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Humour/Détente
scatterbrain : Les limites de la philosophie chinoise
 Publié le 02/11/18  -  6 commentaires  -  24283 caractères  -  69 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme patiente devant une médiathèque municipale. Une femme est victime d'une crise d'épilepsie. L'homme décide d'intervenir, de peur d'être poursuivi pour non-assistance à personne en danger (il vient d'obtenir son brevet de secouriste). Il forme alors une équipe de sauvetage et ça devient un gros bordel tragi-comique ingérable.


Les limites de la philosophie chinoise


1.


Je disais : « Regardez-moi, mademoiselle ».

Je disais même : « S’il vous plaît, continuez à me regarder… »

Je me montrais direct parce que la fille était vulnérable et, à vrai dire, sur le point de tomber dans le coma mais c’était l’essentiel du message que je souhaitais transmettre, en réalité, à toutes les femmes que je rencontrais à cette époque. Sophie ouvrait les yeux de temps à autre mais cela ne durait jamais assez longtemps pour que je puisse ajuster mon sourire le plus touchant. « Mademoiselle, est-ce que vous entendez ma voix ? » La trouvez-vous sensuelle ? Potentiellement radiophonique ? Ne vous transporte-t-elle pas déjà vers les états émotifs d’un siècle disparu ? J’avais mille questions à lui poser mais elle préférait convulser, plutôt que de se livrer à moi.

Je pensais : « Ne dépouillez pas la femme de son mystère. » (Friedrich Nietzsche).


Nous nous trouvions sur les marches de la médiathèque municipale. La fille, Sophie, ne m’était pas littéralement tombée dans les bras. Elle avait d’abord esquissé les pas d’une danse connue d’elle seule, puis elle avait perdu la vue. Son attitude générale avait certainement attiré l’attention de ceux qui, comme moi, fumaient là une cigarette. Encore une de ces nanas défoncées au crack, avais-je pensé, faisant montre comme toujours d’une belle ouverture d’esprit. J’étais pourtant loin d’être irréprochable.


La ville de Strasbourg m’avait en effet adressé une demi-douzaine de courriers de relance et menaçait à présent de me traquer jour et nuit jusqu’aux contrées les plus sauvages si je ne retournais pas dans les plus brefs délais un certain nombre de documents empruntés à la médiathèque deux années plus tôt (sur un coup de folie). Sachant le bâtiment climatisé et meublé d’intrigants fauteuils design, je profitai donc d’une journée caniculaire de juillet 2008 pour régulariser ma situation auprès de la culture et des arts. Il était intolérable, en effet, que je prive indéfiniment mes contemporains assoiffés de connaissance de 1064 exercices pour bien débuter aux échecs, par Stéphane Escafre, aux éditions Olibris et de Destins Yaourt, bande dessinée signée Edika chez Fluide Glacial. Inquiet de l’accueil que l’on me ferait suite à la restitution outrageusement tardive de ces pièces, je fumais une dernière cigarette sur le parvis, dans une sorte de couloir de la mort mental, quand Sophie s’était subitement trouvée mal. La pauvre avait d’abord chancelé, puis son visage s’était contracté de manière étrange, ses épaules avaient été secouées de spasmes, enfin elle avait placé ses mains tremblantes devant elle, manifestement aveuglée, craignant de percuter un mur.


Habitants d’une ville moyenne, rompus à l’indifférence, nous ignorons quel comportement adopter lorsqu’un de nos concitoyens se trouve dans une situation de détresse absolue. Tandis que Sophie expérimentait les premières manifestations de son malaise, nous étions une dizaine de badauds à l’observer du coin de l’œil, sans oser prendre part d’une manière ou d’une autre aux tribulations déroutantes de cette jeune femme qui, à y regarder de plus près, n’avait rien d’une nana défoncée au crack (je peux au moins me vanter d’être un homme capable de réajuster son jugement). Chacun attendait, il me semble, que son voisin immédiat sorte du rang et s’écrie : « Écartez-vous. Il se trouve justement que je suis l’un des plus grands spécialistes européens des affections neurologiques ! ». Mais personne ne leva le petit doigt pendant une longue minute au cours de laquelle il paraissait de plus en plus clair que Sophie courait un sérieux péril. Nous prenions le temps, sans doute, d’analyser la situation sous ses aspects les plus étranges, alors même que les mots crise d’épilepsie carabinée clignotaient un peu partout autour de la jeune femme.


Nous étions des gens sans histoire, préférant assister à une suffocation publique plutôt que de nous illustrer aux yeux d’une foule critique. Mais alors que Sophie menaçait de s’écrouler purement et simplement sur les marches de la médiathèque Olympe de Gouges, il me revint à l’esprit que j’avais passé mon brevet de secouriste deux semaines plus tôt et que je m’exposais par conséquent à des poursuites judiciaires aggravées en cas de non-assistance à personne en danger. Il devint alors clair que je savais exactement quoi faire.


2.


Sans même prendre le temps d’allumer une dernière cigarette pour me donner du courage, je me précipitai vers la victime et arrivai juste à temps pour lui faire entendre raison, avant qu’elle ne chute pour de bon et ne se fende le crâne. Je n’y allai pas par quatre chemins. J’eus même recours à l’impératif, ce qui ne m’étais pas arrivé depuis mon dernier camp scout, à Grenoble, quinze ans plus tôt : « Mademoiselle, vous n’êtes plus en état de tenir debout. Je le regrette mais c’est un fait bien établi. Laissez-moi vous aider à adopter une position moins périlleuse. Mais d’abord, quelques mots à mon sujet… » Déclinant mon identité à la victime, en toute transparence, de même que certains épisodes marquants de ma biographie, je me plaçai derrière Sophie, passai mes bras autour d’elle et l’accompagnai vers le sol aussi délicatement que possible. La ceinturant encore, je m’appuyai dos au mur et permis ainsi à Sophie de se reposer/convulser (selon les phases) contre moi. La situation demeurait embarrassante, mais au moins, je m’inscrivais dans l’action.


Vous remarquerez toujours, en de telles circonstances, qu’une fois la victime prise en charge par un inconnu, tous ceux qui étaient déjà présents sur la scène du drame, ceux qui simulaient jusqu’ici un intérêt pour leurs boucles de chaussure par exemple, se mettent soudain à regarder dans votre direction et faire valoir leurs compétences spécifiques, sans rien demander en retour, si ce n’est un rapide coup de torchon sur leur estime d’eux-mêmes. Tout ce processus est assez idiot mais cela se produit invariablement.

Sophie avait toujours les yeux fermés. Ses membres faisaient un peu ce qu’ils voulaient. Bref, elle ne se tenait pas convenablement et je craignais plus que tout autre chose qu’elle me vomisse dessus. C’est une phobie bien ancrée chez moi. Il était urgent d’entrer en contact avec cet organisme dysfonctionnel (et assez troublant) qu’était le corps de Sophie. Malgré des années de traque en milieu culturel, je n’avais pas remarqué ses jambes jusque-là. Elle n’avait pas du tout un physique de médiathèque. Bref, je vivais un grand moment de secourisme, à l’ombre pour ne rien gâcher. Quoi qu’il en soit, je pris sa main dans la mienne :

« Mademoiselle, si vous m’entendez, serrez ma main, d’accord ? »


Astucieux procédé de communication, ne trouvez-vous pas, vous qui n’êtes pas du métier et n’avez pas le diplôme ? Mais je vous garantis que c’était complètement idiot. Sophie m’entendait parfaitement et exerça sur ma main gauche une pression d’environ 65 kilos par centimètre cube, ce qui m’obligea à me départir de mon flegme et rameuter ainsi le reste du quartier : « LÂCHEZ-MOI MADEMOISELLE POUR L’AMOUR DU CHRIST !!! » hurlai-je à Sophie, même si je regrettai ces paroles la seconde suivante. « Voilà une drôle de manière de s’adresser à une jeune fille en détresse, m’interpella quelqu’un. De plus, il lui faudrait une chaise pour s’asseoir, si vous voulez mon avis ». Sophie et moi étions étendus sur le sol, au milieu des mégots et des gobelets en plastique, sa jupe était retroussée sur ses cuisses, j’étais en nage et elle bavait. Je n’avais rien demandé de tout ça. La scène ressemblait à s’y méprendre à une désastreuse tentative d’ébat amoureux sur un parking de boîte de nuit mais je n’y étais pour rien. Je faisais de mon mieux.

La femme qui ne jurait que par les chaises dans le cadre du traitement de l’épilepsie annonça être secrétaire médicale dans un cabinet d’ophtalmologie, comme si nous en avions quelque chose à foutre, Sophie et moi. À notre avis, cette expérience professionnelle d’agenda/cafetière pour le compte d’un professionnel de santé de seconde zone la qualifiait autant à ouvrir sa grande gueule, que si elle s’était écriée : « Je suis ostréicultrice ! Qu’on apporte immédiatement une chaise à cette secouée ! »


Firent également leur apparition un agent de sécurité qui sortait justement fumer un joint, un vloggeur filmant la scène avec son téléphone et une poignée de punks nihilistes, dits à chien, ayant traversé la rue depuis le centre d’accueil de jour se situant juste en face de la médiathèque. S’ajoutaient ponctuellement à cette équipe A une poignée de passants dont je n’aperçus jamais les visages mais qui lâchaient un commentaire inutile sur la situation en cours, avant de reprendre leur chemin. Sans doute confondaient-ils notre drame urbain avec les colonnes d’un quelconque forum Doctissimo.


Passant 1 : Tiens donc, mais c’est une crise d’épilepsie, ça ! Je connaissais un type qui faisait exactement la même chose. Eh bien, voyez-vous, cela ne l’a jamais empêché de gérer un magasin de sport.

Passant 2 : Ah oui, vraiment ?

Passant 1 : Mais je vous assure. Déconcertant, n’est-ce pas ? Ces épileptiques, en vérité, sont des gens tout à fait comme nous. Entre deux crises.

Passant 2 : Est-ce qu’ils avaient des chaussons de danse ?

Passant 1 : Mais écoutez, c’est bien simple, ils avaient de tout chez Haltère Ego !


3.


Une chose qu’on vous apprend lors de la formation de secouriste, parmi tant d’autres, c’est à responsabiliser les badauds afin qu’ils ne puissent mettre en péril l’action salvatrice que vous êtes occupé à mener. J’entrepris alors d’attribuer une mission spécifique à chacun des nouveaux acteurs de (feu) notre cellule de crise intimiste.

Au vigile, j’ordonnai : « Passez-moi ce joint de drogue un instant et filez comme le vent en quête d’une cuillère en bois avant que cette fille ne finisse par manger sa propre langue. Nous voulons éviter cela à tout prix ». La secrétaire médicale au physique abject avait elle aussi besoin d’instructions : « J’ai le souvenir d’un certain nombre de fauteuils design meublant ce havre de paix et de connaissance. Nous devons à tout prix éviter le sur-accident. Hâtez-vous à l’intérieur et ramenez-nous vite un mobilier d’assise. Pronto presto ». L’emploi du terme sur-accident, ma parfaite maîtrise de l’italien et mes directives éclairées firent grimper en flèche ma crédibilité de secouriste.


Au vloggeur, j’intimai : « La victime est venue avec un sac officiel de la médiathèque, n’est-ce pas ? Ce qui signifie… qu’elle souhaitait probablement restituer des documents. Essayons d’en apprendre davantage sur notre malade en passant en revue quelques-uns de ses centres d’intérêt. Jetez donc un coup d’œil à ce sac jaune ». La cigarette de cannabis du vigile me permit de faire un point plus précis sur la situation et de rassembler mes forces. L’agent de sécurité se pointa à nouveau, très essoufflé :


– Où est-ce que vous voulez que je trouve une cuillère en bois dans une médiathèque, mon vieux ? C’est impossible, même avec la meilleure volonté du monde…

– Dans ce cas, trouvez-moi un bouquin. Un livre épais comme ça, à peu près, dans lequel elle puisse mordre.


Cet échange décisif fut interrompu par l’un des punks dits à chien :


– Attendez, attendez ! Elle a qu’à mordre là-dedans, votre pote. C’est le jouet de Maître Kanter. Mon chien. Mais il est propre, quoi.


Et il me tendit un morceau de corde, très abimé, abritant sans doute le virus de la rage et de la mendicité. Détaillant l’objet avec horreur, je dis :


– Ah ! Merci infiniment. Nous mettons ça de côté, au cas où…

– Je suis content d’être dans l’équipe, sérieux. Ça compte beaucoup pour moi. Normal. Je trouve qu’on devrait être davantage solidaires. Globalement. Un petit sourire de temps en temps, du rock and roll, de l’amour et de l’entraide. Quelques produits, tu vois, tac tac, une fois de temps en temps. Voilà ce que je pense. Sérieux. Vous n’auriez pas une petite cigarette, en passant, s’il vous plaît ? Non ? Et vous, là, Monseigneur Vigile de la Médiathèque ?


Le vigile ne prit même pas la peine de répondre au nihiliste. En revanche, il me demanda :


– Dites, au fait. Est-ce que quelqu’un a appelé les secours ?


On a beau être rompu aux techniques de sauvetage, nous ne sommes que des hommes soumis à la pression d’une époque inconstante, aux enjeux flous. Il arrive donc que l’on oublie parfois une chose ou l’autre.


4.


« Vigile ! hurlai-je. Composez immédiatement le 15 sur un téléphone mobile disposant d’une autonomie suffisante et passez-moi le dispatch dès que vous les aurez en ligne. Dites-leur que la piste terroriste n’est pas écartée à ce stade de l’enquête. Qu’ils se grouillent. Bordel, mais comment ai-je pu oublier de… » Sophie eut alors un geste extraordinaire. Profitant d’un apaisement passager de ses sombres travers spasmophiles, elle leva une main devant son visage et ouvrit temporairement les yeux. Très, très beaux yeux. J’insiste. Les pupilles, cela dit, faisaient un peu ce qui leur chantait, chacune de leur côté, ce qui ne soulignait pas ce que j’appellerais l’intensité du regard. Bref, sa main devant son visage, ses beaux yeux ouverts comme une exposition éphémère, Sophie sembla vouloir nous guider vers une information fondamentale. Il me revint alors ce dicton : Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Cela dit, la philosophie chinoise connaît rapidement ses limites, à l’épreuve de la rue. En effet, Sophie pointait vaguement vers un lampadaire éteint. Et je ne savais pas du tout quoi en penser. Un des punks dits à chiens raconta qu’il s’était déjà retrouvé dans une situation similaire. Nous en étions tous tristement convaincus. La main se laissa alors tomber sur le sol, se mit à fouiller autour d’elle, et tomba sur le minuscule sac à main. La meilleure description que je puisse offrir de cet accessoire féminin serait un genre de sacoche de soirée à paillette, légèrement rétro-cool.


Euréka ! Sophie stockait probablement dans cette bourse grossière les médicaments dont elle avait besoin en cas d’urgence, et sans lesquels elle ne serait jamais sortie ! Merveille de femme. J’entrepris donc de l’aider à ouvrir la chose. Le vigile m’interrompit d’un geste brusque, bien que dénué d’agressivité, me suspectant peut-être de vouloir profiter de la situation pour me livrer au pillage, comme si je n’avais que ça à faire, bien entendu, patienter devant les médiathèques pendant un temps infini dans l’espoir de porter secours puis détrousser les victimes potentielles d’incidents neurologiques majeurs. Je fus obligé de me justifier : « Elle conserve peut-être un remède là-dedans. Il faut en avoir le cœur net. Où en êtes-vous, de votre côté, avec cet appel d’urgence ? »

Notre vigile ne s’en laissa pas compter. S’adressant à ma victime, il dit : « Madame, est-ce que vous nous autorisez à jeter un œil sur vos effets personnels afin de vous venir en aide plus efficacement ? Le tout dans le respect de la vie privée. Si vous êtes d’accord, serrez la main de ce monsieur… »


Je n’eus pas le temps de protester. Tout ce que je peux dire, c’est que mon revers au ping-pong n’a plus jamais été le même. Enfin bref, nous avions son consentement et c’était le plus important. Le seul document exploitable que le vigile fut capable d’extraire du sac à main fut un document à entête de l’hôpital civil de Strasbourg stipulant que Sophie G. (ainsi apprîmes-nous au moins son prénom) souffrait d’épilepsie chronique et avait rendez-vous sous quinzaine pour son 35e scanner offert. Quelle déception ! Merci bien, chère Sophie, mais en vérité, nous nous étions déjà bel et bien rendu compte que vous ne souffriez pas du rhume des foins !

Évidemment, nous ne trouvâmes pas le moindre comprimé.


Passant 3 : Je trouve qu’il y a une trop grande mixité sociale, dans ce quartier. À force, on s’y perd.

Passant 4 : De toute façon, on se dirige tout droit vers une guerre civile.

Passant 3 : Et puis, que lui arrive-t-il à cette fille ? Elle est défoncée au crack ou quoi ?

Passant 4 : Même leurs drogues ne me font plus rêver, Monique. On vit quand même une drôle d’époque. J’ai toujours été une idéaliste mais croyez-moi, quand ça va péter, ça va sacrément péter. Remarquez, moi je m’en fiche, hein. J’ai de la famille à Astana.


Le vigile m’agita un combiné téléphonique sous le nez. Les secours devaient se trouver au bout du fil. L’opératrice tenta de cadrer notre appel :


– Pouvez-vous me dire ce qu’il se passe exactement ?


Je pris une grande inspiration.


– Eh bien voilà. J’ai reçu de nombreux courriers de relance suite à l’emprunt de certains documents à la médiathèque Olympe de Gouges, 3 rue Kuhn, 67000 Strasbourg. Vous pouvez d’ores et déjà envoyer un véhicule sanitaire léger à cette adresse car j’ai parfois tendance à digresser quand je raconte. Bref, cela faisait des mois que j’envisageais de retourner lesdits documents mais j’ai été empêché par une vilaine entorse de la cheville. Crac, vers l’extérieur comme ça. Un mal de chien. Donc, je ne pouvais plus me déplacer et ensuite les Jeux Olympiques d’été ont commencé à la télévision et je ne pouvais plus sortir de chez moi non plus, de peur de rater une épreuve de ball-trap parce que même si c’est un sport idiot, à priori, eh bien…

– Monsieur ! On m’a parlé d’une victime.

– La victime est prise en charge. Épileptique diagnostiquée, jeune et jolie, son état est stable. Elle paraît consciente mais ne parvient pas à s’exprimer de manière articulée. Sa force est stupéfiante. Moi et mon équipe avons pris les mesures nécessaires afin qu’elle n’avale pas sa langue, ce qui me paraît être le coup classique mais arrêtez-moi si je me trompe.


Nous échangeâmes de la sorte jusqu’à ce que mon interlocutrice accepte de dépêcher un véhicule. « La piste terroriste n’est pas encore écartée », tentai-je. « Je vous demande pardon ? » s’affola l’opératrice. « Non, rien. Faites au plus vite », conclus-je.

J’avais complètement oublié de prendre le pouls de Sophie. Son poignet était fin. Son cœur battait fort, selon un rythme asynchronique. Quoi qu’il en soit, elle ne portait pas d’alliance. J’imaginais nos gosses, à table…


– Vous savez les enfants, papa et maman ne se sont pas rencontrés sur Internet hein…

– Où ça alors ? Dans la rue, comme des gitans ?

– Maman était en train d’avaler sa langue, figurez-vous !

– Chéri, je t’en prie. Ça ne les intéresse pas…

– Mais Sophie, si voyons, au contraire.

– Vous étiez quand même de beaux dégueulasses à l’époque…

– La ferme, et finissez votre poisson pané issu de la pêche éco-responsable.


5.


Le sauvetage s’enlisait un peu. Les punks dits à chien avaient organisé une quête auprès des piétons. Un peu de monnaie pour la recherche. Une clope pour faire avancer la science. L’un d’eux s’était mis à jongler avec les escarpins de la victime.

Sophie alternait les phases d’euphorie et de somnolence.


Passant 5 : Tiens ! Mon fils me fait le même truc, à la caisse !

Passant 6 : Il est peut-être épileptique ?

Passant 5 : Gaspard ? Oh non… C’est juste un petit con, parfois.

Passant 6 : Ah oui, je vois.


Ça s’enlisait pas mal.


6.


Les pompiers arrivèrent douze minutes plus tard. Je trouvai mesquin qu’ils ne se soient même pas donné la peine d’activer leur sirène. Le brigadier-chef, ou quel que soit son grade, c’est-à-dire le gros type à moustache qui était visiblement en charge des opérations, me fut immédiatement hostile. Il ne semblait pas avoir grimpé à la corde depuis Philippe Douste Blazy et j’aurais eu grand plaisir à la voir s’extraire d’un immeuble en flammes.


– Qu’êtes-vous en train de faire subir à cette femme ? demanda-t-il. Pourquoi est-elle vautrée par terre, comme une altermondialiste ? Et pourquoi, je vous prie de me le dire, a-t-elle un livre en travers de la gueule ?

– Tout est allé très vite mon commandant, répliquai-je. Nous avons dû faire au mieux, avec les moyens du bord. Moi et mon équipe avons pris en charge la victime dès les premières manifestations de ce que nous savons à présent être une crise d’épilepsie. Je précise que la victime est consciente et communique par le biais d’une délicate pression de la main.


Le sapeur 1e classe était flanqué d’un stagiaire encore mineur, à qui il ordonna de vérifier si Sophie s’était pissé dessus. Je ne m’y attendais pas non plus. Il s’agissait d’un risque que je n’avais envisagé à aucun moment. Les pompiers sont des gens hors du commun et j’encourage tout le monde à acheter leurs calendriers.


– Monsieur, si vous voulez bien vous désolidariser de la victime…


Qu’insinuaient-ils tous ? Je plaçais simplement mon corps en opposition. J’étais la dernière frontière entre Sophie et le traumatisme crânien. Rien d’équivoque. Je pratiquais un secourisme citoyen et équitable. Sophie était plus calme à présent, se situant probablement dans la phase descendante de sa crise. Enfin, elle paraissait crevée. L’adjudant-chef prit la main de Sophie dans la sienne et dit : « Madame, si vous m’entendez… »

Je jubilais !

« … clignez des yeux », ajouta-t-il.


Un point pour la moustache. Encore une fois, cette profession n’a pas volé l’estime de son public.

Tandis que « les professionnels » examinaient Sophie de long en large, établissaient un diagnostic vital d’urgence ou que sais-je, j’organisais un debrief avec mon équipe. « Vigile, vous avez été parfait du début à la fin. Votre pétard de drogue nous a permis de garder la tête froide. Vous avez fait preuve d’un grand sens de l’adaptation, de beaucoup de courage et d’une éthique exemplaire. Votre idée d’appeler les secours était une belle inspiration. » Le vigile m’adressa un geste complexe qui semblait signifier que c’était un plaisir ou qu’il souhaitait me trancher la gorge. Ce n’était pas clair. « Ami vloggeur, poursuivis-je, vous avez été mes yeux et mes oreilles. La découverte du compte Instagram de Sophie nous a été d’un grand secours. Et je serais ravi de voir votre film une fois monté. Sans oublier de m’abonner à votre chaîne YouTube. » Notre secrétaire médicale n’était pas encore revenue avec sa chaise. Sans doute était-elle tombée nez à nez avec un distributeur automatique de barres chocolatées. Mais qui sommes-nous pour juger ? « Camarades punks dits à chien, terminai-je. Vous êtes venus avec vos idéaux et votre interprétation libre de ce que j’appellerais l’hygiène élémentaire. Vous avez organisé spontanément un crowdfunding sauvage qui favorisera, je l’espère, votre processus de réinsertion. Tenez, voici le jouet de votre chien. Sophie n’en aura plus besoin à présent… »


Sophie fut emmenée dans le véhicule des pompiers, sans sirène. C’était triste. Je rentrai dans la médiathèque et fouillai mon sac à la recherche des documents si longtemps attendus. « Voici vos livres. Avec toutes mes excuses, dis-je. Faites de moi ce que vous voudrez. Je n’ai pas l’habitude de me défendre. » L’agent derrière le comptoir entra mon nom dans l’ordinateur et dit : « Vous êtes au mauvais endroit. Ces titres ont été empruntés à la médiathèque Jacques Demy, à Nantes ». Je ne me souvenais pas avoir jamais mis les pieds dans cette ville. Une nouvelle mission m’attendait donc, ailleurs… un malaise vagal, une crise d’angoisse, une chute d’escabeau, un étouffement grotesque… Je tournai les talons. Dehors, j’allumai une nouvelle cigarette, celle du devoir accompli, celle que l’on fume après l’amour. La secrétaire médicale poussa alors la porte du bâtiment et sortit à son tour. Elle traînait derrière elle, en grognant, un de ces fauteuils design. La pauvre était en nage. Sans parler de ses cheveux. Son souffle était court. Elle dit :


– Mais où sont-ils donc tous passés enfin !

– Partis, madame. Tous sains et saufs, précisai-je.


La secrétaire s’effondra alors sur le fauteuil qu’elle avait eu tant de peine à trimballer jusqu’ici. Elle sortit un Twix de sa poche, déchira l’emballage, planta ses dents et dit, comme pour se justifier, entre deux bouchées tonitruantes : « Je vous signale que je suis diabétique ».

« Au revoir madame. Portez-vous pour le mieux », la saluai-je en m’éloignant, lentement, mais sûrement, vers la médiathèque Jacques Demy, située 15 rue de l’Héronnière.

À Nantes donc.


 
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   izabouille   
15/10/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Excellent ! J'ai adoré ! C'est remarquablement bien écrit et l'histoire est drôle, ce qui ne gâche rien. Le flegme du personnage, les dialogues des passants, les punks dits à chien, la secrétaire médicale... rien à dire, tout est à la bonne place.
Cette nouvelle est-elle dans la bonne catégorie ? Réalisme/historique ne me semble pas approprié, je la classerais plutôt dans "humour/détente".
Merci pour cet excellent moment de lecture, je me suis régalée.

   plumette   
2/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quelle épopée! et quelle savoureuse expérience littéraire pour moi!

voilà un texte qui sublime une histoire d'intervention secouriste dont on imagine bien qu'elle aurait pu être racontée avec un réalisme froid et clinique, ce qui n'aurait pas pu avoir le même intérêt.

je salue ici un travail d'écriture qui nous éloigne du réel ( dialogues plus qu'improbables dans le feu de l'action!) mais qui nous régale de ses trouvailles grâce à la distance humoristique!

j'ai été un petit peu déroutée que le narrateur désigne la jeune fille par son prénom dés le départ du récit car je me suis dit qu'il ne pouvait pas le connaître à ce stade du récit.

un très bon moment de lecture!

Plumette

   in-flight   
2/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
C'est superbe !

Un petit bijoux d'humour décalé. Je ne vais pas vous citer d'exemples précis car l'ensemble du récit est traversé de cette même qualité dans la dérision.

Je me suis crue un instant dans un film de Blake Edwards avec un Peter Sellers pour guider cette narration tonitruante.

Lisez ce texte, on se marre !

   Cairote   
3/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Quel plaisir cette lecture! Par excès de zèle, j’avoue avoir lu les commentaires précédents pour essayer d’y trouver quelque chose de tant soit peu négatif, mais je n’y ai rien vu de substantiel, si ce n’est quelque étonnement que le narrateur ait pu connaitre le nom de la victime « à ce stade de la narration » ; un fait qui à mon avis se justifie par le fait que la narration (faite au passé) est postérieure à la lecture des papiers de Sophie.
J’ai ressenti un très léger agacement à l’emphase de certaines répliques, voulue bien sûr, et pour la plupart très réussie dans la drôlerie et l’inventivité, mais un peu poussée parfois. Ce qui n’est pas grand-chose devant toutes les qualités du texte. En particulier les multiples interventions/interruptions narratives (les nihilistes à chien, les vigiles, etc.), et le contexte des documents empruntés, toujours bien amenées de façon à donner beaucoup de saveur à la lecture sans jamais vraiment nous éloigner de la ligne principale.
Bravo, et à vous relire !

   veldar   
3/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour scatterbrain

Un rien longuette cette histoire mais j'ai ri. Un très bon moment de lecture. J'ai entendu la voix du narrateur, et je l'ai vu. Je pourrais presque le décrire. Humour quasi British, des personnages bien dessinés. Une scène de vie qu'il fallait savoir croquer. J'espère que Sophie a su retrouver son sauveteur, à mon avis tous les deux pourraient faire un couple haut en couleur.

   Thimul   
9/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est bon comme une bd d'Edika.
Je m'attendais à voir surgir Clark Gaybeul au milieu de tout ce beau monde.
Si je fais abstraction de cette faute à la limite du pardonnable (mais qui sommes nous pour juger à l'aube de la sixième extinction massive ?) constatée dans la partie 2 qui suppute que la belle entend son sauveur, alors qu'une étude approfondie du manuel de sémiologie neurologique nous prouve page 262 ligne 17 que pendant une crise on n'est pas plus conscient qu'un pilote automobile juste après une descente en ski, c'est vraiment très bien.
Un humour qui me parle, ce qui est un comble quand, tout comme moi, on ne lit pas à voix haute.
L'univers Fluide Glacial vous remercie pour cette aventure hors norme que constitue la restitution de livres injustement retenus dans une bibliothèque qui n'est pas la bonne si j'ai bien tout compris.


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