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Fantastique/Merveilleux
Cthulhu : Tératoromance
 Publié le 21/08/14  -  11 commentaires  -  20159 caractères  -  121 lectures    Autres textes du même auteur

Qui aurait cru rencontrer l'âme sœur dans une foire aux monstres ?


Tératoromance


Ce jour-là était un jour très particulier : papa avait promis de m’emmener à la foire. Je m’étais faite toute belle, j’avais mis mes plus jolis habits, mes souliers les mieux cirés, m’étais bien coiffée et avais lissé ma barbe.

En approchant des chapiteaux en toile, nous arrivaient les senteurs mêlées de sucre et d’huile de friture. Papa tendit son billet et le mien à l’ouvreur à deux têtes qui le gratifia d’un salut et nous libéra l’accès au chapiteau. Une foule dense se massait dans l’immense tente rouge et blanche ; nous pénétrâmes une mer de bras, de jambes et de têtes. Des hommes à quatre bras prenaient la main de femmes à six jambes, des garçons à tête de chien couraient après la queue d’autres enfants.

Je me serrai fort à la fourrure rassurante de papa.

Au centre de la tente se dressait une scène circulaire sur laquelle gesticulait un petit homme. Éclairé par un projecteur bleu, il criait dans un micro par la bouche qui déchirait son cou.


– Approchez mesdames ! Approchez messieurs ! Vous pensez avoir tout vu, mais je peux vous assurer que ce que je vais vous montrer ce soir n’a rien de commun. Derrière ce rideau se cache un monstre ! Oui mesdames et messieurs, vous avez bien entendu : un véritable monstre ! Le Yéti du Tibet, le monstre du Loch Ness, l’hydre de Lerne, Joseph Merrick… Aucun d’eux n’arrive à la cheville de celui que je m’apprête à vous présenter. Il arrive directement de France, préparez-vous à trembler mesdames et messieurs, veuillez accueillir : Romain !


C’est au moment où il enleva le voile noir de la cage que mon cœur s’arrêta. Romain était bel et bien monstrueux, je ne saurais décrire cette horreur de chair qui fit frissonner et provoqua nombre de « Oh ! » et de « Ah ! » dans l’assistance. Deux jambes, deux bras prolongés par cinq doigts chacun, deux yeux effroyablement bleus symétriques par rapport à la droite arête de son nez, une bouche remplie d’une bonne trentaine de dents carrées. Un mètre quatre-vingts de terreur glabre. À sa vue, plusieurs dames tombèrent dans les pommes. Mais malgré les difformités présentées précédemment, je ne pouvais m’empêcher de le regarder, comme fascinée. J’avais beau le trouver extrêmement repoussant, un charme magnétique faisait battre à mon cœur la chamade.

Jamais je n’aurais cru rencontrer mon âme sœur dans une foire aux monstres baignant dans les odeurs mêlées de graillon et de glucose. C’est pourtant ce qui se produisit ce jour-là.


Mes parents se rencontrèrent une dizaine d’années avant ma naissance sur les bancs d’un amphithéâtre d’université. D’après leurs dires, ce fut un coup de foudre. Ils tombèrent amoureux dès leur première rencontre. Mon père arborait virilement ses deux paires de bras musclés et tatoués ; quant à ma mère, elle avait des jambes si belles et graciles que la nature avait décidé de lui en offrir une troisième. Ils formaient le plus beau couple de tout le campus. Ils étaient tellement lumineux qu’ils éclipsaient même Michelle et Michel, les siamois.


– Papa, maman, je sais que ça ne sera pas facile à entendre mais il y a quelque chose que je dois absolument vous dire… Voilà, je suis amoureuse d’un garçon.

– Mais c’est formidable ! s’écria maman. Notre petite fille devient une jeune femme. Alors, dis-nous tout : qui est l’heureux élu ?

– Pour tout vous dire, c’est là qu’est le problème.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Enfin, tu sais que tu peux tout nous raconter, nous sommes tes parents… Tu pourrais au moins nous dire son nom, non ?

– Il s’appelle… Romain, répondis-je d’une toute petite voix.

– Romain ? Tu parles d’un nom à coucher dehors ! D’où il vient ce Romain ?

– Bon, voilà, c’est… c’est le monstre de la foire.


Le silence le plus gênant que j’aie entendu de ma courte vie s’installa autour de la table. Il fut rompu quelques minutes, qui me parurent des heures, plus tard, par les sanglots de ma mère, suivis peu après par le bruit d’une assiette fracassée par mon père qui quitta ensuite la table sans sortir du mutisme dans lequel il s’était enfermé. Je restai là, à fixer les six paires d’yeux rougis de ma mère pleurer toutes les larmes de son corps.

Après les années de soutien que je leur ai fournies, je demandai de l’aide à mes amies. Je ne reçus en échange que moqueries, dégoût, et rejet.

Je me tournai finalement vers la dernière personne en qui je puisse avoir pleinement confiance : pépé. J’adore mon pépé, mais il m’intimide tout de même, c’est certainement dû à sa voix basse et puissante amplifiée par les bouches au niveau de ses yeux.


– Ma petite Julie, crois-tu sincèrement que j’aurais épousé ta grand-mère si j’avais écouté mes parents ? Non, mais pourtant j’ai choisi mon camp, au risque de laisser derrière moi mes aînés. Qu’importe ce que penseront les gens, les autres, la masse, la foule. Ce qui importe vraiment c’est ce que tu ressens au fond de toi.

Notre époque est devenue dingue, nous ne vivons qu’à travers le regard de l’autre. Nous faisons tout pour être bien vu par Machin, pour s’attirer les bonnes grâces de Machine. Au diable les autres, au diable les conventions sociales. Pendant trop longtemps je me suis plié à ces règles stupides qui ont dicté les moindres de mes mouvements. Je suis vieux maintenant, et les années m’ont finalement appris comment vivre.

Sois libre Julie ! Sois libre de faire ce que tu veux faire ! Sois libre d’aimer ce type, aussi singulier qu’il soit ! Qui sont-ils pour te juger ?


Après cinq ans de vie commune, ils se marièrent. Le mariage fut remarqué dans toute la région, des centaines de boiteux de tous horizons étaient là, agglutinés sur les bancs durs d’une église trop petite. Tous eurent la larme à l’œil lorsque le prêtre étêté déboutonna sa chemise, dévoilant le visage sur son ventre qui officierait ce soir-là de sa voix caverneuse et tremblotante. Qu’ils étaient beaux dans leurs habits écarlates. Mon père portait la cravate de manière approximative comme il est de rigueur lors des premières fois ; ma mère tentait d’être stable sur ses trois escarpins rouges. Mais ils respiraient la joie de vivre et le bonheur d’être ensemble.

C’est dans cette euphorie ambiante que je fus conçu. Ce soir-là la bête à deux dos avait également cinq jambes et six bras. Ce monstre fabuleux ne pouvait engendrer qu’un Apollon, un dieu ou une déesse, qui ferait tourner toutes les têtes à 360°. Malheureusement pour moi, le service qualité de l’usine à semence de mon père avait laissé passer un spermatozoïde défectueux. Un vilain petit canard à deux ailes. Le destin, qui peut parfois être cruel, laissa même cette abomination de la nature remporter le marathon ultime. Mais ça, mes parents ne l’apprendraient que neuf mois plus tard.


J’avais eu raison d’écouter papy ! Il m’aimait en retour. C’est ce qu’il disait dans les lettres que nous nous échangions. Chaque nuit, je quittais ma chambre discrètement et me rendais à la foire pour donner à Monsieur Loyal les messages enflammés qu’il transmettrait à Romain.

Nous discutions en toute liberté, de tous les sujets. Je lui racontais mon quotidien, et il me racontait son histoire. Je lui parlais de mes parents, il me parlait des siens. Avec lui tout était si simple et évident.

Seulement, il y avait un problème : la foire ne resterait dans notre ville que deux semaines de plus. Après y avoir mûrement et collectivement réfléchi, la seule solution qui s’offrait à nous était la plus simple : l’évasion. Nous avions quatorze jours devant nous pour concevoir et réaliser l’évasion de Romain.


Ils étaient trois dans la chambre d’accouchement : ma mère, mon père, et la sage-femme. Tous trois surexcités d’avoir enfin la réponse au mystère natal : garçon ou fille. Personne ne se doutait que cette question serait bientôt le cadet de leurs soucis.

Les pieds dans les étriers, ma mère transpirait à grosses gouttes, réalisant une mare salée sous le lit. Mon père se rongeait les ongles jusqu’au sang, bien heureux d’en avoir vingt. La sage-femme se servait de l’œil au centre de sa paume pour observer l’intérieur de l’utérus de ma génitrice et donner ses indications sur la façon dont il fallait me mettre au monde.

Ma mère poussait, poussait de toutes ses forces, poussait à se déchirer les tissus. Mais elle faisait fi de la douleur car elle savait que cela en valait la peine. Elle était en train de donner la vie à une version miniature d’elle-même, au fruit de son union avec mon père, à la plus belle chose qu’il lui soit donné de chérir.

Après plus de vingt-quatre heures de torture dans ce cube stérile, je naquis finalement. Éjecté tel un bouchon de champagne, propulsé par un tsunami de fluides divers. L’accoucheuse m’attrapa au vol et m’enveloppa dans une serviette chaude. C’est seulement lorsqu’elle me découvrit que l’horreur leur apparut. Cinquante centimètres, quatre kilogrammes de chair rose et dodue. Tous les membres en double : jambes, bras, oreilles, yeux… Une hideuse symétrie sur tout mon corps.

Ma mère avait enfanté un monstre.


Après douze jours et onze nuits vint la nuit qui scellerait notre sort, la nuit pour laquelle était planifiée l’évasion de Romain. Lors des derniers jours, Monsieur Loyal avait accepté que nous nous voyions en personne Romain et moi, ce qui facilita les préparatifs. De plus, je pouvais maintenant accéder à la cage sans rien risquer de Cerbère, le chien à trois têtes qui montait la garde.

La nuit venue je me glissai alors à l’arrière du chapiteau et rejoignis mon amant avec dans un sac à dos tous les ustensiles nécessaires à sa libération. Nous échangeâmes quelques mots et nous prîmes dans les bras à travers les barreaux lorsque j’arrivai. Je caressai ses cheveux, il caressa ma barbe. Je ne sus retenir une larme solitaire qui glissa le long de ma joue. Mais il ne fallait pas perdre de vue notre objectif, je déballai donc l’attirail : couteaux, scies, sabres, fil, aiguille, et bandages.

Nous ne pouvions pas ouvrir la cage et elle était trop solide pour permettre de scier ou découper les barreaux, c’est un défaut de sa conception qui nous permit de mettre le plan à exécution : le maillage rectangulaire qui composait la cage était assez large pour le faire sortir… à condition de faire quelques sacrifices charnels.

Après lui avoir administré un anesthésiant trouvé dans la pharmacie de mamy, je passai les outils à Romain. Il s’enleva d’abord près de la moitié extérieure de chaque jambe en longs copeaux qu’il coupait comme du beurre avec le couteau de chasse de papy. Il se sculpta ensuite le buste avec le sabre, comme un artiste enlevant de la glaise en trop sur un travail en cours. La chair dégoulinante tombait à ses pieds, semblable à de la viande à kebab sanguinolente. Je voyais qu’il souffrait comme jamais, et cela me faisait souffrir de même.

Il n’était plus qu’une éruption de sang ambulante quand arriva la phase finale : il fallait enlever les bras, les dernières choses qui pouvaient empêcher son extraction. Avec le sabre il ôta celui de gauche, d’un coup sec et déterminé, tel un samouraï des temps modernes. Mais moi seule pouvais finaliser la nouvelle version de Romain. Il me tendit le sabre de son bras valide. Je tendis le bras à travers une maille de la cage et attrapai le manche. Je fermai les yeux.


– Fais-le ! Pour nous. Il est impossible de reculer maintenant.


Je pris une grande inspiration, bloquai ma respiration, et abattis mon bras. Nous avions réussi. Il ne resta plus qu’à extraire Romain de sa prison, ce qui fut une partie de plaisir, en comparaison de l’épreuve précédente. Le sang faisait de plus office de lubrifiant naturel contre les barreaux métalliques.

Je courus alors avec mon amoureux sous le bras, ce qui était rendu aisé par son nouveau poids plume. Nous nous cachâmes alors dans un sous-bois où je le recousis et le bandai.

Nous allions enfin pouvoir vivre notre amour sans grille entre nous.

Nous étions libres !


Bien évidemment, la suite de ma vie ne fut pas plus heureuse que ma naissance ne l’annonçait. Nous savons tous à quel point les enfants peuvent être cruels envers ce qui est différent, et je le sais mieux que personne, mais rassurez-vous, les adultes excellent dans l’art de la discrimination aussi bien que leurs rejetons.

J’ai passé chaque récréation de ma scolarité seul à regarder mes chaussures dans un coin de la cour. Jamais personne ne voulait jouer avec moi, voire même me parler. Ils me donnaient toutes sortes de surnoms : « Le monstre » était le plus commun, car le plus basique, « Romonstre » pastiche lourdaud de mon prénom, ou encore « L’homme de Fessenheim » en référence à la catastrophe nucléaire qui frappa ce village et aux mutations étranges qui en découlèrent. La liste serait trop longue pour la réciter entièrement ici. Je commençai à apprécier les insultes les plus originales et subtiles ; pour vous donner une idée du nombre de sobriquets dont ils m’affublaient en permanence.

J’ai donc vite appris à accepter la solitude, je finis même par apprécier ce calme autour de moi, apprécier les moments de répit, ces moments où personne ne me lançait rien au visage, personne ne me frappait, personne ne me volait mes affaires ou ne les perchait dans les arbres…

Je commençai alors à rêver d’évasion, de pays lointains et désertiques. Je voulais rester seul pour toujours.


Je présentai la nouvelle version de Romain à mes parents, ils l’adorèrent tout de suite. Ils acceptèrent même de l’héberger au domicile familial, le temps pour nous deux de trouver notre propre cocon.

Le mois qui suivit fut un bonheur conjugal continuel que nous passâmes à nous prélasser dans les bois et à manger de la junk-food ensemble. Nous passions des après-midi entiers allongés sur l’herbe ; il caressait ma barbe amoureusement, j’étreignais mon Apollon de Milo. Nous étions le plus beau couple du monde. Nous étions même le seul couple du monde.

Je sentais bien que son ancien corps lui manquait par moments, mais au moins il était libre, et nous étions tous les deux, c’était bien le principal.

Il s’adapta tout doucement à ses nouvelles demi-jambes et à son absence de bras. Cette enveloppe filiforme avait au moins l’avantage d’être passe-partout. Personne ne nous remarquait lorsque nous nous promenions dans les magasins tous les deux. Il n’avait plus à subir le regard rempli d’horreur des visiteurs de la foire.

Enfin il était un homme Normal.


Peut-être que mes prières furent entendues. En effet, le 34 janvril 2451 ma vie changea du tout au tout. Cela faisait plusieurs mois que mon père avait été licencié de l’usine de sauce tomate où il travaillait sur la ligne 8 depuis plus de quinze ans en tant que visseur en chef des bouchons de tubes. Et ce malgré le fait que ses quatre bras lui permettaient de suivre une cadence incroyable, lui ayant même valu d’être nommé « employé du mois » six mois consécutifs. Ce n’est pas rien.

Nous subsistions alors grâce aux économies que ma mère avait obtenues dans divers concours de beauté intercommunaux et départementaux, mais ce maigre pécule commença vite à fondre comme neige au soleil. Nous passâmes quelques mois avec un seul repas par jour, quant à la viande ce n’était même pas la peine d’y penser.

La solution se présenta d’elle-même lorsqu’une foire ambulante arriva dans notre ville. La suite vous vous en doutez, je fus bien évidemment vendu au directeur de la foire pour quelques sesterces, malgré tout l’amour que me portaient mes parents, mais mes difformités valaient de l’or. Ils se donnèrent rendez-vous à minuit, devant l’église du village, pour ne pas être vus. Mes parents ne me dirent rien, ils me réveillèrent seulement au milieu de la nuit.


– Où est-ce qu’on va ? demandai-je d’une voix embrumée par le sommeil.


Je n’eus pour réponse qu’un silence pesant de la part de mes deux parents.

Je me souviens du contact du pavé froid sur mes pieds nus. Déambulant en pyjama au milieu de la nuit, je sentais l’inquiétude monter en moi. Nous fîmes le trajet entier dans le silence le plus monolithique.

Un petit homme nous attendait sur le parvis lorsque nous arrivâmes finalement à l’église. Il arborait une épaisse moustache noire, luisante sous la lune pâle, mais elle ne surplombait aucune bouche ; la partie inférieure de son visage n’était que chair lisse et rose. Toujours dans le silence le plus profond il lança une bourse cliquetante à l’adresse de ma mère. Son cou barré d’une cicatrice s’ouvrit alors en deux pour laisser dégouliner les quelques mots qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire.


– Tu vivras heureux avec moi tu sais…


La demi-heure de trajet entre l’église et la foire fut la dernière demi-heure de ma vie d’homme libre, une dernière demi-heure passée avec les pieds ensanglantés

Les huit années qui suivirent ne furent qu’une seule journée répétée 2922 fois. Chaque jour était le même que le précédent. Chaque jour je me réveillais dans ma cage étroite et grise avec à mes pieds un bol de lait tiède d’un côté et le seau où je faisais mes besoins de l’autre. Chaque jour j’attendais avec appréhension l’heure de l’exhibition. Ils posaient un drap noir sur ma cage et m’emmenaient sur le devant de la scène.

La lumière aveuglante, la chaleur assommante, l’odeur permanente de graillon qui me poissait la peau, tout cela n’était rien comparé aux centaines de paires (et parfois plus) d’yeux qui me regardaient avec cet air de dégoût. Un bon nombre détournaient même le regard tant je les offensais malgré moi. J’entends encore résonner dans mes oreilles leurs cris d’horreur et de surprise mêlées. Je me rappelle même avoir vu des spectateurs s’évanouir à ma vue.

Et une fois le spectacle terminé, je retournais dans les coulisses et dînais des invendus : churros froids et dégoulinants, barbes-à-papa tombées par terre, pommes d’amour difformes…

Chaque jour se répétait cette routine. Sommeil, attente, spectacle, repas, sommeil, attente, spectacle, repas, sommeil, attente, spectacle, repas, sommeil… Dans ma précédente vie je chérissais mes moments d’isolement, dans celle-ci elle me brûlait de l’intérieur. Personne à qui parler, personne pour échanger, aucun moyen d’entrer en contact avec le monde extérieur… Je pense même que le directeur avait dit aux autres habitants de la foire que j’étais dangereux pour éviter qu’ils m’approchent. J’ai commencé à apprendre à déconnecter mon cerveau pour ne pas que le manque de stimulation dont souffrait mon encéphale me transforme en loque humaine.

Puis arriva ce jour. Ce jour qui s’annonçait pourtant bien ordinaire prit une tournure tout à fait inattendue lorsque je découvris son visage au milieu de la foule informe qui me dévisageait. J’ai vu dans les yeux de cette fille barbue une lueur qui m’était inconnue. L’amour. L’être qui n’avait même jamais croisé le regard de quelqu’un le considérant comme un être humain prit cela comme un choc.

Arrivèrent alors les lettres. Des tonnes de lettres calligraphiées dans lesquelles elle s’étendait longuement sur son amour.

Je vis rapidement en elle un moyen pour moi d’échapper à cet enfer. J’ai un petit peu honte de l’avouer mais je ne trouvais à cette fille rien de particulièrement attirant. Mais elle était ma porte de sortie potentielle vers un monde meilleur. Je jouai donc le jeu. Le temps passé en sa compagnie aidant, peut-être découvrirais-je en elle une charmante amante.


Le temps passa et éroda mon amour pour lui. Plus je restais en sa compagnie plus je réalisais que ce qui m’avait attiré chez lui n’était ni sa conversation ni son sens de l’humour. Mon amour était purement physique. Avec l’évasion, tout ce qui faisait le sel de Romain est resté bloqué, prisonnier de sa cage.

Il ne s’attrista pas lorsque je lui annonçai notre séparation, une preuve de plus que notre amour n’était pas fait pour durer.


Aujourd’hui, je suis seul. Même si je n’ai jamais aimé cette fille, je lui suis redevable à vie de m’avoir libéré.

Aujourd’hui, je suis libre. Libre des fers dans lesquels on m’a enchâssé pendant tant d’années, mais aussi libre de mon corps. Je suis un homme nouveau, un homme normal.

Je me fonds dans la foule. Je ne suis plus qu’une ombre parmi les autres.


 
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   socque   
27/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ouf ! Voilà une fable très cruelle, d'une cruauté "organique" que j'apprécie. Certes, l'idée de prendre simplement à l'envers de l'habitude les notions de "monstre" et de "normal" peut paraître élémentaire, mais ici je la trouve très bien déclinée, loufoque, et avec un parfum de méchanceté réjouie qui me botte !

Une gemme bien polie, bien équilibrée, au mouvement rapide juste ce qu'il faut. Du très beau boulot, pour moi.

Ah, et une mention pour le titre, aussi : je le trouve bien dans le ton !

   Robot   
21/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Différence, indifférence, méchanceté, mensonge, tromperie, hypocrisie, tout pour faire un texte intéressant que j'ai parcouru d'une traite. Comprendre la tresse des discours des deux narrations et des deux narrateurs n'a pas été trop compliqué.
C'est cruellement bien raconté cette romance monstrueuse.

   Uranie76   
22/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'y ai trouvé en survolant la première fois un peu de "Monstres & cie" à la sauce Kafkaïenne, et même un flirt à la fin avec "Métaphysique des tubes", il n'en demeure pas moins que l'exercice, pas facile, de juxtaposer deux narrations distinctes, nous cache avec brio des surprises que m'ont révélé une seconde lecture.
Et pour cause, l'auteur quand il nous met l'amour dans une case, par un tour de passe-passe, nous trouvons à sa place la cruauté. Il en est de même de la monstruosité, de la normalité, etc. Rien n'est ce qu'il semble être.
J'admire votre aisance à écrire une nouvelle aussi dense où on y trouve plus d'une critique de la société moderne, de belles allégories, de la métaphysique même, le tout avec une légèreté qui ne nous prive pas du plaisir de lire. Il y'a tant à dire, il m'en faudra d'autres dans l'avenir.

   HELLIAN   
22/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce texte laisse en fin de lecture une étrange sensation, comme celle d'avoir fait incursion dans ce monde inversé où la monstruosité n'est pas tant dans le physique des personnages que dans leur psychologie leurs relations et leur réactions. J'ai pensé à "freaks" la monstrueuse parade" où la monstruosité est moins dans les corps que dans les esprits. J'ai également eu une pensée pour "éléphant man" de D Lynch auquel Romain m'a renvoyé. La construction de cet univers fantastique est superbe et riche d'inventions étonnante. Bravo !

   stony   
22/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,

Cette nuit, j'ai lu le premier paragraphe. J'étais enchanté par l'écriture, l'univers dans lequel vous me plongiez en si peu de mots. Mais il était tard et je me suis promis de reprendre ma lecture dès que possible.

Je n'ai pas trop tardé, ce matin, pour m'y remettre. Je dois vous avouer que je suis un peu déçu. Je trouve toujours l'écriture très bonne. La double narration ajoute encore quelque chose. J'ai été surpris par la première faute d'accord d'un participe, ou ce que je croyais tel avant de comprendre rapidement que le narrateur n'était plus le même. Pas de problème, donc, de ce côté-là, ce n'est que du bon.
Le problème, c'est que tout cela est entaché par ce qui m'apparait comme une erreur de logique que je n'ai jamais pu surmonter. D'accord, il s'agit d'un renversement de notre société. Dans la vôtre, tout le monde est "différent" et le seul être "normal" est obligé de se mutiler pour être aussi différent que les autres. Mais il ne serait "normal" qu'aux yeux du lecteur que je serais hors de votre texte. Et moi, lecteur, je me suis retrouvé dans le monde que vous décriviez (il s'agit donc ici d'un compliment à l'adresse de votre écriture !). Dans le contexte dans lequel il se trouve, cet homme est aussi différent que tous les autres, puisque tous sont différents. Selon cette même logique, je n'ai pas non plus compris en quoi la narratrice apparaitrait comme un monstre.

Voilà, impression mitigée, mais je veux saluer avant tout la qualité de l'écriture et la capacité à plonger le lecteur dans un univers.

   Marguerite   
22/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Cthulhu,

Voilà une histoire originale, qui part très fort dès le début (avec ce surprenant et accrocheur : « Je m’étais faite toute belle, j’avais mis mes plus jolis habits, mes souliers les mieux cirés, m’étais bien coiffée et avais lissé ma barbe. ») J’ai donc d’emblée bien accroché et l’alternance des passages « elle » et « lui » donnent du dynamisme à l’histoire.
Et puis il y a le tournant, un peu étrange d’ailleurs, au moment du découpage de Romain. J’ai trouvé la suite de l’histoire moins entrainante, en retrait par rapport à la première partie.

Sinon tout ça est très bien écrit, rien à redire de ce point de vue-là.
Une seule phrase m’a interrogée : « Dans ma précédente vie je chérissais mes moments d’isolement, dans celle-ci elle me brûlait de l’intérieur. »
Ne serait-ce pas plutôt : dans celle-ci ils me brûlaient de l’intérieur ?

Merci pour cette lecture étonnante.

Marguerite.

   fergas   
24/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci Cthulhu pour cet "elephant-man" à l'envers.
Le mode de narration à deux voix choisi déroute un court instant, mais on s'adapte vite.
La scène du laminage pour extraire le sujet de la cage n'est pas très ragoutante, et ajoute encore à l'irréalité du récit.
Rien de notable au niveau du langage, qui est de bonne facture.
Le regard posé sur la nature de la monstruosité supposée me rappelle fortement certains récits de SF, où le parti est pris de faire conter l'histoire par un extra-terrestre observant l'humanité avec dégoût.
Le plus triste dans cette histoire est tout de même la dissolution finale de l'amour existant entre ces deux êtres. Mais n'est-ce pas un reflet de notre civilisation actuelle, ou l'amour éternel (au moins durant une vie) devient une denrée rare?

   Coline-Dé   
25/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Au lissage de la barbe, je mordais.
Avec "je me serrai fort à la fourrure rassurante de Papa", j'étais ferrée (vous n'avez même pas besoin d'une épuisette, je saute toute seule dans votre musette !)
Voilà un texte ravageur qui prend tout à à contre pied, jusqu'à l'histoire " d'amour" et sa conclusion ( je crois que c'est ça qui m'a le plus enthousiasmée : ne pas céder à l'envie de rééquilibrer en faisant une belle moralité !) ; le tout parsemé de petits bijoux d'humour : j'ai adoré la bête à deux dos cinq jambes et six bras, la séance de rabotage et le changement d'attitude des parents qui s'ensuit : " Je présentai la nouvelle version de Romain à mes parents, ils l’adorèrent tout de suite."
La construction excellente fait passer en douceur les changements de protagonistes. Bref j'ai adoré d'un bout à l'autre !

Je vous signale juste une incohérence : Joseph Merrick ne peut pas être cité puisqu'étant un phénomène de foire pour nous, il est parfaitement normal pour les protagonistes de votre histoire !

   Asrya   
27/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Alors... par où commencer...

Oui, le titre ! Il m'a interpellé. De suite. Avant même sa parution ; dès sa présence dans la liste des nouvelles envoyées.
Je ne sais pas pourquoi mais j'ai senti comme un feeling entre moi et cet intitulé.
J'avais vraiment hâte de lire cette nouvelle et j'espérais qu'elle soit sélectionnée !

Et puis vint sa parution. Je fus quelque peu surpris à la première lecture et me suis dit qu'il valait mieux que je m'y reprenne une autre fois avant de laisser un commentaire.

Je l'ai donc relue, pour mieux en délecter l'essence.

Les Hommes sont des monstres ; pas besoin d'en inventer d'autres pour nous l'apprendre.

Toutefois cela reste une idée intéressante, bien que cela rappelle un certain dessin animé (Monstres et compagnie).

Le reproche que je pourrais évoqué, concernant cette notion, serait celui-ci :

Les monstres que vous décrivez ne paraissent pas avoir de similitudes entre eux : l'un a trois jambes, un second six paires d'yeux, un autre quatre paire de bras, un autre a la tête au niveau du buste ; en résumé, ils sont tous différents les uns des autres, du moins, ont de nombreuses différences les uns avec les autres.
De cette manière, je n'arrive pas à admettre qu'un individu, dont la physionomie ressemble à celle d'un Homme, puisse être qualifié de monstre, d'étrangeté, par rapport au reste de la population.
Pour faire un parallèle avec "Monstres et compagnie", dans le film, les monstres ont peur des petits humains, non pas pas leur différence physique, mais par la crainte d'être contaminé par eux (comme l'Homme avec les rats, ou avec les volatiles en cas de grippe aviaire...)
Il y a donc quelque chose qui me gêne quant à la notion de monstruosité de cet Homme, par rapport aux monstres de votre univers. Cela manque de crédibilité à mon sens.

Certes... ce n'est qu'un détail, un peu pointilleux.
Votre texte n'en perd pas pour autant tout son charme !

La double narration m'a laissé perplexe au début, mais finalement, elle est bien menée et plutôt captivante.

J'ai eu un peu de mal avec le passage un peu "barbare" de votre récit. C'est du fantastique/merveilleux alors admettons, l'individu ne succombe pas à ses blessures lors de l'évasion.

J'ai fortement apprécié le passage où l'on apprend que l'homme n'était en rien attiré par celle qui le délivre.
Cela suit la logique des choses selon moi et calme les bisounours. Merci.

Cependant j'ai un peu tiqué sur la fin, la conclusion, le semblant de moral abordé me déplaît fortement :

"Aujourd’hui, je suis libre. Libre des fers dans lesquels on m’a enchâssé pendant tant d’années, mais aussi libre de mon corps. Je suis un homme nouveau, un homme normal.
Je me fonds dans la foule. Je ne suis plus qu’une ombre parmi les autres."

Faut-il être normal pour être libre ? La liberté est-elle aussi chère à payer ?
Je n'espère pas.
Ce n'est pas mon avis.

Malgré mes critiques, j'ai relativement savouré votre nouvelle, vous avez réussi à me faire entrer dans votre monde, je m'y voyais.
La qualité d'écriture est indéniable, cela se lit avec beaucoup de plaisir,

Bref, Merci pour cette monstrueuse nouvelle,

Au plaisir de vous lire à nouveau,

Asrya.

   Edelweiss   
28/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Mr Cthulhu,

Je vous félicite pour votre texte et surtout votre univers paradoxal que j'affectionne tout particulièrement! La forme de votre récit est selon moi irréprochable et très agréable à lire (bien que j'avoue avoir eu un petit temps d'adaptation en ce qui concernait les passages en italique que je pensais être de Julie, mais j'imagine que c'était probablement ce qui était recherché).

Quant à l'histoire, elle est très cocasse! Une fois que l'on a compris qu'il s'agissait d'une "situation inversée" par rapport à la réalité, on a envie de voir jusqu'où portera votre créativité. On pense bien évidemment à Monstres et Compagnie, ce qui n'enlève pas pour autant du charme et de la crédibilité à votre univers (puisque c'est le vôtre de toutes pièces, et loin d'être pour enfants, d'ailleurs). Un immense bravo bien mérité!

J'ai été cependant un peu moins séduite par la fin qui semble avoir été conclue avec rapidité. Les 9/10ème de texte on pense qu'ils vivront enfin libres et heureux, et puis, en fait, non, tu n'es plus comme avant, tu ne m’intéresses plus... J'aurais davantage étoffé, selon moi, le paragraphe où elle se rend compte que ce qu'elle aimait chez lui était son apparence avant la mutilation. Une séparation qui tient en 3 lignes... Finalement, on ne connait pas vraiment le ressenti de Romain. Il pourrait être perdu dans ce monde de liberté qu'il ne connait justement pas. Sans Julie, comment se débrouillera-t-il, seul ?

Pour conclure, un texte qui m'a fait passer un très bon moment ce matin en me réveillant. Je m'apprête à lire d'autres de vos oeuvres, mon cher Cthulhu!


Edelweiss

   Soruf   
12/9/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une très belle histoire !

On plonge dans son univers sans heurt grâce à votre travail d'écriture. Et cet univers est lui-même bien peaufiné, avec la dualité normalité-monstruosité bien sûr, mais aussi l’ambiguïté du sexe chez la narratrice femme à barbe (ambiguïté qui aurait pu être plus poussée ?), et enfin tous les détails drôles dans la description des monstres.

Je n'ai pas saisi tout de suite que le texte en italique reprenait la vie de Romain, cependant, je n'ai ressenti aucune gêne et aucun besoin de relire lorsque j'ai enfin compris.

J'aime le papy, l'évasion sanglante, la chute de la nouvelle ni toute rose ni toute noire. Bref, merci pour cette lecture.

   Anonyme   
20/3/2015
Commentaire modéré


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