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Sentimental/Romanesque
vb : Deux sœurs [Sélection GL]
 Publié le 30/07/18  -  10 commentaires  -  7202 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Deux sœurs, les mêmes, presque ; et un intrus, aussi.


Deux sœurs [Sélection GL]


Jour de printemps. Le matin. L’air est frais. Après-midi, il fera bon. Les pneus crissent sur le gravier. Peter Gabriel, Solsbury Hill. Je coupe le moteur. La radio s’éteint. C’est une belle cour. Louise a bien choisi. L’auberge a deux grands porches vitrés, une terrasse. J’aurais choisi la même. Comme toujours. Les enfants jouent entre les bancs, les parasols. Mes neveux ont grandi. Finalement, oui : je me réjouis.


La famille est à l’intérieur, déjà à table. Louise me lance un grand sourire, fait mine de se lever. Je me penche pour l’embrasser :


— Maman est là ?


Maman est là, assise à table à côté de son nouveau, enfin je suppose. Elle se dresse et le présente :


— Bonjour Sophie ! Tu connais François ?


Il se penche par-dessus le carafon. Lui faire la bise ? Je lui tends la main. Un vieux beau. Barbe courte, poivre et sel. L’œil vif.


— Enchanté.

— Enchantée.


Louise aussi le déteste. Je le sens. Comme moi, elle sourit. Comme maman. Maman qui a compris, qui le savait d’avance.


Vite la conversation roule. Hélène, la sœur de maman, parle vacances. Yves, son mari, aussi. Ils ont été chercher mamie et papy qui trônent côte à côte à la place du président. Je participe ; mais mes yeux, réguliers, reviennent vers François. Il me regarde ; par moments, il me scrute, toujours en souriant. Il se lance :


— Vous avez un atelier près de Saint-Brieuc ?

— Oui.


Je me sers un verre de vin.


— Catherine m’a montré une de vos œuvres. Je suis très impressionné. C’est très beau.

— Merci.


Je le regarde droit dans les yeux. Ses dents sont un peu jaunes ; son teint, tanné ; ses pommettes, très marquées ; quand il sourit, de toutes ses rides, son regard brille.


— Elle est très fière de vous.

— C’est ma mère.


Je me penche un peu vers lui, enrobe des deux mains la courbe du verre rond. Je sais qu’il voit ma nudité, la transparence du chemisier.


— Vous vous intéressez à la céramique ? – Mon ton se fait mordant. Je dois faire attention.

— Non.


Là, c’est moi qu’il désarçonne. Je recule, m’appuie au dossier en bois courbé, porte le verre à mes lèvres, le regarde de sous les cils. Comment danse-t-il le tango ? Laisse-t-il ma mère faire son numéro ? Je tente un sourire entendu. Reprendre le dessus. Silence. Ses yeux me transpercent de part en part.


Louise intervient :


— François est un grand voyageur.

— Le genre sac à dos ?

— Quand j’étais jeune…

— Vous vous sentez vieux ?

— Et vous ?

— Non.


Ça coince ! Silence. Pourquoi ne regarde-t-il que moi ? Louise n’est-elle pas pile identique ? Le vin est fort, un peu terreux. Je m’adresse à Louise :


— Belle auberge ! Tu es déjà venue ici ?


Je détourne le regard ; lui, pas.


— Non, des amis m’ont conseillée…


Louise continue, mais ça ne m’atteint pas. Elle sait que j’ai fermé boutique, que je ne l’entends plus. Est-ce que ce type lui a déjà fait le coup ? Et ma mère qui ne dit rien, qui le laisse faire, qui ne dit rien, qui soi-disant s’intéresse aux vacances sportives de son beau-frère.


Depuis nos douze ans, Louise et moi ne portons plus les mêmes vêtements. Mes cheveux sont courts ; les siens, longs. Cependant on ne s’y trompe pas : nous sommes les mêmes. La même franchise, le même sarcasme, au coin des lèvres. Ce petit nez retroussé qui en dit long. Pourquoi ne regarde-t-il que moi ? Parce que je suis célibataire ? Ne sait-il pas que Louise n’est pas très regardante en matière de fidélité ? Maman lui a tout dit : ça se lit dans ses yeux.


— Vous n’êtes pas très causant : vous ne voudriez pas nous conter vos voyages ?

— Ça vous intéresse ?


Ma petite moue signifie oui. Alors il parle de Bali, de Sumatra, de Singapour. Louise et moi l’écoutons avec une attention flatteuse, papillonnant des cils, synchrones. Cela ne le trouble pas ; son récit progresse : le voici en Amazonie, dans des bateaux poisseux, bourrés de hamacs balançant en cadence. Est-il allé partout ? Ses mains épaisses au dos velu restent posées sur la nappe.


Louise relate les voyages de nos vingt ans en Italie, en Espagne. Les anecdotes me font sourire : des bagages oubliés à la gare, un garçon séduisant parti sans laisser d’adresse. Le vin est bon. Je me détends. Louise aussi. Maman nous jette un coup d’œil : son inquiétude s’est dissipée, presque.


Pourtant, moi, intérieurement, je bous. Je sais que pour Louise c’est dito. Plus il m’est sympathique, plus je l’exècre, plus je m’exècre, plus je la hais. Je pense à papa, lorsqu’il embrassait maman et que Louise prenait une jambe et moi l’autre, lorsqu’il voulait placer un mot à table et que nous jouions à l’interrompre, lorsque, plus tard, nous imitions les orgasmes de maman dans la chambre voisine – juste pour rire.


Une envie d’homicide monte en moi. Ma bouche s’emplit de salive et ce n’est pas à cause des plats que le personnel très poli de l’auberge nous présente. Je n’ai pas faim. Je touche le poisson du bout de la fourchette. Petite fille, je déchiquetais le poisson en bouillie. Les arêtes émergeaient du beurre blanc. Aujourd’hui, même si je sens son regard posé sur moi, je ne me gêne pas : je mets la sole en charpie.


*


Elle me semblait de bonne humeur, Sophie, quand elle sortit de la Clio. Elle fredonnait un air joyeux. Elle eut même un mot gentil pour Léa, ma cadette ; mais quand elle s’assit en face de François je compris que ça allait barder. Je ne sais pas pourquoi, mais je voyais bien qu’elle ne pouvait pas le sentir. Enfin bon, ce n’est pas vrai : je sais pourquoi. C’est ma sœur, ma sœur jumelle ; et, elle et moi, c’est la symbiose. Enfin sauf qu’elle, elle n’a pas vraiment grandi. Quand elle jouait avec la pointe de son couteau, je la revoyais petite, à table, faire la même chose et je sentais bien qu’elle revivait notre enfance, ces jeux où nous roulions dans la poussière, où nous nous mordions à pleines dents. J’essayais de meubler la conversation, d’entraîner François sur des sujets badins ; mais il reportait toujours son regard sur le visage de ma sœur ; et moi aussi je ne pouvais m’empêcher de la scruter, comme on ne peut détacher les yeux d’un piège qui se referme, d’une bombe prête à détoner. J’avais le sentiment que maman le faisait exprès de se détourner, de ne parler qu’avec Yves et Hélène. Je n’ai rien pu faire. Je l’ai vue glisser le couteau très aigu dans le sac à main puis se dresser d’un bond, se diriger vers les toilettes. François m’a empêchée de la suivre, m’a demandé si elle était toujours comme ça, à ne parler que par phrases courtes, que par mots secs. Il m’a fait l’effet d’un homme ivre, oui, c’est ce que j’ai pensé à ce moment-là. Je n’ai réalisé que plus tard la raison pour laquelle elle revint des lavabos par la cour de gravier devant l’auberge, tout sourire, l’air victorieuse. Quand Léa vint nous dire en bondissant que les quatre pneus de la Clio étaient à plat, tout le monde sortit pour voir ; maman et moi, nous savions, évidemment. Comme le garagiste de garde tardait et que Sophie prétendit un rendez-vous urgent en ville, François lui proposa de la conduire à la gare. Elle me raconta l’avoir emmené dans un hôtel de passe et l’avoir plaqué là, nu comme un ver, comme un con. On ne le revit plus.


 
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   plumette   
3/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime bien l'écriture nerveuse de cette nouvelle. Phrases courtes, détails distillés au long de ce récit à deux voix.

ce qui m'a un peu gênée, c'est l'abondance des personnages , ou plutôt tous ces prénoms de gens dont on ne saura pas vraiment qui ils sont.
il y a Louise et Sophie, et la mère et François. les autres ne sont là que pour l'ambiance "réunion de famille".

C'est une nouvelle qui dégage une atmosphère de tension, c'est bien rendu. Sophie est une fille étrange, sûrement névrosée, qui ne supporte pas que sa mère change d'amant, et qui manipule.

Que ce soit Louise, la jumelle qui raconte le denouement est assez habile.

Un texte que je trouve original!

Plumette

   Anonyme   
30/7/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je n'ai pas apprécié cette nouvelle.
Le style a quelque chose d'assez fatigant à lire: la succession de phrases courtes au début ne m'a pas permis de plonger dans l'histoire. C'était plutôt une sorte de stroboscope un peu pénible en fait.
Le reste est plus fluide et c'est agréable à lire.
Le fond me laisse de marbre parce que j'avais imaginé une fin un peu semblable. Ca manque d'originalité je trouve.
J'aurai aimé un développement plus fin des relations entre ces sœurs, montrer la complicité autrement. Là c'est un peu abrupt. Dommage.

Bref, même si je reconnais des qualités d'écriture je n'aime pas trop.

Edit: ma note est un peu sévère, je la remonte.

   Jean-Claude   
30/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

Une impression dé déjà vu. Me tromperais-je ?

Au début, certaines séquences narratives de style haché m'ont gêné mais l'explication est venue dans le gros paragraphe final. Alors, finalement, ça va bien.

Je trouve que, même s'il y a deux sœurs, le titre devrait centrer sur Sophie.

J'ai du mal à définir ce qu'il me manque, mais j'ai un problème avec la crédibilité de l'histoire. Il faudrait peut-être un peu plus de longueur.

Au plaisir de vous (re)lire.

   SQUEEN   
5/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'aime bien la première partie, avec Sophie en narratrice. La seconde me semble moins fluide avec beaucoup d'explications peut-être pas toutes indispensables. J'aime bien la chute, mais malgré les informations données j'aurais voulu comprendre un tout petit peu plus ce qui avait amené Sophie à réagir comme ça. Très mitigée dans mon ressenti. Je pense que ce texte pourrait gagné à être enrichi par un historique familial. Merci pour cette lecture. SQUEEN

J'ai beaucoup aimé: "Louise aussi le déteste."

   Donaldo75   
30/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour vb,

Il y a de la matière dans cette histoire.

Je ne suis pas convaincu par tout, malheureusement:
* La relation entre les deux sœurs, censée être le phare narratif de cette courte nouvelle, n'est pas réellement mise en avant. Pourtant, elle est citée, et à plusieurs reprises, mais en vain. Louise semble servir de contrepoint voire d'excuse, presque un artifice narratif.
* Par contre, le personnage de Sophie est intéressant, comme une psychanalyse menée en direct dans la tête de la patiente, suivie par un observateur neuronal capable de cartographier et de mettre en images les sentiments et frustrations de cette fille traumatisée. La chute va dans ce sens, même si elle est un peu abrupte et ne laisse pas de place à Louise.

C'est bien écrit.
Les dialogues sont réussis.

   Tailme   
30/7/2018
 a aimé ce texte 
Pas
Le rythme haché de votre écriture ne me convient pas vraiment. J'ai l'impression de devoir courir après votre plume. Sinon, pas de lourdeur dans le style.

L'histoire ne m'a pas emballé. Il y a quand même une sacrée partie laissée au hasard dans le plan de la protagoniste, non ?
Enfin bon, je ne me suis pas intéressé à ces personnages donc la chute n'a eu sur moi aucun effet.
La tension sexuelle est palpable et carrément dérangeante. Chose à laquelle je ne suis pas du tout amateur.
Dommage

Bonne continuation.

   toc-art   
13/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

j'ai bien aimé la première partie, je trouve le portrait de la narratrice réussi, même si l'écriture exagère un peu dans le saccadé pour reproduire les pensées sautillantes et agressives de la jeune femme alors que ça ne me semble pas nécessaire. Mais c'est un détail, la scène est vivante et réussie.

Mais quelle idée d'accoler une seconde partie aussi différente ? Par le temps choisi déjà. Cette narration au passé simple, très académique, qui relègue la première partie dans un passé très lointain qui surprend. Ensuite, mais je reconnais bien là votre obsession que tout soit expliqué, tant comme auteur que comme lecteur, quel besoin de vouloir tellement mettre en perspective le point de vue de Sophie ? Comme si vous pensiez le lecteur incapable de se faire sa propre idée sur son comportement et que vous vouliez lui imposer votre vision du personnage. Jusqu'à son phrasé que vous vous sentez obligé d'expliquer. Vraiment, je trouve ça dommage.

Surtout que malgré tout, vous la dédouanez en confirmant quand même que ce soupirant n'est qu'un satyre. Personnellement, je n'en peux plus de ce courant actuel qui fait de chaque homme un obsédé sexuel. Surtout que là, je ne trouve pas le truc vraiment crédible, le mec voit sa belle-fille pour la première fois, il est a priori avec la mère depuis déjà quelque temps, Sophie lui lacère ses pneus et hop, ni une ni deux, ils foncent ensuite à l'hôtel et il saute sur la jeune femme ! Ma foi, pourquoi pas… sauf que j'ai surtout envie de vous demander : mais pourquoi ???

Votre histoire aurait été à mon sens aussi forte, voire plus, si vous aviez laissé planer le doute sur le comportement du beau-père potentiel, mais pour cela, il aurait fallu accepter de laisser une place à l'ambiguïté, ce que vous ne semblez pas prêt à faire. Je vous y encourage pourtant. C'est souvent là que se niche le plus intéressant de la psychologie des personnages (et des humains que nous sommes aussi…)

Bonne continuation

   macaron   
31/7/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Pas vraiment convaincu par le portrait de Sophie. Je comprends que la place du père n'est pas à prendre dans ce qu'elle a gardé de "petite fille", mais le jusqu'au boutisme d'une personnalité borderline me paraît exagéré. J'ai relu la deuxième partie, je n'ai pas saisi du premier coup le changement de narrateur.

   vb   
1/8/2018
Pour en savoir plus: suivez ce lien

   solo974   
13/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour vb.
J'aime bien votre nouvelle.
Les dialogues rendent la scène très vivante, ce qui constitue bien sûr un plus selon moi.
Le dernier paragraphe m'a beaucoup plu : l'atmosphère est glaçante et l'on comprend mieux le drame qui se joue.
Effectivement, le nombre de personnages mis en scène nuit un peu à l'unité de votre texte : le titre en annonçait deux et j'aurais aimé - personnellement - que la psychologie de vos "deux sœurs" soit davantage développée.
Mais ce n'est là que mon point de vue !
Bien à vous et au plaisir.


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