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Poésie en prose
Myndie : Paysan de Paris
 Publié le 23/06/26  -  7 commentaires  -  1990 caractères  -  107 lectures    Autres textes du même auteur

Dans l'ombre d'Aragon.


Paysan de Paris



Ma douce rêverie vague sur le béton. Promeneur solitaire, paysan égaré, je m'attarde près d'une fontaine, à l'ombre d'un platane. D'une gueule en laiton jaillit une eau limpide qui offre ses frissons aux vertiges arides d'un Paname en sueur.
Au passage Sainte-Anne, je devine un regard, curieuse sensation. Quels yeux gloutons m'épient à travers l'œilleton d’un vieux mur lézardé, fendu par une barbacane ?
Au grand théâtre de la rue, les destins se flétrissent et le crève-la-faim s'accroche au mirage d'un banquet salvateur. Tanné par les fièvres lourdes, le trottoir n’a rien de la douceur toscane ; quand les saisons ruissellent, emboivent et ruinent les futons des âmes errantes, le macadam est sans clémence.

Notre-Dame. Clair-obscur du parvis où dansait autrefois une gitane, robe virevoltant au son du mirliton. De la pénombre s'exhale, comme un dernier râle, un souffle effiloché par le temps, le souvenir d'un vireton cruel et d'un bossu meurtri sous la voûte gothique.

Grand écart permanent entre le luxe tapageur d'une vitrine Vuitton et le lustre intellectuel des Deux Magots. Saint-Germain m'initie à ses subtils arcanes. Bouillonnement bohème et fauché d'après-guerre, microcosme effervescent : j'imagine Boris en jazzman passionné. Dans la moiteur d'un sous-sol enfumé, Juliette étire sa voix en demi-tons et distille sa sensualité à fleur de micro.
Au détour des pavés, la scène offre un décor de carton-pâte. L'illusion d'une volupté qui passe, une rime au bonheur : une jolie môme se pavane. Instant suspendu, son pull qui la dénude pourrait bien escher le micheton.

La Seine se pommelle sous les nuages. Alors c'est le signal, les vannes s'ouvrent en grand. Vestiges adorés que jamais rien n'effane, je sanglote à rebours, spectateur nostalgique de toutes vos chroniques. Un ciel désabusé se reflète et tremble sur le ponton.
Souvenirs veloutés, il ne reste de vous qu'une douce et persistante tristesse…


 
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   Passant75   
3/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Mettre ses pas dans les pas d’Aragon pour déambuler dans Paris permet de marier la mémoire littéraire à la mémoire musicale de la capitale. On croise ainsi Victor Hugo, Boris Vian, Juliette Gréco ou encore Léo Ferré.

Sur la forme, j’ignore si l’auteur cherche à retrouver le souvenir d’une Anne qui l’aurait marqué, mais la sonorité de ce prénom se retrouve dans tant de mots que j’ai du mal à croire que ce ne serait pas volontaire. On passe de « l’ombre d’un platane » à « Paname », au « passage Sainte-Anne » , à une « barbacane », « tanné par les fièvres » sans oublier « la douceur toscane », voire « une gitane », des « subtils arcanes », « Boris en jazzman », « une jolie môme (qui) se pavane » et enfin « les vannes s’ouvrent en grand », mais « jamais rien n’effane ». Et peut-être en ai-je oubliées d’autres !

Bravo, je me suis laissé bercé par cette fluidité musicale. Ce texte est une évocation poignante et techniquement très réussie de la nostalgie parisienne. J’ai vraiment apprécié ma lecture ... à voix haute.

   rendu   
23/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Une jolie promenade nostalgique dans Paris qui a sûrement bien changé depuis Aragon et les autres.
La Seine se pommelle sous les nuages est une magnifique image. L'auteur ou trice semble regretter ce temps d'une époque révolue.
Belle balade dans la grande cité.

   Polza   
23/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Trois rimes se distinguent tout au long de ce poème. Les rimes en « ton » pour rappeler Aragon ou son ami Breton (ami/rival) peut-être, les rimes en « ame » et les rimes en « ane »…

« une eau limpide qui offre ses frissons aux vertiges arides d’un Paname en sueur. »


Ton poème s’inscrit, on ne peut plus dans l’actualité, dans l’actuelle canicule qui touche Paname et la France en général…

« Au passage Sainte-Anne, »

J’imagine que le passage Sainte-Anne n’a pas été choisi au hasard, proche de la rue Sainte-Anne, célèbre pour avoir attiré divers artistes homosexuels, je ne sais pas si Aragon fréquentait ce quartier et ce passage en particulier, mais ce qui est sûr c’est qu’il aimait les passages…

Du passage Saint-Anne, le narrateur nous emmène du côté de Notre-Dame, sur les traces de la Esmeralda et de Quasimodo…

Puis arrive Saint-Germain où le luxe côtoie le bohème ou l’inverse. Je ne l’ai pas précisé jusqu’ici, mais j’ai remarqué l’emploi subtil de mots en résonances, comme « lustre » et « luxe » par exemple…

On y rencontre Boris Vian, indissociable à ce quartier ! (https://youtu.be/mJ3lJzI30Wk?si=7drDyotcAzxsKA18)

Juliette Gréco également (je comprends mieux le lien de ce matin), je note au passage (Sainte-Anne) l’excellent « à fleur de micro » issu de l’expression « à fleur de peau »…

« son pull qui la dénude pourrait bien escher le micheton. »

J’ai bien aimé ce passage aux accents de titi parisien…

« je sanglote à rebours, spectateur nostalgique de toutes vos chroniques. Un ciel désabusé se reflète et tremble sur le ponton.
Souvenirs veloutés, il ne reste de vous qu’une douce et persistante tristesse… »

Le narrateur fait sûrement allusion aux chroniques d’Aragon et lui rend un dernier et vibrant hommage, rempli de nostalgie, dans l’ombre d’Aragon…

   LeChevalier   
23/6/2026
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aboutie
et
aime bien
Il y a beaucoup de temps (mais vraiment beaucoup !) on appelait cela « prose ornée » : difficile de ne pas apercevoir ces rimes en -ton et -ane qui reviennent sans cesse. En plus, le texte est découpé, par la syntaxe, en petit morceau qui me rappelle des hémistiches d'alexandrin (à vérifier : c'est une intuition que je n'ai pas soumis à l'épreuve du comptage). L'effet d'ensemble est amusant, plutôt agréable, même si je regrette que la recherche de rimes ait amené le mot « micheton ».

Le fond est profondément français : célébration de cette capitale construite avec la sueur de tout un pays, et pas des plus petits ! Merci de ne pas avoir inclu la Tour Eiffel, mais on doit admettre qu'il y a bien des éléments de carte postale : Notre-Dame, la Seine, Saint-Germain... Etait-il possible de faire autrement ? Je doute. La faute n'est pas à l'auteur mais à la ville (rire).

« Vestiges adorés » : expression très bien trouvé et qui résume, presque, cet univers, sur lequel des parisiens authentiques sauront mieux se prononcer qu'un pronvicial comme moi !...

Je laisse ici une suggestion de lecture, oeuvre de Théophile Gautier : c'est le poème « Réponse à une invitation à dîner », facile à trouver en ligne, dont le premier vers dit « Garnier, grand maître du fronton ». Celui-là, même Polza ne l'avait ! :)

   marcolev   
23/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Myndie,

Cette prose poétique à une très belle musicalité avec de nombreuses assonances.
Elle décrit Paris comme un théâtre humain ou s'entrelacent la mémoire et le passé.
Les nombreuses références culturelles et historiques qui traversent le texte lui donnent vie.
Le texte nous fait cheminer dans la capitale sans jamais tomber dans le cliché.

Merci pour cette "ballade" poétique

   BlaseSaintLuc   
24/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Quel délice, quelle volupté ! On a ici une romancière pur jus d'encre de Chine !
Mais diable, tout a fondu ! Le Paris d'après-guerre, de Saint-Germain, de Juliette, de Boris, de Jacques, tout fout le camp : un carton de pâte molle, « Émilie in Paris », de la poudre de riz aux yeux des merlans frits que nous sommes !

c'était mieux avant (parce-que nous étions jeunes !)

Résistons encore un peu , avec de tel mots,avec une si belle écriture , vous êtes bien partis pour tenir encore un peu !

   Cyrill   
25/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Myndie.
Mon impression – et et qu’est-ce qu’elle est bonne ! – : celle d’une déambulation dans un Paris à la fois concret et fantasmé. Tant pour moi lecteur que pour le locuteur, que j’ai suivi discrètement, captant les nuages flottant de ses réflexions. J’y ai vu de la mélancolie Modianesque, le surréalisme d’Aragon et la saveur argotique d’un Léo Ferré. Entendu la musicalité d’un phrasé truffé d’assonances et d’allitérations, son rythme pondéré, tout en intériorité, comme en écho au jazz de Boris Vian. Tous ces illustres, artistes et personnages, ressuscités pour le plaisir doux-amer de remonter le temps. Perso, j’y ajouterais volontiers une Jeanne Moreau sur Miles Davis dans ‘Ascenseur pour l’échafaud’, que m’évoquent ces « âmes errantes » sur le macadam (est) sans clémence », bien qu’il s’agisse ici de bien autre chose.
Les lieux réels servent de points d'ancrage à une rêverie qui glisse constamment vers le souvenir, le mythe ou la littérature. Ces évocations structurent la pensée, érudite sans être pesante et sans transformer le texte en catalogue de références pour dépliant touristique. La nostalgie est omniprésente, plus littéraire que vécue, mais non moins prégnante. Les passages sur Saint-Germain, Boris, Juliette, Notre-Dame, relèvent d’une mémoire culturelle collective transformée en expérience personnelle.
En point d’orgue de la nostalgie, comme un adieu au passé et à l’illusion, vient le dernier paragraphe avec son « ciel désabusé », ce « sanglot(e) à rebours », sa « douce et persistante tristesse ». Très beau !
Merci Myndie pour cette prose légère, subtile et élégante, poétique et intelligente.


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