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Policier/Noir/Thriller
vis9vies : Les œufs couis
 Publié le 11/02/19  -  17 commentaires  -  10713 caractères  -  202 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme, qui ne croit plus en grand-chose, revient aux sources. Sources sombres, sources de lumière, il ne fait pas la différence.


Les œufs couis


Je n’imaginais pas ma vie si noire. Une vie normale, ni meilleure ni pire qu’une autre.

Si ce n’est la couleur des mots pour la dépeindre.


Je suis d’une ferme.

Je suis né d’une ferme. J’ai grandi d’une ferme. J’ai sucé son terreau afin de survivre.

Une ferme…

Un microcosme d’animaux domestiques et d’humains sauvages. Un creuset où se lient la perversité et la foi, une soupe de brutalité et d’angélisme, une violence douceâtre, apaisante sur la rudesse de la terre et les affres du climat.

Je débarquai parmi forêts étiques et collines pelées, coincées par deux fleuves voyageurs dont je ne savais rien, un trou perdu dans un temps égaré entre deux âges de l’Histoire, un lieu isolé et revêche au centre d’un pays gonflé d’énergie : le cœur d’un monde.

Mes premiers pas foulèrent la terre battue d’une cour minérale et l’herbe drue qui poussait autour des bouses de vaches. Je courus derrière les porcs et les poules, jouai dans la paille et grimpai aux arbres, puis gagnai à pied, à travers champs, l’école communale.

Je continuai mes études dans des pensionnats catholiques où j’appris à mentir, voler, découvrir et caresser des corps nubiles, braver et enfreindre les lois, où j’admis l’injustice et l’inexistence du dieu qu’on me vantait. Je compris aussi qu’il était possible de refuser de renoncer et que cela nourrissait une force farouche.

Ensuite, je me perdis loin des repères qui s’enfuyaient plus vite que mon adolescence.

Par nécessité, je squattai la ville. Pour travailler, comme tout le monde. Gagner de l’argent, comme tout le monde. Je suivais la direction montrée du doigt, comme tout le monde. J’avais craché mes idéaux, mais continuais de rêver sans en parler à quiconque. Je n’aimais pas la ville : trop de pressions, trop agressive. Semaines et week-ends, je travaillais beaucoup, lisais beaucoup, pratiquais des sports et sortais peu, palpais de l’argent qui s’évaporait dans mes poches trouées.

La ferme m’a rattrapé comme la corde s’enroule autour du cou d’un pendu. Sans prévenir, elle a tiré, et j’ai suivi.

Je me retrouvai entre un père que je connaissais mal, une mère que je ne voulais plus connaître et une terre étrangère. J’apprivoisai peu à peu cette dernière. Elle devint mon foyer, ma patrie, celle pour laquelle j’allais me battre. Je recouvrai rapidement le bonheur d’être sur un tracteur, de retourner la terre, de brasser les récoltes. Les moutons avaient remplacé vaches et porcs. Le travail manuel apportait plus de satisfactions qu’un travail intellectuel. J’habitais un havre champêtre. Que la nature et moi.

Il y eut beaucoup d’incompréhensions de part et d’autre. Nous y mîmes chacun du nôtre et le soleil continua sa course sans nous brûler. J’aimais l’effort et, comme un enfant, croyais que l’or germait dans la sueur. Chaque printemps était une poussée de sève, chaque automne un ressort qu’on laissait se détendre. Les cycles s’embrayaient sur un rythme immuable qui ne pouvait s’empêcher de digresser et faire en sorte qu’aucune année ne ressemble à la précédente. Je ne traversais qu’un regain perpétuel. Je ne recommençais pas : je tentais à nouveau.

Je travaillai avec mon père. Je pris ce qu’il voulut bien me donner et inventai le reste. J’appris à l’estimer. Ce fut réciproque. Avec ma mère, je maintenais une certaine distance. Nous n’avions jamais réussi à nous comprendre et j’avais cessé de le désirer. J’avais été un enfant inapprivoisé, j’étais devenu un adulte trop déconcertant pour ses conventions. Je reconnaissais ne pas lui avoir facilité la tâche, étant de la pire engeance qui soit, de celle qu’on ne sait dresser. Or j’avais oublié les pires saloperies qu’elle m’avait faites, comme ce matin où, à bout, elle avait serré ses mains autour de ma gorge pour m’extirper de ses soucis. Ces mains qui m’avaient langé, qui m’avaient donné à manger, qui m’avaient réconforté, ses mains, elle leur avait commandé de me tuer. Trop jeune pour me défendre, je ne m’en étais sorti que par l’un de ces réflexes dont j’ai toujours eu le secret et qui m’ont aidé dans bien des circonstances. Elle m’avait fait jurer de n’en parler à personne, et j’avais oublié. J’avais vraiment oublié. Ces souvenirs ne sont remontés que plusieurs années après sa mort. Un enfant a la vie dans le sang et, pour survivre, il est capable d’oublier l’horreur. Je me méfiais de ma mère, mais avais oblitéré une racine essentielle.

Je fréquentai moins de monde et cela m’alla très bien. J’appris plus sur les hommes en ne les côtoyant pas qu’en vivant parmi eux. Prendre le temps d’analyser permet de comprendre les subtilités des rouages relationnels. Et ce n’était pas joli à démasquer. Lors d’une discussion, la mère d’un agriculteur, femme digne et cultivée ayant donné naissance à un notaire et à un pharmacien, surprise de ma volonté de revenir à la terre, me demanda : « Vous ne trouvez pas que la terre, c’est sale ? » Je ne sus que répondre. Une telle idée ne m’était jamais venue. Dans les livres, cette question n’était jamais posée. Quel genre de machette avait tranché entre les liens sociaux et les mentalités pour que cette réflexion émerge d’une jungle de remugles ? La terre n’est pas sale. La terre est la Terre. Elle est constituée de merde, de sang, de foutre, de pus, de décomposition, de mort et de morts, mais elle promet la vie, l’entretient, la soutient et conduit celle-ci à la mort pour redonner vie. Où est la saleté dans ce cycle ? Par quel tour de passe-passe les idoles avaient-elles évolué au point d’en arriver à souiller une déesse ?

Proche de la nature, celle-ci m’ouvrit à de nouveaux pouvoirs. M’appuyant sur des souvenirs d’enfance, revoyant l’un de nos voisins faire une démonstration, je pris l’habitude d’interroger un pendule pour retrouver les objets perdus et une baguette pour repérer l’eau et les canalisations. Par hasard, je découvris la capacité de repousser les orages et, avec les animaux, je me laissai aller à l’empathie, une forme de communication ni verbale ni gestuelle, où les besoins primaires s’exprimaient. Je ressentais dans ma chair leur soif, leur faim, leur douleur, leur désarroi, leur désir de s’abriter. En retour, je leur donnais à boire, à manger, les soignais et leur transmettais ma vision d’un bien-être. Ils m’accordaient leur pleine confiance, se dirigeaient vers l’endroit suggéré, se laissaient attraper au milieu du pré, facilitaient les interactions, ce qu’ils n’auraient peut-être pas dû faire.

Toutefois, il y avait une leçon de Dame Nature que je refusai d’apprendre, et le ciel m’est témoin qu’elle n’a cessé de me la représenter tant et tant qu’elle m’a eu – presque – à l’usure. Toute mort vécue était un échec, une preuve de mon incompétence. Je fis de l’acharnement thérapeutique sur les moutons, les chiens, les chats. J’en étais conscient, mais ne pouvais agir autrement. Tant qu’il y a d’la vie, y a d’l’espoir. Et tant qu’il y avait un souffle de vie, j’essayais de le maintenir, indécrottable optimiste quant aux résiliences. Je tentai d’aider en pratiquant un magnétisme sauvage. Quand je tenais les animaux contre moi, ils s’apaisaient, mais dès que je leur insufflais de l’énergie, je les tuais.

Je finis par comprendre que je possédais un don maudit : l’art de tuer sans toucher ni utiliser d’arme. Avec le temps, j’acceptai de ne pouvoir guérir ni sauver. J’acceptai par la même raison ce don qui abrégeait les souffrances et apaisait les derniers instants. Durant quelques secondes, je me transformais en médium pour canaliser une énergie tirée du ciel et, en moins de deux heures, l’animal enveloppé de cette puissance mourait. Rien de plus facile, rien de plus simple, et cela marchait à tous les coups.

Un jour, chez ma mère, se déclara ce qu’on appelle pudiquement « une longue maladie ». Un bouton qui très vite mangea tout ce qui se trouvait autour. Un truc galopant. À Villejuif, on lui annonça qu’elle n’en avait plus que pour trois mois et que de toute façon elle avait bien l’âge de mourir. Elle tint presque un an au bout duquel l’accueillit un coma artificiel, le corps médical ne sachant plus gérer la douleur. Mon père lui rendait visite tous les jours. J’assurais seul les travaux de la ferme. Le médecin avait promis une fin rapide, et je pensai que le coma n’était que l’affaire de quelques jours. Il dura. Une semaine. Deux semaines. Un soir, je décidai d’accompagner mon père et me rendis compte que ma mère crevait de faim. Son corps criait la famine, tant que je l’entendais hurler sans avoir à approcher du lit. Je ne pus rester. L’euthanasie pratiquée consistait tout simplement à affamer l’organisme sans laisser la possibilité au patient de se défendre. En torture sur du long terme, il devait être difficile de trouver plus raffiné.

J’eus du mal à digérer ce que j’avais encaissé. J’en parlai à mon père qui refusa de m’écouter. Je pris ma décision dans les jours qui suivirent. J’accompagnai à nouveau mon père et lui demandai de me laisser seul dans la chambre. Je n’en avais pas pour longtemps. Je n’en eus pas pour longtemps. Je le fis sans état d’âme, calmement, détendu, comme j’en avais pris l’habitude. Nous étions à une heure de route de la ville. À peine rentrés, l’hôpital téléphonait.

Je n’eus pas de remords. Aucun regret. J’avais fait ce que je devais faire et, après avoir entendu trop de désirs de mort, jugeais que mon acte ne répondait qu’à une attente fondée. La société ne me donnait pas le droit d’utiliser ce don, mais j’avais décidé de passer outre. Les hommes s’étaient déconnectés des réalités, ils pensaient plier la nature à leurs desiderata, croyaient leurs lois plus nobles que les énergies de Gaïa, je savais qu’il n’en était rien.

Bien plus tard, il m’apparut que j’avais tué ma mère, elle qui avait un jour tenté de me supprimer. Ce n’était pas de la légitime défense, et je n’ai pas non plus pensé que c’était un juste retour des choses. J’ai gardé cette conviction d’avoir plus œuvré pour la vie que pour la mort.

Entre deux fumerolles timides, je balance un à un les œufs couis sur le tas de fumier gelé. J’entends un ploc sec lorsqu’ils éclatent en une puanteur soufreuse qui se répand dans l’air froid et pur d’un matin d’hiver. L’odeur âcre d’une souffrance ne me dérange plus : j’ai pris l’habitude de dresser des barrières autour de mon pré carré. Libre et esclave d’une vie qui m’a moulé dans un décor singulier.

Je ne pense pas. Ce vide rassurant me charme. J’ai soulevé le voile et me suis glissé de l’autre côté. Je garde mon regard ouvert et curieux, mais mes yeux ne s’étonnent plus. Les lois de la relativité se sont appliquées à l’Importance. Après tout, les œufs couis ne sont que des œufs stériles couvés trop longtemps, pourris sous une envie de bien faire…


 
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   Neojamin   
14/1/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Je ne sais que dire... des passages qui m'ont plu, qui m'ont emporté, d'autres qui m'ont lassé, perdu. J'ai le sentiment qu'il y a plusieurs textes qui se mélangent, une histoire de retour à la ferme mêlée, un peu maladroitement je trouve, à un don unique le tout autour d'une histoire de famille dure et implacable.

De belles tournures, j'ai apprécié le début, un style agréable à lire, une image de trop, peut-être "La ferme m’a rattrapé comme la corde s’enroule autour du cou d’un pendu. Sans prévenir, elle a tiré, et j’ai suivi." Avis très personnel, j'aime la simplicité qui décore le début de ce texte.

La tentative de la mère m'a paru maladroitement amené, comme ça, d'un coup, je l'aurais plus vu tout au début ou juste à la fin, quand l'auteur en reparle. Mais là, en plein milieu, ça m'a fait bizarre.
J'ai eu aussi du mal avec la manière dont a été amené le côté un peu surnaturel... c'est assez brusque, je pense qu'il serait plus crédible en le distillant tout au long du texte.
J'aime beaucoup la chute.

Je ne suis pas vraiment en position pour donner des conseils, mais ce texte me donne envie de tout réorganiser pour le rendre plus fluide et cohérent, un peu plus linéaire et lisible. C'était intéressant dans tous les cas et j'aurais plaisir à relire une autre version si jamais...

   Corto   
19/1/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Voici un beau texte, bien construit et émouvant. De multiples formules originales en rendent la lecture pleine de surprises.
"Je suis né d’une ferme. J’ai grandi d’une ferme. J’ai sucé son terreau afin de survivre" est comme l'ouverture de l'horizon qui nous est proposé.
"Je continuai mes études dans des pensionnats catholiques où j’appris à mentir, voler.../ où j’admis l’injustice et l’inexistence du dieu qu’on me vantait" nous précise le personnage.
Après avoir vécu et travaillé en ville "La ferme m’a rattrapé comme la corde s’enroule autour du cou d’un pendu. Sans prévenir, elle a tiré, et j’ai suivi." L'aventure se noue sérieusement. Le mode de vie change du tout au tout: "Je fréquentai moins de monde et cela m’alla très bien".
Puis vient la complicité retrouvée avec le père mais certainement pas avec la mère avec qui il a un lourd passé conflictuel "Je reconnaissais ne pas lui avoir facilité la tâche, étant de la pire engeance qui soit, de celle qu’on ne sait dresser".
Avec les animaux il entretient une étonnante relation fusionnelle:"Je ressentais dans ma chair leur soif, leur faim, leur douleur, leur désarroi, leur désir de s’abriter."
Après un nouveau développement vient la maladie finale de la mère auprès de qui il va jouer un rôle décisif et pourtant "J’ai gardé cette conviction d’avoir plus œuvré pour la vie que pour la mort."
Un texte d'une rare profondeur, n'hésitant pas à aborder les thèmes les plus délicats, sur la vie, la mort, la relation aux parents et à la terre. Le tout sans pathos mais avec talent pour dérouler une action pleine de rebondissements.
Bravo.

   Donaldo75   
11/2/2019
Bonjour vis9vies,

L'incipit aurait du m'alerter. Je n'en ai pas tenu compte. Pour cette raison, mon appréciation est déformée, elle retranscrit ce que j'aurais voulu lire et non ce que tu as écrit. Je ne mettrai donc pas d'évaluation.

Le début est intéressant, il pose bien le décor. Le problème, c'est qu'il ne cesse de poser le décor et ce jusqu'à ce que la mère du narrateur rentre à l'hôpital. Le fil narratif est long, très long, sans réel ressort dramatique. En gros, il n'y a pas vraiment d'histoire. La mort de la mère est expédiée, le coup des oeufs couis essaie de donner le change pour revenir dans l'ambiance de la très longue introduction. Bref, je n'ai en aucun cas trouvé mon compte mais comme je le disais en introduction, c'est ma vision de l'histoire que j'aurais aimé lire qui s'exprime en filigrane dans ce commentaire.

Une autre fois.

Donaldo

   plumette   
11/2/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour vis9vies

ce texte me laisse un peu sur ma faim. Le début est très prometteur. l'écriture m'a happée.j'ai beaucoup aimé cette entrée en matière, cette manière de rendre le personnage familier à son lecteur, de lui faire sentir à la fois d'où il vient et qui il est.

Mais J'attendais quelque chose,une intrigue, une histoire qui n'est pas venue. On a cet homme, son retour à la terre, sa complicité avec le père, sa méfiance à l'égard de la mère avec la révélation des racines de cette méfiance qui justifieraient le geste final du narrateur: à savoir l'utilisation d'un don qu'il réservait jusque là aux animaux. Etait-il nécessaire de donner à la mère des intentions meurtrières pour boucler la boucle? je ne le crois pas. Le geste de "délivrance" du fils peut être totalement déconnecté de ce passé me semble-t-il et du coup ce passif mère/fils me semble artificiel!

je répète que j'ai bien aimé cette écriture, elle a une force, elle véhicule de belles images, ouvre un univers singulier, typé.

A vous relire sûrement


Plumette

   Cat   
11/2/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Vis9vies,

La morale de cette histoire m'échappe, s'il y a morale – mais ce que j'ai compris, c'est que le narrateur donne la mort par amour, par empathie, même envers sa mère qui a tenté de l'étrangler lorsqu'il était petit, et non pas par vengeance.

J'ai pris un vrai plaisir à ma lecture. C'est enlevé et foisonnant, et émouvant aussi. L'écriture est d'une belle qualité et ce "je suis d'une ferme" plein de promesses m'a accaparée dès l'entame. Les phrases s'enchaînent en tricotant une histoire qui tient en haleine. C'est cette histoire tout l'intérêt de la nouvelle.

Les réflexions qui émaillent le récit sont d'une grande justesse. J'ai particulièrement apprécié celle sur l'éducation catho– savoureuse en tous points tant elle est réaliste et bien observée, et celle sur notre Terre insultée par des esprits aux remugles décadents. Ah, ce délicieux "(...) femme digne et cultivée ayant donné naissance à un notaire et à un pharmacien (...)" qui en dit long..

Bravo et merci pour le partage
Il me tarde de vous/te relire.


Cat

EDIT : je rajouterais à mon commentaire cette impression, comme quoi si le narrateur ne sait pas sauver ni guérir, mais seulement faire mourir, c'est à cause du recul qu'il a sur le cru des choses de la vie et puis aussi, un peu, peut-être à cause de sa mère qui l'a mis au monde et tenté tout de même de le tuer... (je ne sais pas si je me fais comprendre ?)

   chVlu   
11/2/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Une plongée en quelques mots dans une vie que j'ai connue et/ou reconnue. Une écriture qui a sa patine bien à elle, qui n'a pas lâché le lecteur conquis que je suis. Des phrases efficaces en peu mots dessinent des tableaux riches de paysages, sentiments et tourments.
Des trouvailles dans les images, je ne citerais ici que les deux qui sont restées le plus en mémoire à l'issue de la lecture :
"La ferme m’a rattrapé comme la corde s’enroule autour du cou d’un pendu"
"Les lois de la relativité se sont appliquées à l’Importance."
mais le texte en renferme d'autres !
Une multiplicité de sujets abordés :
De la chronique d'une vie à la ferme dont on part et à laquelle on revient comme un papillon à la lumière en passant par une description juste de ces rapports intergénérationnels taiseux des hommes et femmes de la terre, ou encore les questionnements sur l'art du rebouteux, pour aller à la réflexion sur l'euthanasie.

Tout sonne juste et trouve une place "naturelle" dans l'histoire qui déroule son fil.

Cette foison de sujets dans une nouvelle aurait pu facilement rendre le gâteau trop riche et sans saveur (trop de ...tue la ...) ou indigeste.
Il n'en fut rien j'ai tout savouré avec délice.
Jusqu'à la phrase finale qui avec panache reste dans le monde paysan; parle du trop qui tue le bien!
Je reste avec le sentiment surprenant que le narrateur était une narratrice, je suis souvent revenu en arrière chercher si j'avais mal lu quand je n’avais pas le "e" final que je croyais trouver. Mais non tout indique bien que le narrateur est un homme.
Une deuxième lecture n'a pas corrigé cette sensation, pourquoi ? mystère et boule de gomme...
Merci pour ce moment de lecture qui m'a replongé dans un monde que j'aime et que j'ai aimé retrouver là!

   FrenchKiss   
11/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Vis9vies

Première remarque : à quoi sert l’exergue ?

J’ai été saisi par le ton des premières phrases. Je me suis dit, tiens, ça commence comme un roman noir américain, à la manière de Donald Ray Pollock dans son « Diable tout le temps ». Un style direct, beaucoup de formules cinglantes : « Je travaillai avec mon père. Je pris ce qu’il voulut bien me donner et inventai le reste. » (au passage, l’imparfait de travailler conviendrait mieux que le passé simple, non ?).
Le style garde assez bien cette vigueur, malgré quelques circonvolutions trop explicatives à mon goût, dont l’esprit d’une nouvelle n’a pas forcément besoin. Cette vigueur est aussi parfois ralentie par la surabondance d’épithètes qui me semblent inutiles. Exemple cette phrase :
« Entre deux fumerolles timides, je balance un à un les œufs couis sur le tas de fumier gelé. J’entends un ploc sec lorsqu’ils éclatent en une puanteur soufreuse qui se répand dans l’air froid et pur d’un matin d’hiver. »
Vous êtes le bienvenu en section Poésie classique :) Je trouve qu’en supprimant tous ces épithètes la phrase décuple sa force, mais bon, c’est sans doute ma préférence pour le style allégé du roman noir à l’américaine.

Par contre, j’ai été fortement déçu par l’apparition du paranormal, en tout cas cette impression que veut laisser l’auteur : « Par hasard, je découvris la capacité de repousser les orages ». Si ce n’est pas du paranormal, pourquoi ne pas préciser qu’il s’agit d’un simple canon anti-grêle… Et puis l’empathie avec les animaux, « je leur transmettais ma vision d’un bien-être » etc…, tout ça me paraissait déjà too much, avant même d’attraper le pompon :
« Durant quelques secondes, je me transformais en médium pour canaliser une énergie tirée du ciel et, en moins de deux heures, l’animal enveloppé de cette puissance mourait. Rien de plus facile, rien de plus simple, et cela marchait à tous les coups. »
On comprend à la fin la commodité d’un tel pouvoir.

Je ne sais pas si c’est crédible ou pas, mais surtout je ne vois pas l’intérêt d’être passé par là. Pour moi, quel est le nœud de cette histoire ? C’est le matricide. Cette euthanasie à distance, « reportée » d’une heure dans sa découverte par les médecins à l’hôpital, ne semble avoir été inventée que pour innocenter le fils de son acte. Ça me semble juste une facilité narrative, ici le fantastique, comme jadis le Deus ex machina des tragédies grecques. Donc là, je peux dire que j’ai lâché prise, car je suis sorti d’un univers réaliste de roman noir pour basculer dans un récit hallucinatoire et fantasmagorique, épithètes qui me font fuir.
J’aurais préféré un fils fort comme un turc, capable de tuer un bœuf en lui tordant le cou, et sa mère en lui caressant les cervicales. Que sa mère meure lors d’une de ses visites à l’hôpital ne l’aurait pas davantage désigné comme le coupable et ne changeait rien à la trame générale du récit. Je fais confiance à l’auteur pour ça.

D’autre part, puisque selon le fils, « ce n’était pas de la légitime défense, et je n’ai pas non plus pensé que c’était un juste retour des choses. J’ai gardé cette conviction d’avoir plus œuvré pour la vie que pour la mort. » pourquoi avoir évoqué la tentative de meurtre de sa mère ? D’une manière générale je n’aime pas les appâts, les intrigues secondaires qui ne servent pas la principale, surtout dans une courte nouvelle.

Pour conclure, la qualité globale du style et de la narration m’ont fait aller au bout sans problème, mais les clés de l’intrigue ne m’ont pas du tout convaincu.
Je note tout de même car il m’est déjà arrivé de payer pour des auteurs moins bons que vous :)

FrenchKiss
Les deux pieds sur terre

   izabouille   
11/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je ne connaissais pas ce terme "couis", c'est une découverte intéressante, comme votre nouvelle dont la forme et le style m'ont emportée. C'est fort plaisant à lire.
Je n'ai pas compris l'exergue par contre...
Pour ce qui est du fond, il y a un côté un peu fouillis, désordonné. Je pense que cette histoire pourrait faire un très bon roman car il y a énormément de choses racontées en peu de mots et c'est assez déstabilisant. C'est le résumé d'une vie qui mériterait, selon moi, d'être racontée plus longuement.
J'ai bien aimé votre façon de décrire les lieux, votre vision de la terre :
"La terre n’est pas sale. La terre est la Terre. Elle est constituée de merde, de sang, de foutre, de pus, de décomposition, de mort et de morts, mais elle promet la vie, l’entretient, la soutient et conduit celle-ci à la mort pour redonner vie. Où est la saleté dans ce cycle ? Par quel tour de passe-passe les idoles avaient-elles évolué au point d’en arriver à souiller une déesse ?"
Bravo pour votre style, j'ai adoré.

Iza

   senglar   
11/2/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour vis9vies,
à chat chat et demi ?

Je ne peux m'empêcher de penser à Duras : "Sublime ! Forcément sublime !" mais ça n'est pas du Duras, Duras est dépouillée ; ici l'on a tout, y compris les vomissures, avec parfois des fioritures - clins d'yeux incongrus - Un tel texte ne peut inclure quelque note de culture ni d'humour, déplacées. Il est brut et il fascine, il n'y faut pas au grand jamais - allez donc voir du côté d'Hemingway - de second degré. J'en sors stupéfait, écoeuré et ébloui... et je me dis ce charcuteur charcutant... ne peut-il charcuter davantage ? D'habitude on tue le père, quant à tuer la mère faut-il être dénaturé ! C'est le meurtre suprême pour un garçon...
vie9vies
Mais peut-être êtes-vous une fille ?...
Auquel cas je vous donnerais l'absolution.


D'une percutance rare. Je ne suis pas sûr que l'antihéros soit heureux avec Gaïa, la bouse y est trop vaste, océans de caca bovin.

Pauvres bovins que l'on accuse de trop péter... et ici de trop chier.

Vais ouvrir une cagnotte pour les défendre comme on a fait pour Dettinger et puis aussi pour Sala :)


Bravo vie9vies, l'Egyptien(ne).


Senglar

   Pepito   
11/2/2019
Hello 9, t'auras mis le temps. ^^

Forme : tu vas pas me croire, j'ai rien trouvé à gratter. Si c'est pas un compliment ça.;=)

Fond : j'avais plus gardé en tête une appréciation de ce texte, qu'un réel souvenir. Je l'ai relu avec un œil neuf (sans jeu de mot ;=) et beaucoup de plaisir.
Le passage sur la torture d'une mort par la faim m'a paru nouveau. En fait, je l'ai apprécié à sa plus juste valeur, car en cours de route je l'ai vécu et plusieurs fois. (en fait, une mort par la soif). Cette façon de faire est une ignominie. Accorder la délivrance est un soulagement, je comprends très bien le narrateur.

Tu savais le bien que je pensais de ce texte et bien il m'a paru aujourd'hui meilleur encore. Une putaingue de bonne nouvelle ! ^^

Pepito

PS : je te ferais pas le coup de te mettre une note, sinon Stony va râler. Mouhahahahahahaha !

   maguju   
12/2/2019
Beaucoup d’aisance dans l’expression, notamment lorsque vous posez le décor au début et lorsque vous décrivez vos rapports fusionnels avec la nature et les animaux.
Beaucoup de justesse quand vous parlez de l’enfance ou de l’adolescence. Certaines phrases m’ont particulièrement touchée :
« J’avais craché mes idéaux, mais continuais de rêver sans en parler à quiconque » ou encore
« Un enfant a la vie dans le sang et, pour survivre, il est capable d’oublier l’horreur »
Un texte fort, amer, qui, au final, m’a mise presque mal à l’aise… qui en tout cas ne laisse pas indifférent.

   STEPHANIE90   
12/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

un texte étonnant, sur l'amour de la terre où l'on est né et où l'on a été construit, sur l'amour pour cette mère contre qui, il y a un antécédent refoulé et qui explique des confrontations régulières et une certaine distance.

"La ferme m’a rattrapé comme la corde s’enroule autour du cou d’un pendu. Sans prévenir, elle a tiré, et j’ai suivi."
Comment peut'on dire plus joliment la toute puissance de la terre natale ?

J' ai retenu la volonté de cette homme de prendre partie pour une fin de vie digne, par la "mort accompagnée".

Ce fût une belle lecture, merci,

StéphaNIe

   stony   
17/2/2019
Très au-dessus du lot.

C’est l’exemple parfait de ce qu’est pour moi la littérature. Vous pourriez raconter n’importe quoi pourvu que ce soit votre plume qui le raconte. Ceci se remarque en particulier au début, lors de la mise en place, qui bien souvent est sacrifiée dans sa forme pour ne garder qu’une somme d’informations nécessaires au décor et au récit, alors que la littérature doit être partout, dans ce qui est déjà et, surtout, dans ce qui n’est pas encore, puisque c’est votre plume qui le fait naître.

Construction narrative impeccable.

J’ai lu le com de FrenchKiss et j’aprouve ce qu’il a écrit au sujet d’une amélioration possible de style lorsqu’il cite la phrase « Entre deux fumeroles timides […] ». Mais je dois vous dire aussi que, dans le cours de ma première lecture, je ne m’en étais pas aperçu, preuve que ce ne serait que la dernière étape pour rendre remarquable ce qui est déjà excellent.

Je ne m’attarde pas sur le fond. C’est la forme qui m’a séduit.


PS : je ne vois pas d’inconvénient à ce que Pepito invente une note supérieure à Passionnément+ ;)

   Amelie   
21/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai relu ce texte et je reste avec mon plaisir, inchangé : Il est remarquablement écrit à mes yeux. Premier plaisir. Mais au-delà, il associe des thèmes graves, sérieux en tout cas. La terre, la mère, l'une accueille, l'autre pas. Le début signe le sujet : "Je suis d'une ferme. Je suis né d'une ferme".
Sauf que c'est un problème, d'être né d'une femme, au fond. De celle-ci en tout cas.
Ce don à-propos aboutit presque à une question philosophique dont le récit ne donne aucune réponse. Le narrateur a ceci d'attirant qu'il raconte. Comme un être de la terre raconterait une saison. Ce n'est pas, sur le fond, un texte facile mais il est très riche. Et encore une fois, fort bien écrit.

   alvinabec   
2/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour 9,
Longtemps je me suis tenue à l'écart de cet excellent texte, faute à ce titre dont, à dire le vrai, on peut penser qu'il est une sorte de galéjade sauce pépitesque, une de plus me direz-vous et vous avez raison.
Ce qui d'emblée prend le lecteur ici c'est le style narratif 'comme la corde s'enroule autour...' pour servir un don (ou contre pouvoir) aussi bien de terroir que de terreur.
C'est bien foutu, économe, singulier, efficace même si les dernières lignes tricotent sur une crête philologue.
A vous lire...

   5minutesdecalme   
15/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Hello 9

ton texte à la fois dur et lyrique m'a beaucoup plu, j'imagine le narrateur en Simone Signoret au masculin. J'ai été un peu désarçonnée par le passage du réalisme un peu froid au fantastique un peu plus dans l'émotion, et finalement cela permet au personnage de transiter vers une paix avec lui-même et ses racines.

   Cairote   
14/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un beau texte, au style original et prenant, des réflexions atypiques, parfois profondes.
Mais j’ai peiné à y voir un fil conducteur, un thème ; si ce n’est peut-être (?) le désir, ou le choix, du désabusement (ou d’un refus de juger, d’analyser ?). C’est du moins ce que je conclus du résumé et du dernier paragraphe.
L’utilisation des dons paranormaux du narrateur pour abréger les souffrances de sa mère est une belle idée, mais sa relation me paraît détonner un peu dans le récit, ou plutôt ne pas s’y insérer naturellement. Peut-être aurait-il fallu plus de détails sur sa relation avec elle, en particulier sur cette tentative d’étranglement ?
Mais somme toute, j’ai beaucoup aimé.
À vous relire


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