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Sentimental/Romanesque
widjet : Cinq crêpes
 Publié le 08/06/22  -  6 commentaires  -  19955 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

« On ne devrait jamais se quitter quand on s'aime. »
(François Andrieux – Extrait de : Le rêve du mari)


Cinq crêpes


La petite horloge murale Disney indique sept heures treize. C’est drôle, on dirait qu’elle a rétréci elle aussi. Bâillement. J’ouvre le frigo pour sortir le saladier que je pose sur le plan de travail. Le contact de mes doigts avec le froid du récipient me réveille un peu plus. Du tiroir coulissant, je prends la Tefal que je mets sur la plaque électrique puis je passe un rapide coup d’éponge sur la table avant de poser un set dessus. Bâillement. Je sors une assiette plate, un couteau, une fourchette, une petite cuillère et un verre Duralex. Ah, le fameux verre Duralex ! un des objets mythiques des années 70 qui a passionné des générations de mioches à la cantine entre les carottes râpées et le bœuf-purée. Un rescapé celui-là. Je regarde le fond du verre qui n’atteindra jamais sa majorité : 17. Presque six fois l’âge de Nathan. Je pose l’attirail sur la table propre avec les couverts au garde-à-vous comme des petits soldats.

Dehors, le ciel est nuageux et un voile de brouillard donne un aspect fantomatique à la ville de Gennevilliers. Une dizaine de voitures en file indienne klaxonnent derrière un camion d’éboueurs arrêté en plein milieu et qui, visiblement, n’en a rien à foutre. En voyant le joyeux bordel causé par les hommes en vert, je ne peux réprimer un sourire fatigué.

Je retourne prendre du lait au réfrigérateur. Je me saisis au passage du gros bol tacheté Snoopy en plastique, son préféré, celui qu’on lui avait acheté il y a deux ans. Avant de verser le Candia dedans, je m’assure que la date de péremption inscrite sur la bouteille n’est pas dépassée. Pas comme la dernière fois. « Pauvre tarée, tu pourrais empoisonner ton môme sans t’en rendre compte ! » La voix cinglante de l’autre salaud résonne à nouveau dans ma tête comme un écho accusateur. Je ressens ce pincement habituel dans ma poitrine, cet affolement qui finit toujours par m’oppresser, me brouiller la vue jusqu’à me faire chanceler. La migraine accentue son emprise et mes oreilles bourdonnent comme si Maya avait filé rencard à toutes ses copines pour aller butiner à l’intérieur de mes tympans. Accroche-toi, Camille. Ne te laisse pas envahir par ces pensées. Pas ce matin.

Les secondes s’écoulent et, Dieu merci le vertige s’estompe. Je reprends progressivement mes esprits et finis de remplir le bol à ras bord. J’attrape la boîte de cacao jaune que j’ouvre. Je sens mes lèvres frémir pour former un pâle sourire. « Veux du Neskick… Veux du Neskick… Veux du Neskick… » qu’il me dit à chaque fois en bondissant comme un ressort. Je souris à nouveau. Je verse quelques cuillerées de la poudre chocolatée dans le lait et je me mets à touiller pendant que mes doigts massent lentement ma tempe gauche.

Les avertissements sonores qui viennent de l’extérieur semblent témoigner que les ramasseurs de poubelles continuent d’emmerder leur petit monde. Bien fait. Les carreaux des fenêtres émettent des sons humides et espacés comme s’ils avaient le hoquet. Le bruit s’intensifie : il pleut. Dehors, à travers la fine brume blanchâtre, j’aperçois des pigeons. Perchés sur les arbres ou les bancs écaillés du square des Bonnequins ils s’ébrouent comme des chiens.

Pendant que je continue machinalement de mélanger le cacao au lait, mes yeux se tournent malgré eux vers le placard sous l’évier qui contient le minibaril de lessive, l’Ajax vitre et tous les autres produits d’entretien. Celui-là même qui abrite Jack et Daniel. Mes deux amis et bourreaux. Tapis dans l’ombre, entre une bouteille de détergent et l’eau de Javel, je sais qu’ils me font de l’œil depuis que je suis entrée dans la cuisine. Pour le moment ils ne font que me reluquer. Ignore-les, merde. Au moins ces deux prochaines heures.

Je me saisis de la boîte en fer située au-dessus du micro-ondes et récupère la pochette en plastique transparente. Amusée, je relis l’étiquette : huit ballons « Pirates-Party » à gonfler. J’ai longtemps hésité entre ceux-là et les « Jungle-Party » et ses petits chimpanzés craquants. J’ouvre le sachet et prends les minuscules dirigeables colorés que je colle à mes lèvres. En un temps record, les huit têtes de mort sont gonflées et flottent dans l’air. Y a pas à dire, souffler dans les ballons, ça me connaît. Une vraie pro… Ce n’est pas les agents ou les motards de la police qui me contrediront.

Je sors le sucre en poudre, l’indétrônable Nutella et enfin les trois pots de confiture de fruits que j’ai achetés hier : fraise, abricot, pêche. Je me souviens encore de ce que le jeune type de Franprix m’a dit, l’air un peu ennuyé : « Désolé madame, il ne reste que du Andros », et puis, j’ignore pourquoi, il a ajouté « c’est trop tard pour les "Bonne Maman", il faudra attendre ». Je sais bien qu’il ne pouvait pas se douter qu’il voulait juste plaisanter. Je sais bien tout ça. Pourtant, j’ai pleuré.

J’interroge la cuisine du regard. Tout semble prêt. L’immense saladier avec la pâte à crêpes est sorti, la table est mise, les ballons sont gonflés. Le décor est planté. Je retourne dans ma chambre juste le temps de récupérer de la penderie l’impressionnante peluche que j’avais achetée avant-hier chez Toys “R” Us. Un gigantesque panda zébré d’un bon mètre de haut avec une gueule tellement profonde qu’on pourrait y enfoncer la main. De retour dans la cuisine, je pose l’animal au centre, parmi les ballons corsaires.

Pour le moment, tout se passe bien. Certes ma tête me fait toujours souffrir, mais jusqu’à maintenant mes mains ne m’ont pas trahie. Bravo main gauche, bravo main droite, j’ai presque envie de vous applaudir. Si seulement je ne ressentais pas ce léger picotement dans ma gorge. Jack et Daniel commencent à s’impatienter ; ils se manifestent, ils s’échauffent la voix. Pas bon signe ça. D’un pas volontaire, je retourne à nouveau dans ma chambre pour me préparer. Rapide l’habillage. Le temps d’enfiler un jean et le t-shirt blanc écru que Nathan adore avec nos deux visages préimprimés dessus. On l’avait fait faire dans une boutique d’infographie lors de notre séjour à Québec, en juin dernier ; « Second Skin » qu’elle s’appelait cette boutique, je crois. Un bon souvenir. Lui avec sa gueule d’ange et moi avec ma gueule de bois.

Je passe à la salle de bain et pour la seconde fois, je vois mon reflet dans la glace. Début de nausée et le tournis qui revient me saluer. Je me raccroche au rebord de l’évier qui me semble ridiculement petit. Comme d'habitude, j’ai envie de détourner le regard, mais cette fois, je m’efforce de résister. « Osez vous regarder en face, c’est la première étape de la reconstruction », m’avait dit l’avocate. Je tiens bon devant le visage cireux de mon double.

Je prends l’étui en cuir en riant nerveusement, comme une conne. Ah, ma trousse à maquillage, en voilà une qui a la surprise de sa vie ! Je l’ouvre et trouve pêle-mêle un vieux crayon noir, un reste de fond de teint à la couleur douteuse, un bout de rouge pas trop voyant et deux trois bricoles assoupies que mes doigts viennent triturer. Avec un soin aussi méticuleux que dérisoire, je colorie mes joues trop pâles et trop creuses, ma bouche abîmée et dissimule tant bien que mal sous le mascara mes paupières enflées. J’ai un peu la tremblote, mais à dire vrai je m’en sors avec les honneurs. Compte tenu des dégâts et des dommages collatéraux provoqués par les deux acolytes ces dix derniers mois, ce que je viens d’accomplir dépasse le cadre du simple camouflage. Merde, ça frise la magie.

J’affronte à nouveau le regard insolent du miroir. Ô Miroir, Mon Beau Miroir, t’emmerde pas à me dire que je suis la plus belle. Pas de baratin. Non. Dis-moi juste que je ressemble à une maman. Juste une maman. C’est tout. Même une maman de pacotille, avec un petit « m ». C’est pas grave, j’achète quand même. Allez quoi, sois chic, dis-le.

Le cadran de ma montre affiche presque huit heures. Je pense à l’autre fumier qui a déjà dû prendre la route. Chasse ça aussi. Pour le moment il n’est pas là et doit s’arracher les cheveux dans les embouteillages. Si seulement il pouvait rester bloqué sur l’A4 une bonne centaine d’années.

Je me dirige vers la chambre de Nathan. J’entrebâille le battant et, retenant ma respiration, je me tiens quelques secondes sur le pas de la porte. Voilà que j’ai encore cette singulière impression de rétrécissement. On dirait que la pièce s’est contractée et qu’en l’espace d’une nuit elle a perdu la moitié de son volume.

Mon regard se pose sur le lit. Allongé sur le côté, le pouce avalé par ses lèvres minuscules, des épis blonds dressés au sommet de sa tête telles des virgules chevelues, il poursuit son escapade ensommeillée. Submergée devant tant d’abandon, l’émotion me saisit de plein fouet. Les yeux brûlants, j’enfonce mon poing dans ma bouche. Calme-toi, Camille. Respire. Respire profondément.

Les dents plantées dans mes phalanges, je lutte pour reprendre le contrôle. Lorsque les battements de mon cœur ralentissent enfin et que ma mâchoire finit par desserrer son étreinte, une autre sensation vient prendre le relais. Cet avant-goût-là, je le connais trop bien pour ne pas le redouter. De la cuisine et du fin fond du placard, Jack et Daniel s’expriment clairement désormais. Ils me draguent sévère, là. Si mes oreilles parviennent tant bien que mal à ignorer le son de leur voix liquide et envoûtante, ma gorge sèche et ma langue de plus en plus râpeuse n’y arrivent pas. Foutez-moi la paix, les gars. Je vous en prie.

En voyant les petits pieds nus de Nathan, j’esquisse une moue dubitative et émue. Il n’a jamais pu supporter les couvertures cet enfant. C’est comme les gants ou les bonnets qu’il n’a jamais pu garder plus de cinq minutes. Impossible de le couvrir en fait. Maintenant que j’y pense, je commence à comprendre. Si petit et déjà épris de liberté. À pas de loup, j’entre dans la chambre, son royaume. Craintive, je m’approche puis pose les genoux à terre près du lit. Prosternée devant mon petit roi, je l’inspecte, je le scrute, je le décortique comme ce premier jour où nous fîmes connaissance ; celui-là même où sorti de mes entrailles translucides, la bouche hurlante et le corps gélatineux relié par cette liane charnelle, on me le posa sur mon sein. Terrifiée et ravie, je l’ai regardé sous toutes les coutures, j’ai compté et recompté ses doigts fripés, examinant attentivement chaque trait de visage, à la recherche du plus infime défaut, de la moindre imperfection. Ce matin, je le regarde de la même façon ; je le redécouvre pendant qu’il m’appartient encore. Les mots de l’avocate me reviennent en mémoire : « Il faut vous battre Camille. Vous battre pour lui, vous soigner pour lui si vous voulez le récupérer un jour. Il faut vivre pour lui. » Vivre. Bien sûr. Dites-moi madame-je-sais-tout-diplômée-en-droit, combien de temps vous pouvez vivre, vous, si on vous enlève le cœur ? Parce que moi, par exemple, sans mon cœur, c’est très con, mais je meurs. Parfaitement, je meurs.

Je pose ma main sur son épaule que je presse avec délicatesse.


– Nathan, debout mon ange.


Ses cils frémissent puis après un court instant ses paupières se décollent lentement. Il me fixe sans véritablement me voir, gémit de drôles de sons en faisant une demi-douzaine de grimaces inconnues pour le plus doué des primates. T’es pas du matin, mon bonhomme. Comme ta mère.


– Allez, on se lève et on s’habille, d’accord ?


Il opine plusieurs fois du chef, mais à aucun moment son regard ne croise le mien.


– Tu… Tu fais un bisou à maman, avant ?


Nathan baisse soudain la tête et je sens son corps se recroqueviller. Il ne veut pas te faire de câlins ton gamin, ça t’étonne ? Il refuse de t’embrasser ou te serrer dans les bras, tu ne comprends pas ça ? Laisse-moi te rafraîchir la mémoire, ma fille. Il a passé ces deux dernières années à te voir déambuler comme une créature sortie d’un film de Romero, renversant les meubles et piétinant ses jouets ; il t’a vue te vautrer, t’écrouler et ramper sur le carrelage comme un lombric, dégueuler dans toutes les pièces de la maison et lui hurler dessus ou sur son père à longueur de temps et tu voudrais qu’il te saute au cou en t’étouffant de baisers ? Non, sérieusement Camille, tu ne vas pas nous faire croire que tu es surprise quand même ?

Impatiente à l’idée de lui montrer la modeste fête que je lui ai préparée, j’habille Nathan rapidement sans trop prêter attention aux vêtements que je lui enfile. Ce n’est qu’après que je réalise, stupéfaite, qu’il est vêtu d’un pantalon rouge et d’un pull-over de la même couleur. Je regarde mon petit homme, sans bouger, désarmée par cette vision. Sa tenue écarlate. Ma maison en brique. Le petit déjeuner avec le cacao en poudre et les pots de confiture. Je souris malgré moi. Tous les ingrédients sont réunis, tout y est. Ma bouche se tord et mon sourire se crispe. Le loup. Même le loup est là. Il est en chemin.

Il est presque huit heures et demie. La pluie ne s’est pas arrêtée de tomber. Il y a un peu plus de gens maintenant. Hommes et femmes, retardataires, quittent leur appartement dans la hâte en pestant sur la morosité du temps ou celle peut-être de leur existence ; s’engouffrent dans leur véhicule pour s’empresser de jouer leur rôle dans le monde de l’effort et du travail. Au loin, les voitures n’en finissent toujours pas de s’injurier à grands coups de klaxons pendant que les pigeons, indifférents et trempés, sont à l’affût du moindre détritus à picorer.

Je prends la main de Nathan et ensemble nous nous dirigeons le long du couloir qui débouche sur la cuisine. Mon cœur palpite et mes jambes vacillent. Un mélange d’angoisse et d’euphorie juvénile m’envahit. Lorsque nous entrons dans la pièce et que Nathan aperçoit les ballons pirates aux sourires édentés qui jonchent le sol et l’énorme ours en peluche qui siège au milieu, il se passe ce que je n’osais espérer. Sa mine s’éclaircit, ses yeux s’écarquillent puis s’illuminent pendant que ses lèvres s’entrouvrent, s’élargissent en une lune rayonnante. Un son étranglé et incontrôlable arrive même à sortir de sa bouche d’enfant. Il glousse ! Il rit !

Ses bras restent collés le long de son corps, mais je vois ses pieds sautiller sur place avant de se ruer vers le gros panda. Tremblante comme une feuille, je reste en retrait et me mordille la tranche de la main pour contenir l’émotion qui me gagne encore. Frappée par la beauté de l’instant, j’oublie un court moment la migraine et la soif qui me tenaille. Mes yeux piquent. Non, ne pas pleurer devant lui. Enivre-toi plutôt de cette image là, Camille. Elle est à toi, rien qu’à toi. Savoure le moment. Picole-le. Saoule-toi, étourdis-toi de cette petite victoire, avine-toi du visage émerveillé du petit. Tu l’as bien mérité et personne ne pourra te le voler. Souviens-toi de l’heure, de l’endroit, de son expression joyeuse. Souviens-t’en et grave-le dans ta mémoire inondée, qu’il s’imprime à jamais dans tes rétines délavées.

Alors que Nathan shoote dans les ballons en poussant des gloussements enjoués, je prépare, un peu plus détendue, le petit déjeuner. J’allume la petite plaque électrique. J’attends que la poêle chauffe en découvrant du coin de l’œil les nouveaux talents footballistiques de mon fils. Mickey me rappelle qu’il est bientôt neuf heures moins le quart. Le temps passe vite, trop vite pour moi qui revis de bons moments. Ne pas penser aux minutes cruelles qui s’écoulent. « On ne peut oublier le temps qu’en s’en servant. » Baudelaire, je t’emmerde.

Tout habillé de rouge, Nathan est lové dans les bras molletonneux et soyeux de l’animal synthétique et ronronne des soupirs satisfaits. En le voyant ainsi, une vague de regret et de culpabilité m’envahit, plus forte, plus intolérable que je ne l’imaginais. Je sens à nouveau les larmes monter en moi, mais une fois de plus, je parviens à les contenir. Je plonge la petite louche et verse un peu de pâte sur la poêle chaude que j’ai soigneusement graissée. Applique-toi, ma fille. Tu as déjà gâché ta vie tu vas pas non plus foirer tes crêpes. Tout en préparant le petit déjeuner, je jette de brefs coups d’œil à travers la fenêtre.

Dehors, la circulation est désormais plus fluide et les automobiles, soudainement victimes de je ne sais quelle sorcellerie, me paraissent aussi grandes que les voitures Majorette de mon enfance. Idem pour les arbres aux troncs massifs, qui font face à mon immeuble. Eux aussi semblent avoir rapetissé depuis tout à l’heure. Pourquoi ai-je la sensation que le monde se réduit irrémédiablement ?

Je fais mes minicrêpes avec un talent insoupçonné. Je n’en avais plus fait depuis des lustres ; depuis l’époque où tout allait bien, l’époque où j’étais drôle, l’époque où j’étais belle. Elles sont toutes impeccablement réussies même la première, celle qui d’ordinaire se porte toujours volontaire pour se sacrifier. Pour autant, je n’ai plus vraiment le cœur à m’auto-congratuler ou me réjouir de ma performance culinaire. Jack et Daniel me harcèlent sans relâche. J’ai l’impression d’être une plante, une sorte ficus qui s’assèche. Entre deux versements de lait, j’assène au duo assassin des regards menaçants puis suppliants. On dirait que ma langue a gonflé à l’intérieur de ma bouche ; elle m’empêche de bien respirer. Je peine pour fabriquer un peu de salive que j’avale en grimaçant de douleur comme si j’ingurgitais une poignée d’aiguilles. Intérieurement, je supplie mon corps de me rester fidèle et de se battre à mes côtés pour faire face à mes ennemis spiritueux.

Mon mobile se met à vibrer. C’est lui. D’un ton sec, il me fait savoir qu’il est arrivé et qu’il est garé juste devant la maison. Je regarde à travers la fenêtre pour m’en convaincre. Merde. Une Peugeot 206 bleu nuit est postée à quelques mètres. Cette crapule a changé de voiture. Je parie qu’il a choisi exprès ce modèle et cette couleur pour me rappeler les jours où la police venait, à sa demande, sonner chez moi pour, sous prétexte d’une visite « normale », s’assurer que j’avais pas mis le feu à la baraque ou que j’avais pas oublié Nathan au square ou je ne sais où. J’essaie de prendre un ton détaché.


– Il prend son petit déjeuner. On avait dit neuf heures et demie.


Il veut ajouter quelque chose, mais sans hésiter je lui coupe la parole.


– Non. Tu attends dans la voiture.


Il n’insiste pas et raccroche. Mon cœur s’emballe, mes mains transpirent, ma gorge souffre. Je crève de soif.

La tignasse sous le bras du gros panda, Nathan se tourne vers moi, le regard interrogateur.


– C’est qui ?

– C’est… papa, mon ange.


Je me suis mordu la langue. J’ai failli dire « le loup ».

J’assois Nathan devant son bol de chocolat que j’avais mis à chauffer dans le micro-ondes. J’apporte l’assiette qui contient mes cinq farineux chefs-d'œuvre. Je fais la moue. Cinq crêpes, même petites, pour un enfant de trois ans, j’ai vraiment eu la main lourde.

Je regarde la pendule qui n’en finit plus de disparaître au point qu’il m’est presque impossible de lire l’heure. Je m’approche et distingue en plissant les yeux qu’il est neuf heures et quart.

Je m’en fous, je m’en contrefous. Engoncé dans son costard bon marché et encastré dans sa bagnole couleur gendarme, le grand méchant loup patientera. Mon petit chaperon rouge profitera de son petit déjeuner ; il prendra son temps pour savourer mes minicrêpes que je suis en train de tapisser de sucre, de fruits divers et de Nutella. Rien à foutre. Il ne quittera pas ma vie sans garder le goût de ce que j’y ai mis.

Je m’assois à côté de lui. Le temps s’arrête et plus rien ni personne n’a d’importance : mon fils déjeune. Les yeux brillants de gourmandise, Nathan regarde ces petites et chaudes soucoupes recouvertes de confitures et de pâte à tartiner. Cinq crêpes.


La première à la fraise pour lui dire que je l’aime.

La seconde à l’abricot pour lui demander pardon.

La troisième à la pêche pour lui promettre de guérir.

La quatrième au Nutella pour lui demander de m’attendre.


Et enfin, la dernière, nature, mais que j’ai imbibée d’espérance.

Pour qu’il ne m’oublie pas.


 
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   Vilmon   
20/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
J’ai beaucoup aimé. L’ambiance est bien décrite. La progression lente permet de cheminer en réflexion pour mieux saisir la situation. On comprend que c’est une préparation minutieuse pour offrir un moment unique et marquant. On ressent bien la tentation du Jack Daniels, la difficulté du sevrage. J’ai été un peu agacé par l’utilisation des marques de commerces, mais je comprends qu’il serait difficile de décrire avec précision la même chose. Je n’ai pas senti de longueur. La conclusion se termine sur une bonne note, sur le moment précieux. Avoir poursuivi aurait gâché cet instant. Une petite allégorie intéressante avec le chaperon rouge.
Merci pour ce partage !
Vilmon

   Andre48   
9/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci pour ce texte émouvant servit par la description minutieuse du combat de cette femme pour reconquérir son enfant.
La litanie des marques accentue le réalisme du récit allégé par quelques notes d’humour.
Vous avez su terminer sur des notes d’espoir, ces cinq vœux associés aux crêpes.

   Malitorne   
9/6/2022
 a aimé ce texte 
Un peu
Il y a une chose de certaine Widjet, mes goûts sont aux antipodes des vôtres. Alors que je penche pour le fantastique et l’action en littérature, vous privilégiez les longues introspections, les rapports familiaux ou sociaux. Vos personnages sont souvent en train de s’interroger, de se remettre en question, d’analyser le pourquoi du comment. Ici nous avons une ancienne alcoolique sur la voie de la rédemption qui essaie de se racheter une dignité au regard de son fils. Démonstration peu convaincante à mon avis tant je vous entends derrière cette femme. C’est dur à expliquer mais tout du long j’entendais Widjet se mettre dans la peau d’une addict sans jamais vraiment réussir à l’incarner. Les références inutiles (Tefal, Duralex, Nutella, etc.), les considérations hors de propos (« Hommes et femmes, retardataires, quittent leur appartement dans la hâte en pestant sur la morosité du temps ou celle peut-être de leur existence »), cette façon de s’adresser à soi-même (« Enivre-toi plutôt de cette image là, Camille »), accentuent le sentiment que vous parlez à sa place. Vous n’avez pas su, je crois, vous effacer derrière le personnage. En ressort un texte touchant, certes, mais qui ne me semble pas correspondre au profil type d’une personne alcoolique que je connais bien de par mon métier.

   Robertus   
10/6/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
L'utilisation du présent et les descriptions ne sont pas lourdes car les phrases ne sont pas ( trop ) à rallonge et les points de vues sont variés. Je me suis rapidement sentit comme dans la même pièce de la narratrice en ce matin pluvieux.



Mes passages préférés.

" le fond du verre qui n’atteindra jamais sa majorité : 17 "

( Quand j'étais petit on faisait la même chose à la maison. " j'ai vingt et un ans " ! tout content d'avoir un plus gros chiffre que mon frère au fond de mon verre )

" Dis-moi juste que je ressemble à une maman. Juste une maman. C’est tout. Même une maman de pacotille, avec un petit « m ».

" Elle est à toi, rien qu’à toi. Savoure le moment. Picole-le. Saoule-toi, étourdis-toi de cette petite victoire, avine-toi du visage émerveillé du petit. Tu l’as bien mérité et personne ne pourra te le voler. "





Le mélange de gestes quotidiens et de description sensorielle mêlé avec les indices de la gravité de la situation de la narratrice rend le récit particulièrement percutant.



J'ai noté qu'il manquait une virgule ou un point ici : " Je sais bien qu’il ne pouvait pas se douter qu’il voulait juste plaisanter " dans la scène avec le vendeur de franprix.



Dans les passages où j'ai un peu tiqué il y a :

" ...en faisant une demi-douzaine de grimaces inconnues pour le plus doué des primates ".

( je trouve la phrase mal tournée, peut-être la comparaison mériterait une entrée en matière différente ? )

" ...C’est pas grave, j’achète quand même. Allez quoi, sois chic, dis-le. "

( d'un point de vue tout personnel je trouve que la fin " ...dis-le. " est de trop, rendant le rythme un peu bancal ? " sois chic " je ne sais pas à quelle période cette nouvelle se passe mais ça fait très années 60-70 " sois sympa " serait peut-être plus intemporel ? )


Une chose que j'ai remarqué c'est parfois un mélange incompatible de langage soutenu et de langage cru. comme dans cette phrase : " ...derrière un camion d’éboueurs arrêté en plein milieu et qui, visiblement, n’en a rien à foutre. En voyant le joyeux bordel causé par les hommes en vert, je ne peux réprimer un sourire fatigué. "

le " je ne peux réprimer " me semble faire très " littéraire ".



Cette nouvelle décrit une situation complexe sentimentalement parlant, Widjet, et je trouve que vous vous êtes bien débrouillé(e) pour nous la faire vivre de l'intérieur. Merci.

   Angieblue   
14/6/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
Et bien, je ne regrette pas ma lecture et ça m'a bien retournée comme une crêpe.
Très bon choix de titre et joli et émouvant le final avec les différents parfums de crêpes.
Très bien fait, aussi, le jeu sur le rétrécissement des objets et de tous les éléments jusqu'à la pendule qui va disparaître. ça symbolise bien l'angoisse déchirante de la narratrice dont le temps qu'elle va passer avec son enfant est compté. Après, il ne lui restera plus rien, tout aura disparu sauf peut-être les "ennemis spiritueux" Jack et Daniel. Cette personnification tout au long du texte est très bien tournée.
Joli aussi ce passage:
"Lui avec sa gueule d’ange et moi avec ma gueule de bois."
J'ai apprécié également les passages au discours indirect où l'on entend la narratrice se parler à elle-même et jurer. ça nous connecte au personnage et ça le rend authentique et attachant.
Très touchant aussi les allusions au monde de l'enfance comme la comparaison des couverts à des petits soldats au garde-à-vous.
Et enfin, ça m'a fait sourire toutes ces marques familières que vous citez. Heureusement que la publicité n'est pas interdite en poésie.
En somme, j'ai été happée par l'histoire, touchée et bouleversée. C'est vraiment puissant au niveau de la capacité à susciter des émotions chez le lecteur. Je pense que pour le coup on peut parler de personnalité stylistique. Le texte a du caractère comme un bon vin ou un bon whisky et il enivre.
Il y a sûrement plein de choses que j'ai oublié de dire, mais sincèrement, j'ai trouvé votre texte excellent sur tous les plans. C'est riche et complet aussi bien sur la forme que sur le fond.
Bravo! Je ne vois pas pourquoi ne pas mettre la note maximum.
Je n'avais pas commenté le texte car il ne s'agissait pas du registre fantastique que j'affectionne, mais sincèrement, je ne regrette pas le détour.

   David   
18/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce qui m'a plu, c'est le nombre de détails fortuits, les marques, les commentaires sur la rue, tout ce qui entoure le récit de cette femme qui prépare un petit déjeuner pour son fils, avant qu'il ne parte avec son père, à 9h et demi. Une heure que n'atteindra jamais l'histoire d'ailleurs.

En fait, il y a comme trois histoires : un présent avec une intimité et un contexte, et un passé, qui met les deux autres en profondeur. Cette intimité est double aussi : celle de la mère et l'enfant dans l’appartement, la cuisine, la chambre, et celle des pensées de cette mère, avec ces démons notamment, ses états d'âme turbulents. Le contexte, il vient des regards par la fenêtre d'une part, les éboueurs, la rue, le tintamarre qui augmente au fur et à mesure que l'heure devient moins matinale ; Il y a aussi le père de l'enfant imaginé s'approchant : "à cette heure-ci il doit être là ou là". Le passé est multiple, depuis le vers Duralex jusqu'aux discussions avec l'avocate, on devine, est décrit à petites touches plutôt, tout ce qui explique la tension de ce moment.

Camille imagine que tout se rétrécie au fur et à mesure que l'heure avance, et il y a un effet similaire en lisant au fur et à mesure que le récit s'étoffe, que se dévoile cette femme et la véritable nature de ce petit déjeuner - il me semble que ce n'est pas une garde qui alterne mais une séparation.

Le titre a quelque chose de poétique, il tend à fusionner les deux mots : le "Cink" avec le "Krèpe" comme pour en faire un nom propre inventé pour désigner précisément cette émotion là, celle du temps qui s'arrête pour Camille avec Nathan, et sans doute pour exactement 15 minutes.

Il y a quelque chose d'universel dans cette histoire, à propos du présent qui s'échappe avec l'âge, les souvenirs, les ressentiments envahissants et les parasitages incessants du quotidien, et du coup comme un "effet Lazare", une rédemption que n'atteigne que ceux qui ont beaucoup pêché. C'est juste pour l'image mais c'est comme un sentiment très profond, très ancien, qui serait mis en œuvre ici à travers cette histoire.


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