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Aventure/Epopée
siracolan : La bonne étoile
 Publié le 17/11/17  -  12 commentaires  -  21076 caractères  -  52 lectures    Autres textes du même auteur

Un accident de voiture sous les étoiles, une rencontre.


La bonne étoile


– Je regarde les étoiles.


C’était la vérité et la réponse à ma femme qui s’étonnait de me voir le cou tordu vers le pare-brise. Elle avait sans doute craint je ne sais quel problème de mécanique ou de décrochage de galerie. Soulagée, elle lâcha :


– Essaye d’abord de regarder la route. Si tu es perdu, je branche le GPS, ça me semble plus sûr que l’étoile du berger.

– Je ne suis pas perdu, Sandrine, j’ai fait cette route cent fois.

– Dans ce cas, arrête-toi pour pisser et admire la voûte céleste mais, s’il te plaît, ne fais pas ça en conduisant, tu n’as jamais réussi à faire deux choses à la fois !


Je ne cherchais plus à répondre. Dans son monde où la productivité et la prévisibilité règnent en maîtres, les contemplatifs n’ont jamais eu leur place. Il y a bien des lunes pourtant, elle venait souvent me rejoindre le soir sur notre terrasse et nous restions longuement enlacés sous les étoiles. Je lui montrais Cassiopée et la Grande Ourse. Ses yeux brillaient et nous attendions qu’une étoile filante complice nous donne le signal de vœux éternels échangés face à l’infini.

Comme souvent, elle n’avait pas, non plus, complètement tort. Mes coups d’œil, même furtifs, vers le ciel diminuaient ma vigilance. Je m’installais confortablement derrière les diodes lumineuses du tableau de bord et concentrais mon regard dans le halo des phares. Ils caressaient l’obscurité, ouvrant un chenal onctueux. Les enfants dormaient. Romain, le plus grand, la bouche grande ouverte et la nuque cassée en arrière, la petite Margot, pelotonnée dans son siège-auto tétait sa sucette de temps en temps. La voiture serpentait avec fluidité sur cette route d’Auvergne, minuit approchait, la maison aussi. Dans une longue ligne droite, mon esprit quitta la route.


Je me revoyais dans ce petit square où j’aime déjeuner, seul, près du cèdre. J’ai toujours été fasciné par cet arbre et ses congénères. Nul autre ne se détache dans l’espace avec autant de majesté, de puissance et de grâce. J’aime enfouir ma tête dans les creux de son écorce et enlacer son tronc, guidé par un appel souterrain, animal, une urgence. J’aime la rugosité sauvage du contact, les odeurs de sève et de bois mêlées. J’aimerais capter, par osmose, son mystère et son énergie. Ce jour-là, assis contre son tronc, je levai les yeux vers sa cime et vis les nuages bouger. Ils se déplaçaient tranquillement, poussés par une petite brise. J’avais l’impression d’être ailleurs, hors du temps, du cadre habituel devenu immobile, figé, comme le cèdre. Ce fut un moment d’une rare paix.

Je ne vis qu’une tache sombre sur la route mais tout de suite pensai à de l’huile. La voiture glissa mollement sur la gauche. Je ne m’inquiétai pas, ne freinai pas et cherchai à retrouver de l’adhérence en braquant et accélérant légèrement. J’étais à une dizaine de mètres d’un pont. La voiture répondit mais en accentuant sa glissade vers la gauche, comme entraînée dans une valse lente qui la fit tournoyer lourdement. Je lâchai le pied de l’accélérateur et pensai encore maîtriser la situation mais la valse s’accéléra et la voiture traversa le pont comme une toupie, sous les hurlements de Sandrine. J’avais le sentiment de vivre la scène au ralenti, dans une bulle isolée, dans l’œil du cyclone. À la sortie du pont, l’arrière de la voiture chassa violemment sur le bas-côté et plongea dans un ravin aimanté par le vide. Je me retournai, affolé, et croisai le regard ensommeillé de Romain où s’allumait une lueur de peur. Non, pas comme ça ! Pas maintenant ! Les mots restaient coincés dans ma gorge. J’eus le temps d’apercevoir une rivière au fond du ravin, attrapai dans un réflexe désespéré le frein à main et le tirai comme un forcené en écrasant la pédale de frein. La voiture pivota brusquement, dérapa et vint heurter une masse sombre. Dans un dernier soubresaut, elle cala et s’immobilisa. Du moins je le pensais. Je ne m’appartenais plus et sortis de la voiture en hurlant.


– Descendez !!!


J’ouvris la portière de Margot qui dodelinait de la tête et beuglai à Sandrine :


– Sors Romain de là, meeeeeeeerde !!!


Sandrine était empêtrée avec sa ceinture, hystérique. Ses cris couvraient les appels de Romain :


– Papa ! Papa !


La voiture grinça dans un long cri aigu et sinistre. Je déposai le siège de Margot sur le sol et bondis pour aller chercher mon fils, prêt à arracher le siège. Sandrine s’était libérée et me tendis Romain, en pleurs, en criant :


– Où est Margot ?!


J’eus une seconde de doute, perdu, puis fondis sur la petite. Elle hurlait dans son siège. Sandrine l’attrapa et nous remontâmes tous la pente sur quelques mètres, éclairés par les phares devenus livides. Je savais que c’était gagné mais, les nerfs à vif, continuai de crier :


– Restez là, ne bougez pas d’un poil, ne bougez pas, d’accord !!!


Sandrine me demanda les blousons des enfants. À son regard et sa voix, je compris que l’heure du règlement de compte était différée. Il fallait parer au plus pressé, comme dans une de ses cellules de crise. Je me précipitai à l’intérieur de la voiture et expulsai violemment tout ce que je trouvai, vêtements, sacs, comme si la voiture allait exploser d’une seconde à l’autre. Je claquai la portière pour étouffer le bruit exaspérant de l’alarme des phares qui s’était déclenchée dès l’arrêt du moteur. Les enfants ne pleuraient plus. Ils me fixaient, inquiets. Je devais les terroriser autant que ce qu’ils venaient de vivre.


– Je ne capte pas, me dit Sandrine, le portable à la main. Rien. Qu’est-ce qu’on fait ?


Je pris enfin le temps de souffler. La voiture semblait stabilisée. Elle pouvait tout autant dévaler le ravin, nous étions en sécurité. J’observais la masse qui avait amorti le choc. Il s’agissait de la partie racinaire d’un arbre gigantesque, déraciné. La voiture avait rebondi sur ce chablis et stoppé sa course dans une légère dépression voisine. Un miracle. Je devinais la route, accessible, une petite vingtaine de mètres plus haut. Au-delà du halo des phares, on pouvait apercevoir la pente sous la clarté des étoiles et d’une lune gibbeuse.


– On reste groupés. On remonte sur la route. OK ?

– Ce n’est pas trop raide ? s’inquiéta Sandrine.

– On va progresser, lentement. Je prends Margot, tu…

– Non ! cria Romain en se blottissant dans mes jambes.

– Ça va aller mon grand, écoute, je monte d’abord avec toi, puis je redescends chercher Margot, d’accord ?


Il n’y eu pas de difficultés. Le sol était herbeux, légèrement caillouteux, la pente moins abrupte que nous le craignions. Romain me regarda redescendre rapidement, en dérapant, et remonter, avec Margot dans les bras, Sandrine juste derrière. Je lui adressai mon premier sourire auquel il répondit rayonnant. Nous avons marché sur la chaussée pour trouver un refuge, juste à la sortie du pont, contre une paroi rocheuse. Toujours pas de réseau. Seule la lampe torche intégrée à nos téléphones nous était utile.


– Qu’est-ce qui s’est passé ? soupira Sandrine, la petite Margot blottie dans ses bras.

– Je n’ai pas compris, une flaque d’huile peut-être.

– J’ai eu peur, Papa, gémit Romain.

– J’ai eu peur aussi mon chéri, mais tout est fini, ça va aller, le rassurai-je, en le serrant dans mes bras.


Après un long moment de silence, Sandrine soupira de nouveau :


– Tu n’étais pas concentré. On aurait dû prendre l’autoroute.


J’avais redouté l’instant sans trop y croire. J’explosai :


– Putain, c’est pas vrai !!! Je roulais à 70, c’est un accident ! Un accident, tu comprends !!!


Romain frissonna et Margot se remit à pleurer. Sandrine se leva et fit quelques pas avec elle. À son retour, elle ne désarma pas :


– Toi, qui connais la route par cœur, tu crois qu’une voiture va passer ?

– C’est un raccourci. À cette heure-ci, on risque de ne pas croiser grand monde.

– Un raccourci… siffla-t-elle entre ses dents. On ne va pas rester là toute la nuit, non ? Encore heureux qu’il ne fasse pas trop froid.

– Tu as raison, j’en ai marre d’attendre. C’est un coin paumé, mais il y a peut-être des habitations isolées ? Je vais chercher de l’aide, d’accord ?


Elle acquiesça. Je réussis à convaincre Romain de rester sur place, juste quelques minutes. Il finit par me lâcher la main et je m’avançai sur la route dans la pénombre laiteuse. J’avais aussi besoin de marcher, seul. Je cherchai à refouler tout feed-back, à me concentrer sur l’objectif, sans me laisser submerger par l’émotion. Pourtant, même si je fermais mon esprit à toute réplique du séisme, un message profond y était déjà planté : celui d’un avertissement sans frais. Le tour de manège continue mais, en une seconde, tout peut basculer.

J’avais déjà parcouru quelques centaines de mètres sans détecter la moindre trace de présence humaine. Je ne devais pas trop m’éloigner des miens. Au bout de cinq à dix minutes sans résultats, je décidai, résigné, de revenir sur mes pas. C’est en me retournant que j’aperçus une lumière sur la gauche. Au loin, en retrait de la route, une lueur vacillait entre les arbres. Une habitation sans doute. Elle semblait perchée sur le versant. Je me mis à courir, vite, mais la route continuait vers la droite et semblait m’éloigner de ce fanal. Bientôt, je la perdis de vue. Je devais changer de direction, descendre le ravin, franchir la rivière. J’hésitais mais ne voulais rien lâcher et continuai de courir, comme un forcené, poussé par un élan désespéré, irrépressible. J’arrivai sur un carrefour et pris sur la gauche, de plus en plus essoufflé. Au bout de quelques secondes, la lumière réapparue. Je fus regonflé à bloc, d’autant plus que cette route providentielle semblait m’y conduire. Je dévalai une longue descente où je perdis encore la lumière de vue, traversai un nouveau pont puis entamai une montée raide que je finissais en marchant, à bout de souffle. Arrivé sur le plateau, le spectacle était éblouissant. Sous la voûte étoilée, à deux cents mètres, ce n’était pas une maison mais un hameau, ou une ferme que je découvris. La lumière venait d’une maison dont une pièce était allumée. Je me remis à courir. Il s’agissait bien d’une ferme avec des hangars modernes et de grands bâtiments de pierre. Seule cette petite maison semblait habitée. Je franchis une large entrée et me dirigeai vers elle. Je sentis une odeur d’étable, rassurante. Un aboiement rauque et fatigué m’accueillit. Je fonçai vers la maison. La pièce allumée était une chambre. Je cherchai la porte puis face à elle, sans hésiter, tambourinai avec force sur son montant. Le chien aboyait toujours mais devait être attaché. Je n’entendais rien d’autre. Je frappai de nouveau, décidé à appeler au secours. Un bruit métallique me fit tourner la tête et je vis une lumière s’allumer de l’autre côté de la cour où je n’avais pas remarqué une longère. Je traversai la cour. Une porte s’ouvrit découvrant un homme, en maillot de corps, une torche électrique à la main. Il était plus grand que moi, plus costaud. Le cœur battant, je déversai un flot de paroles :


– Bonsoir monsieur, je suis désolé de vous déranger, j’ai eu un accident de voiture, ma femme et mes deux enfants sont restés sur place, j’ai besoin d’aide !


J’avais envie de pleurer. Il me répondit, avec une pointe d’inquiétude :


– Ils sont blessés ?

– Non ! Personne n’est blessé. Ma voiture est dans un ravin. Je suis parti chercher de l’aide et je vous ai trouvé par hasard.


Il cria en tournant la tête :


– Max, ça suffit !


Puis, me regarda.


– Ne bougez pas !


Il retourna chez lui et je l’entendis parler à quelqu’un. Le chien s’était tu. Deux minutes plus tard, il réapparu habillé, botté.


– Allons les chercher.

– Merci monsieur, merci beaucoup.


J’avais dix ans.


Nous traversâmes la cour. Il me dit en passant devant l’autre maison.


– Vous pouviez frapper longtemps, ma mère est sourde comme un pot.

– En tout cas, vous la remercierez d’avoir oublié de fermer la lumière.


Il me lança un regard mi-surpris-mi-goguenard :


– C’est vrai que vous avez eu de la chance, la maison la plus proche est à deux kilomètres. Pas sûr qu’on vous aurait ouvert la porte, en plus.


Nous approchions d’une voiture garée sous un hangar. Une vieille Renault 19. Il me dit :


– C’est une voiture de paysan. Attention de ne pas vous salir !

– C’est parfait !

– Ça s’est passé où au fait ? me demanda-t-il.

– Près d’un pont, route de Clermont, à… je ne sais pas, 2 kilomètres environ.


Il réfléchit.


– Ce doit être le pont de la Verzée. Comment ça s’est passé ?


Pendant le trajet, je lui expliquais, la flaque, l’accident. Il écoutait en silence. Je parlais aussi pour chasser mon inquiétude. Je m’étais absenté bien plus que les quelques minutes promises. J’espérais que rien ne leur soit arrivé. Je reconnus le carrefour, le pont approchait. Je vis alors Sandrine, au milieu de la chaussée, battre les bras pour nous faire arrêter. Mon voisin stoppa la voiture, ouvrit la fenêtre et je pus crier à Sandrine :


– C’est moi ! Monsieur vient nous aider !


Ses yeux s’ouvrirent d’un large sourire, surpris et soulagé.


– Ah ! Merci ! je vais chercher les enfants.


L’homme se gara sur le côté et me demanda où était la voiture. Pendant que j’aidais Sandrine à installer les enfants, il sortit et regarda le fond du ravin.


– Vous devriez éteindre vos phares.


Je redescendis à la voiture. Les clefs étaient restées sur le contact. J’entendis cette fois le bruit de la rivière, en contrebas. Je frissonnai et remontai rapidement. L’homme revenait du pont, de son pas lourd.


– C’est de l’eau. Une belle ornière. J’en parlerai à la mairie.


Sur le chemin du retour, je me tournai vers la banquette arrière. Margot avait du mal à garder les yeux ouverts. Romain était blotti contre sa mère. Je lui caressai les cheveux. Sandrine me regarda avec une question dans les yeux. Je lui répondis par une moue rassurante. Arrivés à la ferme, Max nous accueillit de quelques glapissements. Une lampe extérieure accrochée au-dessus de la porte d’entrée de la longère éclairait la cour. Il entra le premier et nous le suivîmes dans un couloir qui débouchait sur une salle à manger. Une odeur de café chaud embaumait la pièce. Une femme d’une cinquantaine d’année s’avança vers nous les bras ouverts.


– Les pauvres petits ! Bonsoir, asseyez-vous, asseyez-vous. Vous souhaitez un peu de café ?

– Bonsoir madame, merci beaucoup, lui répondis-je. Ce n’est vraiment pas de refus.


L’homme était parti dans une pièce voisine. Il nous rejoignit en chaussons.


– Ils ont glissé au pont de la Verzée. Il y a une énorme flaque. La voiture est dans la combe.


La femme était déjà revenue de la cuisine avec du café. Elle demanda :


– Mais elle peut repartir ?

– Ah ça non, répondit l’homme. Pas moyen sans dépanneuse, et encore, il faudra beaucoup de câble.

– Vous habitez où, nous demanda-t-elle ?

– Clermont. Nous étions chez des amis, à côté de La Bourboule, répondis-je.

– Mais je vous embête avec mes questions, buvez, buvez, il est bien chaud et prenez des gâteaux.


La salle était grande. Une longue table de chêne, une armoire basse, des photos d’enfants sur le mur, un large fauteuil dans un coin dans lequel Romain et Margot luttaient contre le sommeil. Nous buvions en silence. Notre hôtesse s’adressa à Sandrine.


– Les petits tombent de fatigue. Je vais leur préparer un lit.


Sandrine se recula sur sa chaise, visiblement embarrassée.


– Non merci, madame, c’est très gentil mais nous n’allons pas vous déranger plus longtemps, lui dit Sandrine.


La femme la regarda avec surprise :


– Ne vous inquiétez pas pour ça. On est si peu dérangés. Avec les vêlages, mon mari ne dormait que d’un œil. Et puis, qu’est-ce que vous comptez faire ? Il est presque une heure du matin.


Sandrine me regarda et ne sut que bredouiller :


– Je ne sais pas, nous sommes si proches de chez nous.

– Madame a raison, lui dis-je, je crois que nous ne pouvons pas faire grand-chose pour l’instant.


Je sentais Sandrine contrariée mais en regardant les enfants, elle ne lutta pas, prit Margot dans ses bras et suivit la femme qui avait pris Romain par la main. L’homme me demanda avec un sourire :


– Dites, derrière le café, vous voudriez pas d’un vrai remontant ?

– Avec plaisir, je crois que j’en ai besoin.


Il se leva pour aller chercher une bouteille dans l’armoire et me versa une rasade dans la tasse encore tiède. À la première gorgée, je ne pus m’empêcher de tousser.


– Ça réchauffe, en effet !


Je regardais la tasse, ornée de grosses fleurs rouges. Elle ressemblait à celles de mon enfance, gagnées en station-service en accumulant des coupons de points. Je l’interrogeais :


– Vous êtes éleveur alors ?

– Oui.

– Vous élevez quelle race ?

– Des Aubrac.


Le nom me projeta aussitôt sur des plateaux d’altitude sauvages, parsemés de roches moutonnées et de landes à genets.


– C’est une race locale ?

– Non, mais j’avais des Charolaises avant. Avec les Aubrac, on reste en Auvergne.


Il hocha la tête la bouteille à la main. Je ne refusai pas une seconde rasade.


– Et vous, vous travaillez dans quel domaine ?


Sandrine et la femme nous rejoignirent à cet instant. Ma femme me dit dans un léger sourire :


– Ils n’ont pas demandé leur reste.

– Vous voulez une petite goutte, lui proposa l’homme.

– Non merci, je ne bois jamais d’alcool.

– Du café, alors ?

– Non merci, merci.

– Je voulais encore vous remercier de votre gentillesse, enchaînai-je. Je vous ai trouvé par miracle.

– Vous avez bien fait de bouger. Je ne sais pas si beaucoup de voiture seraient passées.


Sandrine se tortillait les doigts, je la sentais nerveuse, impatiente, empêchée de profiter de cette parenthèse aussi chaleureuse qu’inattendue. Elle dit d’une voix hésitante, en me regardant.


– Il faut qu’on trouve une solution.

– Là, maintenant ?


La femme intervint :


– Mais la solution est toute trouvée. Vous restez dormir ici. La nuit porte conseil. Demain matin, nous appellerons un ami garagiste qui vous tirera de là.


Sandrine saisit la balle au bond. Un drôle de rebond.


– Excusez-moi, mais, il ne serait pas possible de l’appeler maintenant ?


Trois paires d’yeux la regardèrent, stupéfaits. Je rompis le silence.


– Mais enfin, Sandrine, il est près d’une heure du matin.

– Je sais mais je travaille, moi, demain ! me dit-elle en fondant en larmes.


L’homme baissa la tête visiblement gêné, la femme posa une main sur l’épaule de Sandrine en lui disant doucement


– C’est le choc, c’est normal.


La douceur de la femme éteignit le feu qui s’était allumé en moi. Je me levai, un peu interdit et m’assit à ses côtés.


– Il n’y a pas d’urgence suffisante, tu le sais. La voiture n’encombre pas la route. Le garagiste ne se déplacera pas. Tu appelleras demain le bureau. C’est un cas de force majeure, tout le monde comprendra.


Sandrine continuait de pleurer en roulement de sanglots. Il me semblait qu’elle ne voulait pas les retenir, que son corps, son esprit, en avaient besoin. Je sentais rompre ses dernières amarres. Je lui passai un bras sur l’épaule et lui chuchotai les mêmes mots qu’à Romain, sur le même ton.


– Tout est fini, ça va aller.


Les sanglots s’espacèrent. Elle releva la tête.


– Excusez-moi, je suis ridicule. J’ai eu si peur.


Le ton de sa voix me fit monter les larmes aux yeux. Elle m’acheva, en ajoutant, dans un sourire timide :


– Je prendrais bien de votre goutte, si vous le permettez.


Nous sommes restés à discuter tranquillement. Ils me semblaient réellement enchantés de cette rencontre impromptue. L’homme parlait peu mais la femme avait toujours une question pour relancer la conversation et étirer ce moment buissonnier, ce bienheureux hasard. Leurs enfants étaient étudiants à Lyon et Nantes. Ils ne les voyaient qu’épisodiquement. Sous l’effet cumulé de la conversation et de l’alcool, la pression s’était dissipée et je ne pus réprimer un bâillement. La femme se leva :


– Ah, je manque à tous mes devoirs ! Je vais vous conduire à votre chambre. C’est celle de notre aînée. Elle est toujours prête, au cas où.


Elle nous précéda dans un escalier qui conduisait sur un long couloir distribuant plusieurs pièces. Elle posa son doigt sur sa bouche en ouvrant la première. Margot et Romain étaient enroulés dans un grand lit. Sandrine me sourit. La pièce suivante était notre chambre. Un lit deux places, un bureau, des étagères de livres et un grand poster de Bob Marley sur le mur.


– Les draps sont propres. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Je vous laisse fermer les volets, nous dit-elle après avoir retapé les oreillers.


Nous la remerciâmes, encore. Elle s’éclipsa en chuchotant :


– Reposez-vous bien.


Sandrine n’évoqua pas l’heure du réveil. Elle s’assit sur le lit et se déchaussa. J’ouvris la fenêtre pour fermer les volets. Le ciel était vraiment superbe. Je pris une profonde respiration et plongeai dans les étoiles. Sandrine me demanda ce que je faisais :

Je lui répondis en souriant :


– Je regarde les étoiles.


Elle se leva et s’approcha de moi. Ses yeux brillaient.


 
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   Thimul   
21/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup aimé
Une histoire qui débute par une tragédie évitée et qui aurait pu donner matière à autre chose que la simple rencontre de cette famille et de ces paysans.
Ce qui m'a vraiment plu, c'est l'épaisseur des personnages qui nous est livrée en quelques lignes. Le non-dit de la relation du héros et de son épouse mais qui est présent tout au long du récit.
Cet homme fondamentalement rêveur jusqu'à l'imprudence et cette femme qu'on devine à la limite du burn out.
Et tout à coup, ils arrivent chez des gens et commencent peut-être à comprendre où est l'essentiel et à quel point il faut profiter des instants de bonheurs et de convivialités qui nous sont offerts.
Moi, pessimiste convaincu, vous m'avez convaincu par l'optimisme de cette nouvelle. Etonnant !

   socque   
22/10/2017
 a aimé ce texte 
Pas
Eh ben voilà, rien de tel qu'un brave accident pour retrouver le sens des priorités et recoller son couple ! Ce texte ne m'a guère plu, je dois reconnaître.

D'une part à cause des personnages que je trouve caricaturaux : le narrateur la tête dans les étoiles, poète qui s'ignore, qui détient la sagesse, son épouse hystérique qui le bride, les braves paysans au contact des vraies valeurs genre "la terre ne ment pas". L'histoire, pour moi, est un perpétuel enfonçage de portes ouvertes.

Cela me gêne déjà beaucoup, mais ce qui termine de m'aliéner le texte c'est l'ériture que je trouve sans relief, appliquée mais sans jamais décoller.

La construction ne me paraît pas trop mal, avec ces quelques allers-retours entre passé et présent, mais dans l'ensemble le texte m'est apparu cruellement sans ressort. Donc je n'ai pas aimé.

   Asrya   
22/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Belle histoire.

Elle commence bien, avec ce petit intermède autour des étoiles, la concentration sur la route, l'inquiétude de la femme ; l'accident n'est pas une surprise puisque vous l'indiquez dans le résumé mais... ce n'est pas le sujet principal.
Tout le déroulé de l'événement est raconté avec précision et crédibilité, on voit assez facilement la voiture partir sur la gauche, perdre le contrôle totalement et descendre lentement dans le ravin ; le frein à main, la pédale de frein et la masse sombre, bon, un peu moins mais ça a un côté féerique (miraculeux, nuageux, première bonne étoile?).

Les réactions, les émotions juste après l'accident, c'est bien dosé, pas trop, on sent l'inquiétude et la rationalité du père ; on le sent désemparé lorsqu'il cherche de l'aide et on le sent encore plus, jeune, apprendre, comprendre la peur de sa femme et réagir lorsqu'elle souhaite appeler le garagiste en plein milieu de la nuit. Le contre coup, et la femme plus âgée qui le comprend avant le mari ; c'est bien senti.

Beaucoup de choses dans cet écrit et... tout est maîtrisé, on y croit réellement.

La fin est douce, fait écho à l'un des passages du texte, l'amour, leur relation, l'évolution, les étoiles et les yeux qui brillent.
C'est tendre, beau.

Une belle lecture, vraiment,
Un grand merci,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Louison   
25/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Antoine, Romain? un petit souci avec les prénoms, je pense.

J'ai beaucoup aimé ce texte, bien que perso, je ne serais pas redescendue dans le noir éteindre les phares, tant pis pour la batterie!

J'aime bien, en filigrane, la tension du couple qui s'apaise enfin devant ce ciel d'Auvergne étoilé, une fois que tout danger est passé.

   Mokhtar   
17/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Voilà un texte qui se laisse lire, malgré quelques apartés qui s'avèrent superflus. Mais en première lecture, l’œil vigilant accroche tout ce qui pourrait donner des indices sur la chute.
Petit détail. Il m'étonnerait que, placé contre le tronc d'un cèdre, on puisse voir la cime de l'arbre, le ciel et les nuages. On voit plutôt le dessous des branches inférieures, même si on est dans des dispositions poétiques. Mais je taquine.
L'idée du couple rajeuni et rapproché par des circonstances émotionnelles est originale. Et la chute finale se fait sur le lit conjugal. C'est mieux que dans le ravin.
J'espère toutefois que la narrateur n'a pas oublié de négocier avec le fermier la cession de sa bouteille de gnole. Ça peut toujours servir.

   vendularge   
17/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai beaucoup aimé ce texte dès la première lecture, son écriture précise, sa sensibilité très particulière. Il faut un certain talent pour que le lecteur vive cet accident sans se lasser d'une description de trop, c'est très réussi. Les personnages sont craquants, tout est à sa place; ni trop ni pas assez présent. Une belle harmonie pour moi et un moment agréable. Il y a une réelle poésie chez le narrateur, de l'amour aussi.

Un très joli travail
Merci
vendularge

   Ahnel   
17/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce n'est pas mal du tout! Le texte se laisse en effet lire, il y a une certaine tension car on s'attend à autre chose pour la chute finale (même jusqu'au dernier paragraphe, je m'attendais à un retournement de situation)! J'ai trouvé les personnages bien retranscrits et on en apprend beaucoup sur eux sans même sans rendre compte!
C'est un texte qui se lit, agréable, porté par un style auquel on doit beaucoup! On s'attend tout le long à un retournement tragique (au début on pense à un basculement de la voiture avec quelqu'un coincé dedans, ensuite on s'attend à ce que de retour, il ne trouve pas sa famille, puis on s'attend à ce que les campagnards ne soient pas gentils) et tout cela est bien géré, avec au final une fin inattendue (ce qui pourtant n'était pas gagné)!
J'ai vraiment bien aimé! :)

   silver   
18/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai vraiment bien aimé cette histoire que j'ai trouvée fort bien menée du début à la fin. Cette entrée de plein pied dans la scène et qui permet d'en apprendre long sur l'état d'esprit des personnages et le malaise qui pèse sur leur couple.
La route que le héro connait par coeur semble bien prévisible et on se dit à ce moment-là que ce couple n'ira sûrement plus très loin...
J'ai particulièrement apprécié cette idée d'une force supérieure bienveillante, la fameuse "bonne étoile", inscrite en filigrane derrière la scène...cet accident, perçu par le héro comme un "avertissement sans frais", l'accumulation de "hasards" ou de "chances" (la flaque inattendue sur la route,la lumière qu'on a oublié d'éteindre, la chambre toujours prête...) mais tout cela de façon subtile et contrebalancée par le côté très ordinaire de ce couple de paysan qui, sans cela, aurait presque pu apparaître comme des anges...
J'aime beaucoup aussi la fin ouverte sur une note optimiste sans être mièvre.

Au plaisir de vous lire encore

   hersen   
18/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
En fait, ce que j'ai le plus aimé dans cette histoire est mon attente toujours déçue : j'attendais du gore avec l'accident, j'attendais un gros pataquès avec la mère et les enfants disparus quand le père revient de la ferme, j'attendais des paysans trucideurs, enfin bref, je me montais mon film toute seule comme une grande.
mais rien de tout cela ! une histoire que l'on pourrait dire banale. Et c'est à mon avis son point fort : une écriture au service de portraits bien peints.
je suis un peu mitigée sur la fin, le différend du couple disparaît sous le ciel étoilé après toutes ces émotions. Je les aurais bien vus décider de se séparer à l'amiable, reconnaissants chacun d'avoir la vie sauve et de continuer leur vie indépendamment l'un de l'autre puisque ça n'avait pas l'air de gazer fort ensemble. Et je ne crois pas du tout que ce genre d'épreuve puisse rabibocher.

Merci de cette lecture
hersen

   Pistache   
18/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Une lecture douce pour un récit apaisé. Pas d'ambition démesurée ni excès de doutes: juste une nouvelle qui fait du bien, avec de belles alternances de rythme. Dans cette histoire qui s'achève à la ferme, on côtoie une sensibilité, parfois un peu de coquetterie vite oubliée, de la sincérité, beaucoup de réconfort.

   Marite   
19/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai terminé la lecture de cette nouvelle avec un grand sourire : enfin, tout est en ordre ... Nous devinons, sans peine, la personnalité intérieure des deux acteurs principaux c'est-à-dire le narrateur et son épouse Sandrine. En suivant leurs réactions, nous voyons une jeune femme très inquiète et prompte à la critique envers son compagnon qui, lui, a trouvé un équilibre intérieur certain face aux imprévus que peut réserver la vie. L'accueil simple et chaleureux du couple les accueillant en pleine nuit est bien décrit. Finalement, peut-être que cet épisode servira à rétablir la confiance de Sandrine envers le père de ses enfants. L'écriture est simple, naturelle et efficace. Elle porte l'histoire et se fait oublier pour que nous puissions partager cette "aventure" avec les personnages.

   Jean-Claude   
30/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Siracolan.

J'ai été embarqué et, s'il y a des défauts, je ne les ai pas vus.
C'est fluide, ça se lit bien.

Seule la fin ma laisse perplexe.
Tout d'abord, sans changer l'esprit, j'aurais arrêté avant "Elle se leva et s’approcha de moi. Ses yeux brillaient." (L'attitude de Sandrine n'est pas claire pour moi ici et l'arrêt sur "Je regarde les étoiles." aurait été plus percutant).
Néanmoins, même dans ce cas, je reste un peu sur ma faim, une "boucle" trop simple.

Au plaisir de vous (re)lire.


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