, à la résidence, même si elle était dans une section différente, plus sécurisée. Et il a dû voir comme elle y était plus heureuse. Souriante en tout cas, et plus calme, apaisée. Le jour, du moins.


Tu as fait ce qu’il fallait, tu es allé régulièrement le voir durant toutes ces années, sans manquer. C’est vrai qu’il t’était difficile de faire autrement, vu qu’il te téléphonait à tout bout de champ pour te faire ses petites commandes : des pastilles, des piles pour son appareil auditif, des papiers mouchoirs ; n’importe quoi pour te faire venir. Sourd comme un mur, il n’entendait pas ta réponse, s’en excusait. Mais ça devait l’arranger, vu que ça ne te laissait pas le choix.


Vous n’avez rien dit à ta mère. Comment pourrait-on vous le reprocher ? Dans la bulle de sa petite enfance où elle est enfermée, ton père n’existe sans doute pas, ou alors comme un petit voisin dans ce village sur cette île perdue, où tout le monde devait connaître tout le monde. Aurait-elle même compris de qui vous parliez ?


Les visites, parfois ça se passait bien, parfois non. Souvent il se plaignait, blâmait. Pas directement, mais d’une manière sournoise, qui te déplaisait souverainement. Il arrivait que tu t’emportes, que tu l’invectives, et que tu t’en ailles en claquant la porte. À la prochaine visite il se rétractait, s’excusait, s’accusait de tous les maux, pleurait. Tu aurais préféré qu’il n’en parle pas, qu’il ait oublié ; parce que ses remords, sa contrition, sans même que tu saches s’ils étaient sincères, c’était encore une forme de blâme, celle qui te faisait le plus mal.


Tu trouves qu’il a eu une bonne vie, somme toute. Il s’est bien débrouillé pour quelqu’un qui venait de si loin, et avec si peu de bagage. Il acceptait tous les emplois, devait souvent en changer, cumulait les petits boulots. Mais vous n’avez jamais manqué de rien, ta mère, toi et ton frère.


Il n’a pas vécu de grands drames, pour autant que tu saches, de ceux qui laissent des marques, ou qui rongent de l’intérieur. Sauf peut-être le suicide de son petit-fils. Ce neveu que tu connaissais à peine, délinquant désespéré, désespérant. Inapprochable, sinon pour lui, son grand-père, chez qui il allait se réfugier ; lequel, à la stupéfaction de toute la famille, le disait bon garçon, réfléchi, affectueux. Peut-être était-il comme ça avec lui. Le matin de ses dix-huit ans, il lui a fait une de ces petites visites amicales, puis est allé se jeter du haut du pont. Pendant des mois, tu te rappelles, ton père demandait, exigeait qu’on lui explique, qu’on lui donne un coupable. C’était terrible, surtout pour ton frère. Un jour il a cessé, et n’a plus jamais parlé de lui. Mais il avait vieilli.


Au salon, tout le monde a dit que l’embaumeur avait fait du bon travail. Tu trouvais que ce mannequin lourdement fardé dans le cercueil ressemblait en effet assez à ton père, mais pas suffisamment pour y croire ; pour te rendre vraiment triste, comme tu aurais voulu.


Encore aujourd’hui, quand tu remarques son curieux sourire, comme indécis, sur le faire-part aimanté sur le frigo, ce que tu ressens n’est pas tout à fait de la tristesse ; plutôt une sorte de déception, avec une pointe d’étonnement. Preuve que tu n’y penses pas souvent.


Tu ne lui as pas donné de petits-enfants ; ton neveu, celui dont il ne parlait plus, était le seul pour le maintenir dans l’illusion qu’on peut déjouer la fin, sa fin. Jusqu’à quel point t’en a-t-il voulu ? Ça a été ton choix ; tu avais le droit de choisir ta vie, on ne peut pas te le reprocher. D’ailleurs toi, il n’y aura sans doute personne pour avoir un jour ton faire-part sur son frigo.


Ton père est mort. Sans souffrance. Tu étais là, avec lui, jusqu’au bout. Tu n’as rien à te reprocher.


Et pourtant…


 
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   izabouille   
30/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Dans la première partie, j'ai du mal à visualiser le narrateur car, pour moi, le ton employé fait plus penser à un jeune homme qu'à un homme plus âgé. Il y a une sorte de décalage.
Dans la seconde partie, je ne comprends pas très bien qui est le narrateur. Pourquoi ce tutoiement?
Pour ce qui est du fond, j'ai bien aimé. On sent la force des liens et les loyautés qui unissent cette famille.
J'ai passé un bon moment de lecture, merci

   SQUEEN   
2/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé, je n'ai pas compris la raison du changement de narrateur, ni la numérotation, mais cela ne m'a pas du tout dérangé. Il se dégage de ces textes un joli réalisme poétique, la canne indispensable dont l'utilité disparaît avec la mémoire.Il y a des non-dits qui intriguent : "C’était terrible, surtout pour ton frère." "Il ne devrait pas rigoler avec ça, le docteur, parce que moi, des fois…" et puis le "Et pourtant..." final, sous-entendant de la culpabilité? une suite?

De la pudeur déguisée en sarcasme qui est peut-être du détachement et j'ai trouvé que c'était une assez bonne distance et un ton intéressant pour évoquer la fin de vie et la mort de ses parents. En tout cas cela donne un relief qui ne gâche pas la sensibilité. L'écriture est fluide et agréable. Merci. SQUEEN

   Thimul   
21/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte agréable à lire dont le ton est particulièrement juste.
Cette ambivalence présente chez les enfant qui se voient contraints de faire entrer un ou deux parents en EHPAD (entre soulagement et culpabilité) est subtilement évoquée.
Ma seule réserve est sur le choix narratif de scinder en deux le point de vue. Ça casse un peu l'unité du récit mais c'est une opinion toute personnelle.
Merci pour la lecture.

   PIZZICATO   
21/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai apprécié le réalisme, la sobriété, ainsi qu'une dose d'humour avec lesquels cette situation est narrée ; une situation de la vie qui, hélas, n'est pas rare, sans même besoin d'être centenaires.

L'idée d'avoir scindé ce texte en deux parties est intéressante.
La première c'est le narrateur qui s'exprime.
La deuxième c'est sa conscience qui fait le point.

Il ressort quand même une attirance affectueuse plus marquée pour la mère.
" sur laquelle elle se supportait à chaque jour un peu plus " j'ai perçu un double sens dans cette image.

" Ton père est mort. Sans souffrance. Tu étais là, avec lui, jusqu’au bout. Tu n’as rien à te reprocher.
Et pourtant… " Et pourtant, des remords subsistent-ils ?

   Tailme   
22/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce texte est si juste dans son ton qu'il m'en a déplu. Au final, j'ai l'impression de suivre une personne lambda avec une histoire lambda. Ce sentiment de culpabilité est commun à toutes les personnes dans cette situation. Je n'ai pas vraiment accroché.

En revanche, le texte est superbement écrit. Le changement de sujet est parfaitement adapté.

Beau travail et bonne continuation.

   plumette   
22/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un texte que j'ai trouvé un peu inégal , sans doute à cause de sa forme.
La familiarité du langage au début m'a presque fait penser à un enfant et j'ai donc été surprise que le narrateur soit " vieux " lui aussi ( 70 ans ou plus me suis-je dit, s'il a des parents centenaires!)
On sent que le narrateur est agacé par son père, plus que par sa mère.
ce que j'ai le plus aimé, c'est le côté anecdotes: les bonbons collants, la canne dont la mère n'a plus besoin.
Dans la seconde partie, le changement de point de vue est intéressant, après la mort du père, la conscience du narrateur se réveille. j'ai senti le trouble venant de cette" fin ": le vieux n'aura pas de descendance au delà du narrateur et de son frère : le suicide du petit fils, la non procréation choisie du narrateur. est-ce de là que vient sa culpabilité? Au final, un texte qui en dit assez long, mais dans un format court!

A vous relire

Plumette

   Jano   
23/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Un texte touchant qui exprime bien l'ambivalence des rapports filiaux où amour et haine se mélangent parfois. Il est rare de ne jamais rien reprocher à ses parents. Après on se dit qu'on a été injuste mais c'est trop tard.
J'ai particulièrement apprécié le portrait de la mère atteinte de démence sénile, Alzheimer probablement, bien décrite. Je pense que vous savez de quoi vous parlez.
Le passage du je au tu s'explique par une prise de conscience, l'auteur se détachant en quelque sorte de sa subjectivité pour se parler à lui-même sans faux-semblant. Enfin, c'est comme ça que je le vois.
Rien à signaler concernant une écriture de qualité.

   Bidis   
25/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai nettement préféré la première partie à la seconde. Sans doute parce qu'elles sont racontées sur le même ton. Pour moi, la mort invite à une méditation plus générale sur la vie, le destin, les souvenirs. Et, toujours selon moi, la mauvaise conscience vis à vis d'un parent décédé s'apparente plus à des regrets qu'à de la culpabilité. Quoiqu'il en soit, j'aurais trouvé plus agréable de trouver dans ce texte une véritable rupture de ton entre la première et la seconde partie. Cela n'en reste pas moins un récit bien écrit et plein d'émotion et de réalisme.

   Donaldo75   
4/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Cairote,

C’est bien vu d’écrire cette histoire en deux volets dont chacun représente une perspective différente de la relation entre le père et le fils. J’ai préféré la première partie, parce qu’elle est nettement plus incarnée, ouvre plus de pistes sur la compréhension de cette relation, même si finalement la mère prend beaucoup de place dans ce volet. Ceci étant dit, c’est assez classique puisque c’est le fils qui raconte. La deuxième partie permet une meilleure compréhension de l’ensemble, comme si des pièces manquantes avaient été ajoutées au puzzle. Elle est nettement moins incarnée, ce qui ne m’étonne pas car c’est un tiers qui raconte cette relation entre le père et le fils. Je lui trouve néanmoins, malgré la réserve rhétorique que je viens d’émettre, moins d’intérêt ; en fait, elle ressemble à un artifice narratif pour expliquer au lecteur un peu mieux cette relation. Elle n’est pas autoporteuse, au contraire de la première partie qui aurait pu suffire, avec une bonne fin.

La fin ne m’a pas séduit. Les trois points de suspension sont maladroitement amenés, je trouve. En fait, cette fin est tronquée mais pas en trompe-l’œil, juste comme si un copier/coller malheureux avait foiré.

J’ai quand même aimé, je le précise.
Merci pour le partage.


Donaldo


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