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Fantastique/Merveilleux
Jean-Claude : Caprice funeste
 Publié le 24/03/18  -  6 commentaires  -  27125 caractères  -  63 lectures    Autres textes du même auteur

Tout commence par une partition dont les notes ont disparu, et un cadavre. Et si la réputation sulfureuse d'un certain musicien n'était pas usurpée ?
Un invité surprise de cette fin de XIXe siècle : le Velvet Gentleman.


Caprice funeste


Mains tétanisées dans un ultime mouvement et yeux fixés sur les portées vides d’une double-page blanche, le pianiste avait été momifié au milieu d’une sonate. Peau racornie sur les reliefs osseux, l’homme tenait assis sur son tabouret comme par miracle. Ses vêtements, presque neufs, flottaient autour de ses membres sans vie.


L’inspecteur spécial Alexandre Cantovella ôta le livret du pupitre posé sur le piano debout. Dubitatif, il le feuilleta puis le tendit à l’inspecteur de deuxième classe Bazoche, son adjoint.


— Je ne suis pas musicologue, Barthélémy, mais je ne crois pas que la victime jouait un concerto en silence majeur.


L'interpellé observa les portées vierges de toute note.


— C’est étrange, en effet.

— À peine plus que notre hôte qui est devenu son propre suaire.


Cantovella s’intéressa au jeune homme recroquevillé derrière son embarras et qui patientait à la porte du salon.


— Cette affaire est effectivement de notre ressort. Vous avez bien fait de nous prévenir, Inspecteur Lentier, c’est cela ?

— Inspecteur provisoire Auguste Lentier, monsieur.


Cantovella sourit du « monsieur ».


— Eh bien, nous veillerons à ce que vous soyez titularisé.


Le jeune policier en civil rougit. Quand il avait découvert le corps, il avait simplement appliqué les consignes diffusées par monsieur Lépine, le préfet de police. Abasourdi d’être en présence de cette mystérieuse Brigade spéciale créée, selon la rumeur, par le commissaire Hennion, il s’étonnait encore bien plus du caractère insolite de cette équipe.


Alors que le médecin légiste sortait du fourgon hippomobile de la morgue, deux véhicules automobiles qui ne ressemblaient pas aux habituelles calèches motorisées étaient arrivés. Leurs marchepieds se prolongeaient en garde-boue au-dessus de roues à rayons chaussées de pneumatiques. Les capots arrondis au-dessus du moteur, fendus de multiples aérations, plongeaient vers l’avant.


De la première étaient descendus Cantovella, coiffé d’un deerstalker noir à deux visières, vêtu d’une redingote premier Empire, et l’immense Bazoche, engoncé dans un costume gris à carreaux ocre. De la seconde, avaient sauté l’inspecteur de troisième classe Tissandier et Giuliana Lobbia, la conductrice. Lentier se souvenait encore du regard glacial de ses yeux bleu translucide quand il avait hoqueté de surprise en apprenant qu’elle était une scientifique.


— Donc, dit l’inspecteur spécial, la victime était en vie hier soir.


Lentier s’aperçut qu’on lui parlait.


— Oui monsieur. C’est ce qu’a dit mademoiselle Dobeneck, Hélène de son prénom.


Cantovella, amusé de cette précision, se tourna vers le docteur Combes qui jeta des cheveux en arrière comme aurait pu le faire un Oscar Wilde souffreteux.


— Hilarion, qu’en penses-tu ? Est-ce une relique du Muséum d’histoire naturelle ou bien notre musicien ?


Le médecin légiste ne répondit pas. Il s’approcha du défunt et examina plus particulièrement les yeux exorbités. Avec un scalpel et une cuiller, il tenta de séparer un globe oculaire des chairs asséchées. L’œil résista, la pointe perça la cornée, un peu de gelée coula. Combes insista mais la pression fut trop forte. Dans le bruit d’un tissu qu’on déchire, la tête bascula et s’écrasa sur le parquet. Le médecin légiste adressa un sourire contrit à l’inspecteur spécial.


— Je suis désolé.

— Peu importe, rétorqua Cantovella. As-tu un premier avis ?

— Les yeux sont frais, enfin si je puis dire, comme ceux d’un individu décédé depuis moins de vingt-quatre heures.

— Auraient-ils pu être insérés dans ce cadavre pour une mise en scène ?

— Le nerf optique a résisté. Il s’agit peut-être des yeux d’origine.

— En es-tu certain ?

— Non, mais c’est très probable. Je confirmerai avec l’autopsie.


L’inspecteur spécial considéra la pièce que la poussière n’avait pas eu le temps de conquérir, les quelques meubles au vernis écaillé, le canapé ventru mais élimé, l’antre d’un artiste que la fortune ne poursuit pas. L’atmosphère était fraîche. Il frissonna.


— Un clavier mal tempéré pourrait-il s’avérer mortel ? marmonna-t-il avant de hausser le ton. Il est possible que la scène de crime se limite à ce salon.

— De crime ? s’exclama Lentier, surpris.

— Sa guenille de peau décharnée n’a rien de naturel – Cantovella ferma le livret et le glissa sous son bras. – et cette mélodie atone me paraît suspecte. – Il ignora la mine effarée du jeune policier. – Hilarion, je t’envoie Giuliana. Les brancardiers pourront prendre le corps quand elle aura fini. – Il fit un clin d’œil à Lentier. – Et je vous invite à observer comment procède mademoiselle Lobbia. Ce sera très instructif.


Sans attendre une quelconque réaction, Cantovella entraîna son collègue vers le palier. Tissandier, négligemment appuyé contre le mur près de la porte ouverte de l’appartement d’en face, se redressa d’un bond.


— Repos, lâcha Cantovella, sarcastique. Giuliana t’aurait-elle mis dehors ?

— Non, balbutia l’inspecteur de troisième classe. Elle a préféré que je sorte pour rester seule avec la jeune femme qui a découvert le corps et la consoler.

— Consoler ?

— Euh, oui. Elle a l’air très malheureux. Elle pleure beaucoup.


L’inspecteur spécial hocha la tête et, suivi de Bazoche, entra. Ils trouvèrent la scientifique qui parlait doucement à une jeune femme aux yeux d’ambre rougis de larmes et dont les cheveux châtains mouraient en bataille sur la voûte chagrinée de ses épaules.


— Bonjour mesdemoiselles. Je suis l’inspecteur spécial Cantovella et voici l’inspecteur de deuxième classe Bazoche, mon adjoint.


La jeune femme tenta de se donner une contenance moins défaite mais son « bonjour » se perdit dans un murmure inaudible. Cantovella fixa Giuliana qui lui sourit tristement.


— Quelque chose à me dire ?

— Non, mais je suggère que l’interrogatoire soit bref.


Cantovella regarda Hélène Dobeneck.


— Je pense que tu as raison. Hilarion t’attend. Merci pour…


L’inspecteur spécial finit sa phrase d’un mouvement des yeux. Giuliana opina discrètement, puis serra brièvement les doigts de la jeune femme.


— Je vous laisse entre de bonnes mains.


Elle quitta l’appartement. Cantovella s’installa dans le siège en face de la jeune femme, elle-même assise sur un tabouret, devant un piano. Bazoche eut pitié de la frêle chaise qui restait disponible et resta debout. L’inspecteur spécial désigna l’instrument.


— Vous aussi, vous jouez ?

— Oui, souffla-t-elle en baissant les yeux.

— Vous avez trouvé le corps en début d’après-midi, n’est-ce pas ?

— Oui, ce matin je travaillais au Bonheur des Dames.

— Comme vendeuse ?

— Oui. J’y travaille tous les matins. Je n’ai pas une paie entière, mais cela me permet de jouer l’après-midi.


Elle désigna le clavier et soupira.


— Et vous êtes allée voir monsieur Payen ? reprit Cantovella.

— Oh non ! Mais la porte de Ludovic était ouverte.

— Vous vous connaissiez ?


Le visage de la jeune femme devint un accent circonflexe très pâle. Le capitaine emplit son regard d’un flot de sympathie.


— Vous étiez plus que de simples connaissances.


Elle ferma les paupières, contenant une explosion de larmes, et se contenta d’acquiescer d’un bref hochement de tête.


— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

— Hier soir. Nous sommes sortis. Quand nous sommes rentrés, nous nous sommes embrassés sur le palier. Je suis rentrée chez moi. – Un sanglot ponctua la phrase. Elle montra le livret sur le pupitre. – Il devait étudier cette pièce avant de la travailler avec moi.


Les deux policiers échangèrent un regard.


— Quel est le titre de ce morceau ? s’enquit Bazoche.


Hélène dévisagea le colossal inspecteur comme s’il avait posé une question aberrante. Cantovella intervint.


— Même si cela vous semble bizarre, mademoiselle, le moindre détail peut avoir de l’importance, y compris cette partition.


Gênée, elle contempla ses genoux pour y puiser la force qui lui permit de redresser la tête.


— Le Caprice numéro vingt-cinq.

— Le Caprice numéro vingt-cinq, reprit l’inspecteur spécial. Qu’est-ce ? Je ne suis ni musicien ni musicologue.

— Une étude de Paganini.

— Si je me souviens bien, Paganini est violoniste.

— Oui. Ce Caprice, comme tous les Caprices de Paganini, est une étude très technique pour violon. – Elle marqua une pause. – C’est Liszt qui l’a transcrit dans sa septième étude d’après Paganini.

— Merci. Ce Caprice est-il spécial ?

— Oui, en théorie il n’existe pas.

— En théorie ? releva Cantovella.

— Euh, hésita Hélène. Il n’y a que vingt-quatre Caprices et Liszt n’a fait que six études d’après Paganini. Enfin, c’était ce qu’on croyait.

— On croyait ? Et vous ne croyez pas qu’il s’agisse d’un faux ?

— Peut-être, mais Ludovic, qui fait… – Un sanglot écorna la voix de la jeune femme. – faisait des études de musicologie, était persuadé que c’était un vrai.


Cantovella se souvint que Paganini avait été, en son temps, traité de diable.


— D'où sort-il, ce Caprice ? demanda Bazoche, plus pragmatique.


Hélène indiqua le livret sur son pupitre.


— Un homme nous en a donné deux exemplaires.

— Pouvez-vous êtes plus précise ? insista l’inspecteur spécial.

— Mais quel est le rapport avec le décès de… de Ludovic ?

— Je ne peux pas vous donner de détails, mais il semblerait que la musique soit au cœur de l’affaire.


La jeune femme ne parut pas convaincue mais elle se résigna.


— Hier soir, nous étions au Chat noir.

— Au Chat noir ? releva Cantovella. Tiens donc.

— Vous connaissez ?

— Il m’arrive d’y passer des soirées. Je ne me souviens cependant pas vous y avoir vue.


Bazoche leva les sourcils. Lui, qui après le travail regagnait le domicile familial, n’imaginait pas son supérieur dans un cabaret un peu trouble.


— C’était la seconde fois que nous y allions, souffla Hélène. À certaines heures, le piano est utilisable par qui le souhaite.

— Il est vrai, abonda Cantovella.

— Nous avons joué à quatre mains. Nous sommes revenus à notre table. Un monsieur d’un certain âge nous a complimentés. Il nous a longuement parlé du Caprice numéro vingt-cinq qu’il avait découvert et nous a dit qu’il avait envie de le partager. Il nous a donné deux livrets. Nous l’avions à peine remercié qu’il était parti.

— Et vous acceptez le cadeau d’un inconnu ?


La jeune femme écarquilla les yeux.


— Un cadeau de ce genre… Pourquoi aurions-nous dû nous méfier ?

— Je suppose que vous ne le connaissiez pas, soupira Cantovella.

— Non.

— Avez-vous son nom ?

— Nous n’avons pas pensé à le lui demander. Il est parti si vite.

— Pourriez-vous le décrire ?

— Pas très grand, brun, les cheveux longs bouclés, de gros favoris...

— Bien.


L’inspecteur spécial sortit deux livres de la poche de sa gabardine. Il en ouvrit un sur ses genoux et tendit l’autre à la jeune femme qui le prit du bout des doigts. Elle avait reconnu ces fameux livres-mémoires qui permettaient aux personnes aisées d’enregistrer leurs souvenirs.


— Celui-ci vous appartiendra désormais, annonça Cantovella.

— Mais…


Il interrompit Hélène pour la rassurer et lui en expliquer le fonctionnement. Un livre-mémoire ne s’appariait qu’à une unique personne, et ce définitivement. Outre sa fonction de mémorisation, il pouvait transmettre un message à un autre livre. Il suffisait de se concentrer sur le destinataire et sur son contenu, sous forme de texte ou même d’image. Après quelques essais, Cantovella profita de la diversion émotionnelle ainsi créée pour revenir à son enquête.


— Maintenant que vous avez compris, focalisez vos pensées sur notre mystérieux donateur et pensez que c’est à moi que vous adressez son image.


La jeune femme posa ses mains sur les pages blanches et ferma les yeux. L’inspecteur spécial sourit parce que cette attitude n’était pas nécessaire. Un portrait apparut sur les pages de son livre. La description avait été fidèle.


— C’est une photographie, s’exclama Hélène.

— Encore mieux, car c’est en couleur. Je vous remercie mademoiselle.


* * *


On tambourina sur la porte du 6 rue Cortot, ce qui tira de sa rêverie un des habitants de Montmartre, Erik Satie. De mauvaise humeur, il ouvrit mais sa colère s’évanouit quand, surpris, il reconnut l’homme au deerstalker.


— Alexandre ! Que me vaut l’honneur ? Nous ne nous sommes jamais vus ailleurs qu’au Chat noir.


Cantovella détailla le musicien vêtu de l’un de ses éternels costumes de velours moutarde. Même chez lui, le « Velvet Gentleman » ne semblait pas disposer à s’en dévêtir. Celui-ci réajusta ses binocles.


— Bonjour Erik, dit l’inspecteur spécial, j’ai besoin de tes lumières.

— Cela ne pouvait-il pas attendre ce soir au Chat noir ?

— Le cabaret se prête peu à ce genre de discussion.

— Eh bien, entre.


Satie guida son invité vers une table tout droit sortie d’un bistrot à laquelle ils s’assirent. Il proposa une absinthe mais l’inspecteur déclina son offre.


— En quoi puis-je t’aider ? s’enquit Satie.

— Sais-tu s’il existe un Caprice numéro vingt-cinq de Paganini ?


Satie observa intensément l’inspecteur avant de se ressaisir.


— À ma connaissance, il n’y en a que vingt-quatre. Je trouve ta question plutôt étrange. Tu aurais dû demander à Claude. Il est plus érudit que moi.

— Claude ?

— Debussy, voyons.

— Ah oui, désolé, je suis préoccupé. Que peux-tu me dire sur la dimension diabolique de Paganini ?

— Toujours aussi étrange. Eh bien… Je crois que sa fin résume comment il était perçu. Son enterrement dans un cimetière a été refusé par l'évêque de Nice. Son corps a été embaumé et exposé mais on y a vu une incarnation maligne. Sa dépouille a beaucoup voyagé. Le pape Pie IX a reconnu qu’il n'était pas le diable et ses restes ont été inhumés à Parme. On a toutefois eu de sérieux doutes quant à l’authenticité du cadavre…

— Je croyais que c’était Claude l’érudit.

— En musicologie. J’ai une prédilection pour l’histoire.


Cantovella sortit son livre-mémoire, l’ouvrit sur la page du portrait transmis par Hélène Dobeneck et le présenta au musicien. Ce dernier tressaillit, ce qui n’échappa pas au policer.


— Le connaîtrais-tu ? L’as-tu déjà vu au Chat noir ?


Satie secoua la main.


— Non et non.

— Pourtant tu l’as reconnu.

— Oui, je l’ai reconnu, mais c’est parce que j’ai eu l’occasion de voir le buste de bronze réalisé par David d’Angers.

— Et ce buste, qui représentait-il ?

— Niccolò Paganini.


* * *


Cantovella releva les yeux de son livre-mémoire. Il avait réquisitionné le jeune Lentier et venait d’ordonner à l’inspecteur de troisième classe Tissandier de le rejoindre au domicile du défunt. Ensemble, ils assureraient la protection nocturne d’Hélène Dobeneck. Il observa distraitement la bibliothèque derrière le bureau d’Armand Lavarède. Celui-ci entra dans la pièce, jeta une brassée de journaux sur la table et s’installa dans son fauteuil. Il lissa machinalement sa barbe blonde à l’impériale.


— Nous avons eu de la chance. Un de nos archivistes, proche de la retraite, s’est souvenu d’une affaire similaire. Il ne se rappelait que l’année, et encore s’est-il trompé d’un an. C’est ce qui a pris du temps.


L’inspecteur spécial sourit. Il n’en espérait pas tant quand il était venu dans le bureau du Petit Journal qu’avait acheté Lavarède quelques mois auparavant.


— Je vous écoute.

— En janvier 1875, ont été trouvés deux cadavres totalement desséchés, l’un à Neuilly-sur-Seine, l’autre à Vincennes. Chacun était assis au piano devant un livret aux portées vides. La police a conclu à une mise en scène macabre avec des corps volés dans un cimetière, mais elle n’a jamais trouvé les tombes. Les deux présumés pianistes ont disparu et la rumeur d’une liaison s’est répandue. Du coup, on les a imaginés convolant sous d’autres cieux, ce qui a fait couler beaucoup d’encre. Tout cela a toutefois été vite oublié. Il se trouve que, fin janvier, était jouée pour la première fois la Danse macabre de Saint-Saëns. Et là, on a cru à une publicité indélicate. Le scandale a cependant pu être évité.

— Je vois, murmura Cantovella. Je vous remercie. Nous avons donc deux pianistes, un homme et une femme, qui sont morts il y a un peu plus de vingt ans.

— Pas tout à fait, ce sont bien des pianistes, mais ce sont deux hommes.

— Ah… Je comprends la surabondance d’encre. Puis-je vous emprunter vos journaux ?

— Bien sûr. Et je suis curieux de connaître cette information exclusive que vous avez évoquée.

— J’enquête sur un meurtre qui ressemble beaucoup à ces soi-disant mises en scène, et je crains qu’il puisse y en avoir un second.

— Vous m’intéressez, ne put s’empêcher de dire Lavarède.

— Je vous demande d’attendre mon aval pour publier.

— Cela va de soi.


Et Cantovella relata les faits qu’il connaissait.


* * *


Le lendemain matin, Cantovella et Bazoche se rendirent à la morgue de l’Île de la Cité. Hilarion Combes, retourné, partagea ses observations. Le corps s’était desséché autour des yeux, presque intacts, mais aussi du cerveau dont la présence dans une boîte crânienne inaltérée qui confirma l’impression initiale du médecin légiste. Celui-ci avait soumis le cas à son ancien professeur, le docteur Brouardel, mais ce dernier n’avait jamais rien observé de pareil.


Le duo passa ensuite au service de l’identité judiciaire d’Alphonse Bertillon, affectation temporaire de Giuliana Lobbia qui y avait achevé sa formation en anthropométrie et dactyloscopie. La jeune scientifique avait eu toute les peines du monde à récupérer les empreintes de la victime. Ainsi, elle avait pu relever un jeu d’empreintes qui n’appartenaient ni au défunt ni à sa voisine. Après son rapport, elle leur fournit une paire de cache-oreilles qu’elle avait improvisés sur la demande de l’inspecteur spécial, à forte réduction de bruit selon ses dires.


Dehors, Bazoche, qui s’était tu, s’étonna de ces accessoires.


— Tout tourne autour de la musique, répartit Cantovella.

— Je ne comprends pas.

— Disons que je me fonde sur une intuition. Je t’ai raconté ce que j’ai pu glaner hier. Nous connaissons des personnes à la mortalité amplement différée.


L’inspecteur de deuxième classe sourit à l’évocation indirecte de Lucy Westenra, très proche de son supérieur.


— Penserais-tu à un hématophage ? s’enquit-il.

— Non, Barthélémy. D'une part, un hématophage n’attendrait pas vingt ans pour se nourrir et, d’autre part, il peut se contenter de sang animal. En outre, il aurait plutôt agi de nuit. Seule Lucy suit un traitement contre la photophobie.

— C’est juste. À quoi penses-tu ?

— J’ai récemment lu un article sur d’anciens rituels de jouvence.

— La fontaine de jouvence ? s’étonna Bazoche.

— Pas vraiment. Plutôt le sacrifice de jeunes personnes.

— Oh ! Et que proposes-tu ?

— Notre seule chance est le flagrant délit. Nous allons relever Eugène et le jeune inspecteur que nous avons vu hier. Tu repartiras avec la voiture et attendras deux rues plus loin, livre-mémoire sous la main. N’oublie pas. Si tu entends de la musique, mets les cache-oreilles.


* * *


Cantovella considéra l’appartement d’Auguste Payen. La poussière avait déjà posé un fin linceul sur le parquet. Hélène Dobeneck travaillait au Bonheur des Dames. Elle rentrerait d’ici une heure.


L’inspecteur spécial sortit une chignole à manivelle de la besace qu’il avait apportée. Il entreprit de percer la porte d’entrée pour y ménager un petit judas. Ainsi, il pourrait surveiller le palier et l’appartement d’en face. Son ouvrage achevé, il tira une chaise et s’installa, guettant le moindre son.


Cantovella entendit du bruit dans l’escalier. Il regarda. Comme prévu, la jeune femme regagnait son domicile. Pendant un long moment, il ne se passa rien, mais l’inspecteur garda l’œil collé au trou. Soudain, il perçut quelques notes de piano. Il couvrit ses oreilles, dégrafa l’étui de son revolver et ouvrit son livre-mémoire.


Peu de temps après, un homme correspondant à la description apparut sur le palier. Il regarda autour de lui puis s’approcha de la porte de la pianiste. Il se pencha, vraisemblablement pour crocheter la serrure. Il poussa ensuite le battant.


Cantovella lança un : « Il est là. Viens. » à l’attention de Bazoche, rangea le livre-mémoire dans sa gabardine, dégaina son revolver et surgit sur le palier. La porte en face était entr’ouverte. L’intrus n’avait même pas pris la peine de la refermer.


À son irruption dans le salon, l’homme se retourna et tenta de passer à côté de lui pour fuir. Cantovella l’expédia dans l’inconscience d’une crosse rageuse. Comme il l’avait pressenti, Hélène jouait. Ses doigts couraient sur les touches. Il l’attrapa par l’épaule pour l’arracher à ce sinistre ballet. Il scruta son visage hâve comme un requiem. Le rideau était déjà tombé sur le regard de ses yeux exorbités. Ses doigts tressautaient. Ses joues blêmes se fripaient. Elle semblait si maigre, exsangue. Elle s’affaissa. L’inspecteur la retint puis, délicatement, l’allongea sur le sol.


Il examina la partition. Les notes étaient encore là. Il ferma les yeux. Le final n’avait pas été donné. Il observa la jeune femme. Une subtile respiration l’animait encore. Il soupira puis fixa l’homme assommé qui commençait à se décrocher des limbes. Celui-ci ressemblait effectivement au portrait transmis par Hélène, mais en plus juvénile.


Bazoche arriva arme au poing et oreilles protégées, analysa la situation et rengaina son revolver. Il constata que son collègue ôtait son cache-oreilles et fit de même. L’intrus se redressa et palpa son crâne en grimaçant. Il eut un brusque recul quand l’inspecteur spécial lui mit son revolver sous le nez.


— Si nous commencions par les présentations d’usage.


Bien qu’à terre, l’homme le toisa avec dédain.


— Auriez-vous l’obligeance d’écarter votre pistolet pour que je puisse me lever ?

— Je vous en prie. – Cantovella indiqua le tabouret devant le piano avec son arme. – Je vous suggère de vous asseoir ici. Ensuite, auriez-vous l’amabilité de décliner votre identité ?


L’interpellé s’assit, jaugea les policiers et se résigna à parler.


— Achille Pagano.

— Pas Paganini ? s’enquit Cantovella. J’ai lu quelque part que son fils se prénommait…

— Achille, en effet. Mais, non, pas Paganini.


L’enquêteur montra la partition.


— Je présume que c’est vous qui avez distribué les Caprices numéro vingt-cinq.


Pagano épousseta sa manche comme pour chasser une fausse note.


— Je vois qu’il serait vain de nier.

— Vous admettez donc être à l’origine du décès de Ludovic Payen, enchaîna l’inspecteur spécial.

— Je le pourrais, mais en quoi cela vous serait-il utile ? Vous êtes de la police, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et que pourriez-vous produire comme preuve qui mènerait à mon inculpation ?

— Aucune qui soit recevable, je l’admets.


Cantovella échangea un regard connivent avec son adjoint qui haussa les épaules. Pagano retrouva de l’assurance.


— Vous voyez. Vous êtes devant des choses qui vous dépassent.

— Je ne suis pas très grand, dit Cantovella d’un ton sarcastique.

— Cynique ? rétorqua Pagano avant de désigner sa victime. Il est trop tard pour cette demoiselle. Vous devriez partir.

— Elle respire encore.

— Pour l’instant. Alors, que faites-vous ici ? Compteriez-vous sur mes aveux ou bien sur le témoignage de cette jeune personne ?

— Non. Mais je dois vous confesser qu’il n’y a aucune instruction en cours ni même prévue.

— Que voulez-vous dire ?

— Que nous ne sommes pas des policiers ordinaires.


L’homme, interloqué, se redressa mais, avant qu’il ne réagisse, sous les yeux effarés de Bazoche qui ne pipa mot, Cantovella posa le canon du revolver sur son front et fit bruyamment cliqueter le percuteur.


— À problème particulier, solution particulière. – Pagano ouvrit la bouche mais l’inspecteur bloqua ses mots d’un index sur sa bouche. – Silence ! La demoiselle glisse vers la mort. Vous avez aspiré sa vie grâce à cette musique. Est-ce que je me trompe ? – L’homme frémit puis baissa les yeux, vaincu. – Oui, c’est cela. Il nous faut donc lui rendre sa force vitale. Tournez-vous ! Vous allez me jouer ce morceau.

— Vous ne savez pas ce que vous faites, argua Pagano, plaintif.

— Peut-être pas, mais ma décision est prise.


Cantovella désigna la jeune femme à son adjoint qui s’agenouilla et écouta sa respiration. Il opina pour indiquer qu’il avait perçu un souffle. L’inspecteur spécial tapota sur son cache-oreilles. Bazoche se coiffa du sien.


— Je crois qu’il est préférable que nous soyons momentanément sourds.

— C’est inutile, grinça l’homme. Elle et moi sommes liés.

— Je ne prendrai pas le risque.


Redressé, il appuya son arme sur la nuque de Pagano qui lâcha :


— Vous n’imaginez pas les conséquences. Vraiment pas.


Cantovella eut une brève hésitation.


— Je suis assailli par les doutes, j’en conviens, mais cette demoiselle vivra, j’en suis convaincu.


La résignation affaissa la superbe de Pagano. Toutefois, une pointe d’ironie perla dans le ton d’un sourire désabusé.


— Soit. Cela fait peut-être trop longtemps pour moi.


Cantovella appuya son arma sur le crâne de Pagano.


— Attention ! Ne vous laissez pas aller à une improvisation.

— Ne craignez rien, je jouerai cette pièce.

— J’espère bien. De toute façon, je le saurai.


Cantovella se boucha les oreilles.


— Jouez !


Et Pagano joua…


Très vite, Cantovella, baissa son revolver. Pagano, prisonnier de la musique qu’il interprétait, ne remarqua même pas ce geste. Sous les yeux étonnés des deux enquêteurs, la peau de l’homme se flétrit, comme s’il vieillissait d’un an par mesure. Il devint rapidement une momie qui frappait le clavier de gestes de plus en plus saccadés. Il se figea, enfin. L’inspecteur spécial libéra ses oreilles puis s’approcha du piano pour observer la partition sur le pupitre. Les notes en avaient disparu.


Hélène murmura quelque chose. Bazoche se baissa sur elle pour l’aider à se relever. Il la guida, chancelante, vers un fauteuil. Les joues de la jeune femme avaient retrouvé leur densité et même un peu de couleurs. Cantovella estima plus sage de la conduire dans un établissement hospitalier pour quelque temps d’observation.


* * *


Le lendemain, après être passé par la morgue, domicile transitoire de Pagano, Cantovella se rendit à l’hôpital. Usant de son autorité, et souhaitant le secret sur l’affaire, il avait obtenu, chose rarissime, une chambre pour Hélène Dobeneck. Il frappa à la porte, mais il n’y eut pas de réponse. Sans tergiverser, il entra. Concentrée et rayonnante, la jeune femme écrivait sur un cahier.


— Bonjour mademoiselle.


Surprise, elle sursauta, tourna la tête, le reconnut et lui sourit.


— Bonjour inspecteur.


L’officier nota que son regard était curieusement serein. Tristesse, chagrin, douleur, tout cela semblait effacé. Aurait-elle oublié la disparition de son très cher voisin ?


— Comment allez-vous ?

— Merveilleusement bien. – Son visage s’illumina. – Je suis en train de composer, cela ne m’était jamais arrivé.



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Cette nouvelle fait partie d'une série à épisodes indépendants.


 
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   Shepard   
6/3/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Une série qui montre beaucoup de bonnes idées dans les situations présentées (la partition maudite qui alimente une sorte de vampire, c'est original). L'univers lui même apparaît plutôt cohérent bien qu'à peine effleuré, on aimerait parfois en savoir un peu plus sur - à quel point le 'surnaturel' côtoie le 'normal' dans ce monde.
Je trouve que l'auteur conserve certains de ses défauts des épisodes précédents, notamment dans les introductions présentant beaucoup de personnages très rapidement, pas toujours utiles à l'intrigue. Heureusement, après trois épisodes on commence à se rappeler qui est qui, mais pour un nouveau lecteur celà peut-être un peu lourd. Mais ceci n'est qu'un reflet du vrai problème (à mon avis) qui est le manque de profondeur des personnages, disparaissant trop facilement en faveur de l'intrigue. On ne sait vraiment pas grand chose du duo d'enquêteur ou de leur relation (particulièrement de Bazoche, trop en second plan, les deux personnages ne sont pas sur un pied d'égalité et c'est dommage). Je pense que ce problème vient de deux choses : d'abord la quantité de personnages par histoire, qui diminue d'autant la place pour chacun d'entre eux, surtout sur un format court. Ensuite le peu d'opposition que rencontre les enquêteurs. Finalement, même si l'intrigue est parfaitement plausible et tient la route, c'est rondement mené. Le criminel est identifié, on lui tend un piège, ça marche, et voilà. Le danger/difficulté n'est pas là (ou on ne le ressent pas). L'adversité permet de forger des personnages forts, c'est le fait de surmonter des épreuves qui les rend attachant... Pour le moment, je trouve qu'ils restent trop transparents - alors qu'à mon avis, ils ont beaucoup de potentiels. Par exemple, Cantovella qui tient le 'méchant' en joue et force finalement son suicide devrait être une scène très forte, mais le fait que personne ne s'étonne de ce comportement extrême diminue grandement la portée du geste. Cela paraît normal. Peut-être qu'il y a une raison (c'est la procédure... mais cela reste monstrueux).
Au niveau de la forme, une seule phrase m'a paru lourde "Ils trouvèrent la scientifique qui parlait doucement à une jeune femme aux yeux d’ambre rougis de larmes et dont les cheveux châtain mourraient en bataille sur la voûte chagrinée de ses épaules." -> Trop long, trop 'lyrique' en contraste avec le reste.
En conclusion, je dirais à l'auteur : faites en baver à vos personnages.

   Donaldo75   
24/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Voici une nouvelle qui nous plonge dans le monde sidérant de la musique, avec des personnages issus de la culture artistique, à l'instar d'Erik Satie (voire de Claude Debussey presque en caméo) et une intrigue fantastique. L'enquête policière n'est que le véhicule de ce voyage dans cet univers.

C'est prenant mais aussi demandeur de recherche sur Paganini, sa musique, son mythe.

J'ai aimé.

Merci

Don

   Perle-Hingaud   
28/3/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Jean-Claude,
Rien de bien neuf à apporter en commentaire...
J'aime bien cet épisode, moins scientifique. J'ai simplement relevé une phrase un peu grandiloquente: "Ils trouvèrent la scientifique qui parlait doucement à une jeune femme aux yeux d’ambre rougis de larmes et dont les cheveux châtain mourraient en bataille sur la voûte chagrinée de ses épaules."
J'aimerais vraiment que vous épaississiez les héros, en parallèle. Cela ajouterait de l'intérêt de connaître peu à peu les personnages récurrents, qui sinon sont un peu fades.

Merci pour cette aventure !

   Jean-Claude   
7/4/2018

   SQUEEN   
7/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jean-Claude

C'est le texte que j'ai préféré sur les trois que j'ai lu de cette série. Je l'ai trouvé plus fluide
J'aime bien "un regard connivent", l'humour pince-sans-rire. J'ai toujours un peu de mal avec le style, mais ça c'est une question de goût, je le trouve excessivement stylisé (justement) ce qui rend le texte un peu froid et désincarné. Peu d'émotion, mais l'enquête est bien menée et l'ambiance bien rendue.
Merci

   Cat   
16/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Vite, vite, qu'on me dise où se trouvent les autres épisodes ! Je jubile en lisant celui-ci.

Je pensais de prime abord que la liste à rallonge qui décrit chaque protagoniste allait me décourager. Bien au contraire, elle participe au ressort comique, tout comme les petites réflexions qui ponctuent leur entrée en lice.

De ce fait, l'histoire elle-même est passée au deuxième plan, mais, promis juré, demain je referai une lecture avec la même énergie que je rousigue mon sot-l'y-laisse.

J'espère que dans les épisodes futurs tu peaufineras avec la même truculence les personnages récurrents, de manière à leur apporter une épaisseur qui me donne déjà l'eau à la bouche.

A suivre, donc...

Merci


Cat


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